Le Folio Contesté
Lire le chapitre 22: The Debt Paid
L’appartement d’Henri sentait le désinfectant et la poussière soulevée. Elodie poussa la porte, déjà entrouverte, et son cœur se serra. Les tiroirs du bureau étaient de nouveau renversés, les coussins du canapé éventrés, les livres jetés à terre comme des feuilles mortes.
— Henri ? appela-t-elle, par pur réflexe.
Silence. Le frigo ronronnait dans la cuisine, seul signe de vie.
Elle se baissa pour ramasser une photo au cadre brisé. Henri jeune, une femme plus âgée à ses côtés — Marguerite, sans doute. Elle la rangea contre le mur, geste absurde de protection.
La Bible était encore dans son sac, cachée sous sa veste. Elle avait eu la présence d’esprit de ne pas la reposer ici. Mais quelqu’un la cherchait, et ce quelqu’un avait déjà fouillé une fois.
Un bruit. Léger. Derrière elle.
Elodie se retourna, le souffle court. Un homme se tenait dans l’encadrement de la porte de la chambre. Grand, mince, cheveux gris impeccablement coiffés, costume trois pièces anthracite. Il la regardait avec une patience tranquille, comme un professeur attendant qu’un élève finisse une dissertation médiocre.
— Dr Marchand, dit-il. Nous ne nous sommes pas encore présentés. Aldous Finch, professeur émérite de lettres médiévales, King’s College.
Elle le connaissait de nom. Qui dans le cercle des médiévistes ne le connaissait pas ? Une douzaine d’ouvrages, une chaire prestigieuse, et la réputation d’être impitoyable envers ceux qu’il considérait comme ses inférieurs.
— Le professeur Finch. Je croyais que vous étiez à Cambridge.
— J’y suis. C’est une question de train, pas d’allégeance.
Il fit un pas vers elle. Elodie recula instinctivement, la Bible pressée contre son flanc.
— Vous cherchez quelque chose ? demanda-t-elle.
— Le professeur Beaumont et moi entretenons une correspondance, dit-il. Lorsqu’il a été hospitalisé, j’ai pensé que je pourrais…
— Fouiller son appartement ?
Le sourire de Finch ne bougea pas.
— Préserver ses archives. Vous seriez surprise de ce qui peut disparaître lorsqu’un universitaire tombe subitement malade. Des étudiants, des collègues, parfois même des membres de la famille — tous avides de reliques.
— Je l’ai déjà constaté, dit Elodie en regardant le désordre autour d’elle.
— Nous avons tous les deux nos méthodes.
Il s’approcha encore, et cette fois elle sentit le poids du sac contre sa hanche. Il ne pouvait pas savoir. Il ne devait pas savoir.
— Je viens de voir une femme, dit-il, comme s’il lisait dans ses pensées. Brune, la quarantaine, élégance un peu trop apprêtée. Elle rôdait devant la bibliothèque. Vous la connaissez ?
Le cœur d’Elodie manqua un battement. La femme. Celle qui se faisait appeler Marguerite Beaumont.
— Je ne vois pas de qui vous parlez.
— Je crois que si. Et je crois que vous savez aussi ce qu’elle cherche.
Il sortit une enveloppe de sa poche intérieure. Le papier était ancien, jauni, scellé d’un cachet de cire rouge.
— Le professeur Beaumont m’a écrit cette lettre il y a trois mois, dit Finch. Il y mentionne des documents qu’il souhaitait me confier. Une Bible familiale. Une correspondance du XVe siècle. Il craignait pour leur sécurité. Il semble qu’il avait raison.
Elodie avala sa salive. Henri avait écrit à cet homme ? Avant son hospitalisation ? Avait-il eu le temps de prévoir tout cela ?
— Je n’ai pas vu de Bible, dit-elle. Il n’y a que des papiers, des livres…
— Vous mentez mal, Dr Marchand. C’est une vertu rare chez les chercheurs. Vous devriez la cultiver.
Il tendit la main.
— Donnez-la-moi. Vous savez que ce document n’est pas à vous. Vous explorez une piste qui vous dépasse. Laissez quelqu’un de plus expérimenté prendre le relais.
— Le relais pour quoi ?
— Pour la vérité, répondit-il simplement. Le professeur Beaumont s’est approché trop près de quelque chose. Cette Bible, cette correspondance — il y a là-dedans ce que la famille a caché pendant six siècles. Vous n’avez pas les armes pour cela, Elodie.
L’ironie du prénom l’électrisa. Il l’utilisait comme une arme, une familiarité calculée pour la déstabiliser.
Elle glissa la main dans son sac, sous la veste. Ses doigts trouvèrent la bible, le cuir doux sous ses phalanges. Puis elle les déplaça, trouva le dossier de carton qu’elle avait apporté — des photocopies des articles d’Henri, un manuscrit de conférence qu’elle avait prétexté lui rendre.
— Si vous cherchez quelque chose à sauver, professeur Finch, dit-elle en lui tendant le dossier, voici les notes qu’Henri m’avait demandé de lui rapporter. Tout est là. Ses articles, ses références. Rien de caché.
Un long silence. Finch prit le dossier, l’ouvrit, feuilleta. Ses yeux s’étrécirent.
— Ce n’est pas tout, dit-il.
— C’est la totalité de ce que j’ai.
Il la regarda longuement, comme un joueur d’échecs évaluant une position. Puis il referma le dossier, lentement, et le tint contre sa poitrine.
— Vous croyez la protéger, dit-il. Une femme que vous n’avez jamais rencontrée. Une morte qui décide de votre carrière. Et pendant ce temps, la vraie menace se promène dans Oxford.
La vraie menace. Celle qui portait le nom de cette morte. Finch la connaissait donc — ou prétendait le faire.
— Qui est cette femme ? demanda Elodie.
— Une érudite, comme vous. Ambitieuse, comme vous. Avec plus d’années d’avance et moins de scrupules. Elle a déjà fait disparaître trois documents de la famille Beaumont. Celui-ci serait le dernier.
Il marqua une pause.
— Et je ne suis pas le seul à le chercher.
Elodie ne répondit pas. Ses doigts serraient la Bible à travers le sac, l’empreinte du cuir semblait s’incruster dans sa paume.
Finch haussa les épaules, comme un homme qui concède une partie sans y croire.
— Henri vous a choisie, murmura-t-il. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être voit-il en vous ce qu’il était autrefois.
Il se dirigea vers la porte, s’arrêta sur le seuil.
— Méfiez-vous de la Loire, Dr Marchand. Il y a des traversées qui n’existent plus sur les cartes actuelles.
Puis il disparut, la porte se refermant dans un claquement sec.
Elodie resta figée, le souffle court. La Loire. Finch venait de prononcer le même mot que le post-scriptum de Marguerite. Comment pouvait-il savoir ? Henri lui avait-il écrit plus qu’une simple alerte ?
Elle attendit que ses jambes arrêtent de trembler. Puis elle sortit son téléphone, composa le numéro de l’hôpital. On passa la chambre d’Henri après trois minutes d’attente interminables.
— Henri ? C’est Elodie.
— Vous avez la Bible ? demanda-t-il, la voix faible mais pressée.
— Oui. Henri, l’appartement a été de nouveau saccagé. Et j’ai eu une visite. Aldous Finch.
Un silence. Un raclement de gorge.
— Finch. Il est venu, dit-il. Je m’en doutais.
— Vous lui avez écrit. Vous me l’avez caché.
— Je me suis préparé, Elodie. À tous les scénarios. Finch est un opportuniste, mais il ne fera de mal à personne pour un document. La femme, c’est autre chose.
— Qui est-ce, Henri ? Vous le savez, n’est-ce pas ?
Le souffle d’Henri, laborieux, traversa la ligne. Il semblait peser chaque mot comme un homme qui ne reparlera plus jamais de ce sujet.
— Ma grande-tante Marguerite n’est pas morte dans son lit, Elodie. Elle s’est noyée. Dans la Loire. Là où le fleuve change de lit entre deux bancs de sable, il y a un passage qu’on ne trouve que quelques semaines par an. C’est là qu’elle allait le retrouver, lui.
Elle entendit sa respiration se creuser.
— Vous me dites cela parce que… ?
— Parce que vous avez besoin de le savoir. Parce que je vous dois une dette, jeune femme. Vous avez sauvé ma Bible. Vous avez sauvé sa lettre. La dette est payée.
Sa voix se fit plus fragile.
— Suivez la Loire, Elodie. Vous trouverez ce que Marguerite vous laisse. Mais vous devrez être brave. Plus brave que vous ne le pensez.
La ligne se coupa.
Elodie resta debout dans le salon saccagé, le téléphone à la main, la Bible lourde dans son sac, et le nom d’un fleuve qui résonnait comme une promesse et une menace à la fois.
Elle sortit dans la rue grise d’Oxford, le vent dans ses cheveux, et marcha vers la gare sans savoir si elle prenait un train pour la France — ou pour autre chose dont elle ne connaissait pas encore le nom.
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