Le Folio Contesté
Lire le chapitre 24: The Crossing Keeper
Le village s’appelait Saint-Cosme-sur-Loire, comme tant d’autres hameaux endormis entre Tours et la rive sud. Une rue unique, une église romane au clocher trapu, et la Loire qui roulait ses bancs de sable mouvants à cent mètres des dernières maisons. James avait garé la Renault de location devant l’auberge, une bâtisse en tuffeau dont le crépitement d’une vieille télé filtrait par la porte entrebâillée.
— On demande où ? dit-il en coupant le moteur.
Elodie ne répondit pas tout de suite. Elle avait la lettre ouverte sur ses genoux, la phrase d’après le post-scriptum qui les hantait depuis Tours : *le passage se trouve là où l’eau chante sous la pierre*. Traduction personnelle, provisoire, probablement fausse.
— Le mot qu’elle utilise, murmura-t-elle, *le passage*… Ce n’est pas un pont. C’est une gué, une manière de traverser. Mais pourquoi sous la pierre ?
James haussa les épaules et descendit. Le soleil de fin de matinée tapait déjà sur les pavés inégaux. Un vieil homme installé sur un banc devant une fontaine moussue les regarda approcher, un béret posé sur les genoux comme un chien fidèle.
— Excusez-moi, monsieur, dit James dans son français impeccable mais trop rapide, nous cherchons un ancien passage sur la Loire, un gué ou une chaussée…
L’homme cligna des yeux deux fois, l’air de ne pas entendre la question.
— Le passage ? répéta-t-il enfin. Ici, tout est passage. La Loire ne garde rien. Elle donne, elle prend, elle redonne sans prévenir.
Elodie s’accroupit pour se mettre à sa hauteur. Elle avait appris à Oxford qu’on ne presse pas la mémoire des vieux ; on l’écoute s’ouvrir.
— Monsieur, dit-elle plus doucement, nous cherchons un endroit que les gens d’ici appelaient peut-être autrefois la *traiche*… une sorte de gué aujourd’hui disparu.
Les paupières du vieil homme se plissèrent. Il tourna la tête vers la Loire, longue et plate, miroitante comme une lame d’acier posée à l’horizon.
— Le mot qu’on dit plus, fit-il. Ma grand-mère disait encore la traiche, pour dire la passe entre les bancs de sable. Mais y a plus de traiche depuis que les levées ont été refaites dans les années soixante. Avant, quand l’eau baissait à l’été, on voyait pointer les fondations. Vous êtes pas les premiers à chercher, au fait. Un homme est passé la semaine dernière, avec des lunettes noires, un Français. Il a posé la même question.
James échangea un regard avec Elodie. Aldous Finch n’avait que quelques jours d’avance, mais le chiffre leur parut immense.
— Vous vous souvenez d’autre chose ? demanda James en s’agenouillant à son tour. Une chapelle, peut-être ?
Le vieillard rit, une toux grasse.
— Ça, le curé d’avant en parlait. Il disait qu’au milieu du fleuve, quand l’eau était basse comme jamais, on voyait le toit d’une chapelle engloutie. Il l’appelait la chapelle des noyés. Mais moi, je l’ai vue une seule fois, en soixante-dix-sept, pendant la grande sécheresse. Une ombre sous la surface. Une fenêtre en ogive, là, droit au nord du clocher. Personne ne pouvait y aller, c’est trop profond, trop dangereux. Mais elle y est, elle y est toujours.
— Et qui s’en occupait ? demanda Elodie, le cœur battant. Qui aurait pu savoir où la trouver précisément ?
Le vieil homme se leva lentement, les mains appuyées sur les genoux. Il regarda la maison à sa droite, ses volets clos, puis fit signe de le suivre. Sans un mot, il les mena le long d’une venelle qui débouchait sur une place minuscule, presque vide, où trônait une maison plus grande que les autres, en pierre de taille, avec un linteau sculpté d’une croix et d’une fleur de lys.
— La sœur de mon père, dit-il. Elle s’occupait de tout ce qui touchait à la chapelle. Elle est morte l’année dernière, à quatre-vingt-dix-sept ans. Sa fille vit encore là. Elle garde tout ce qui vient de la chapelle.
La porte s’ouvrit avant qu’il ne frappe, comme si elle les attendait. Une femme d’une soixantaine d’années en tablier de toile bleue les toisa sans amabilité.
— Encore des chercheurs ? dit-elle. On n’a rien à vendre, et je ne connais aucune légende.
Le vieillard murmura quelques mots de patois qu’Elodie ne comprit qu’à demi. Le visage de la femme se radoucit à peine. Elle les fit entrer dans une pièce sombre qui sentait la cire et les pommes. Sur une étagère, dans une vitrine poussiéreuse, s’alignaient des objets hétéroclites : un calice ébréché, une cloche fêlée, des fragments de pierres sculptées.
— Ma mère a passé sa vie à tirer des choses de la vase quand l’eau baissait, dit-elle en désignant la vitrine. Elle disait que c’était à Dieu qu’on les rendait pas, mais qu’on les sortait de l’oubli. Moi, je sais plus trop.
— La chapelle engloutie, dit James doucement. Vous pourriez nous en dire davantage ?
La femme croisa les bras.
— Je peux vous en dire assez pour vous faire renoncer. On y compte six morts en cent ans. Trois noyés qui cherchaient à y entrer, deux enfants qui jouaient trop près de la berge, et une femme qui s’y est perdue un soir de brouillard. La rivière ne pardonne pas.
Elodie sentit la phrase lui frapper la poitrine comme une pierre. La rivière ne pardonne pas. Les mêmes mots, presque mot pour mot, que la note de Finch.
— Mais vous savez où elle se trouve exactement, insista Elodie. N’est-ce pas ?
La femme la regarda longuement, comme si elle pesait un jugement sur ses traits.
— Ma mère disait qu’il faut se repérer au clocher de l’église, puis compter sept bancs de sable en diagonale vers le nord-ouest. Là où les deux courants se rejoignent en un seul, on voit l’eau frissonner dessus, même par temps calme.
Elle se tourna vers la vitrine, en sortit une clé rouillée suspendue à un clou, et ouvrit un tiroir bas qu’Elodie n’avait pas remarqué. À l’intérieur, enveloppé dans un linge de lin jauni, il y avait un objet mince et sombre : une croix de procession en bois, sculptée grossièrement, haute d’environ quarante centimètres, dont le bois portait des traces de dorure presque entièrement effacées.
— C’est tout ce que ma mère a sorti de la chapelle qui était encore intact. Elle l’a trouvée en soixante-dix-sept, accrochée à un pilier, juste sous l’eau. Elle disait qu’elle vous protegera, si vous ne méprisez pas ceux qu’elle a veillés.
Elle tendit la croix à Elodie. Leurs mains se frôlèrent—un contact bref, sec, mais James, debout près d’elle, vit la flamme dans les yeux de la femme s’attarder sur leur duo.
— Vous êtes deux ? demanda la femme. Seule, je ne vous aurais rien dit. À deux, c’est autre chose. Ma mère disait toujours que la chapelle ne se laisse approcher que par ceux qu’elle accepte de voir ensemble.
Elodie saisit la croix, la fit tourner entre ses doigts. Le bois était si vieux, si usé qu’il semblait lisse comme du verre.
— Merci, dit-elle simplement. Et ce que vous dites du courant unique, là où les deux se rejoignent…
— C’est comme un point. Le fleuve fait un nœud, et sous le nœud, la chapelle respire. Mais méfiez-vous, dit la femme en s’approchant de la porte pour leur ouvrir. L’eau est basse cette année, mais la Loire est traîtresse. Elle donne l’impression de dormir, puis elle change de lit en une nuit. Il vous faut une barque, pas trop grande, et quelqu’un qui connaît le fleuve. Le vieux Paul, au port, a un fond plat de son oncle. Il vous l’aura pour quelques billets.
Elle s’interrompit sur le seuil, hésita, puis sortit de sa poche un galet plat et sombre qu’elle plaça dans la main d’Elodie sans le regarder.
— C’était à ma mère. Elle disait qu’il vient de la chapelle, de l’autel même. Quand vous trouvez l’eau qui frissonne, jetez-le dedans et observez la direction qu’il prend. C’est la seule carte qu’on ait.
Elodie referma le poing sur le galet. Il était encore tiède de la chaleur du corps de la femme, et soudain tout ce qu’ils cherchaient semblait plus près, mais aussi plus lourd—une chose enterrée, une promesse ancienne, un nœud de courants et de mensonges.
De retour dans la voiture, James démarra sans un mot. Il roula jusqu’au port en contrebas, un amas de barques abandonnées et de filets séchant sur des piquets. Il coupa le moteur et se tourna vers elle.
— On va trouver ce vieux Paul et louer sa barque, dit-il. Mais cette fois, Elodie—et sa voix s’était faite basse, presque froide—je veux tout ce que tu sais. Le post-scriptum, l’annotation effacée, le rêve que t’as fait l’autre nuit si tu en as fait un qui parle du fleuve. Tout. Parce qu’une fois qu’on sera sur cette eau, je veux pas avoir à me demander ce que tu m’as caché.
Elle tint le galet dans sa main, la croix sur ses genoux, et regarda la Loire grise et immense qui semblait les toiser.
— D’accord, dit-elle. Tout. Mais toi aussi.
Il ne sourit pas, mais il hocha la tête, et elle crut que cela suffisait—pour l’instant, pour sur la rive. Sur l’eau, ce serait une autre question.
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