Le Folio Contesté
Lire le chapitre 25: The Sunken Chapel
La barque tanguait à peine sous le ciel gris de la Loire, et le sonar posé entre leurs pieds émettait son petit grésillement régulier, indifférent au silence tendu entre eux. James tenait la perche, les yeux fixés sur l'écran portable du scientifique qui leur avait prêté l'appareil dans un français alourdi par l'accent tourangeau. Elodie, à la proue, tenait la carte du fleuve, mais son regard dérivait sans cesse vers la pierre plate posée sur le banc, celle que la femme leur avait donnée, qui avait guidé leur trajectoire comme une aiguille vers un nord qu'elle seule connaissait.
— On approche, dit James sans la regarder. Le lit remonte ici, tu vois ?
Elle se pencha pour scruter l'écran. Des contours fantômes se dessinaient sous l'eau, une masse irrégulière qui n'appartenait pas au limon du fleuve. Le cœur d'Elodie fit une embardée dans sa poitrine.
— C'est bien plus grand que ce que j'imaginais.
— La chapelle. Entière.
Il coupa le moteur, et le silence tomba comme une chape. Seul le clapotis de l'eau contre la coque rappelait qu'ils étaient encore sur la rivière, que l'air au-dessus d'eux était celui des vivants. Elodie replaça la pierre dans son sac et se leva, équilibrée sur ses jambes écartées.
— Tu as vraiment fait de la plongée en Bretagne ? demanda-t-il.
— Et en Norvège. Récifs, épaves. Rien de sacré.
— Moi, un lac au Canada. Eau glacée, visibilité zéro. On ne voyait rien, on avançait au toucher.
Il voulait la détendre. Elle le savait, et elle lui en fut reconnaissante, même si ses mains tremblaient en vérifiant la bouteille d'oxygène que le scientifique avait insisté pour leur fournir à contrecœur, dix minutes plus tôt, en grommelant des conseils sur le courant et la température.
L'eau était brune, opaque, chargée de vase en suspension. Une heure de recherches leur avait appris à lire son humeur changeante, ses remous traîtres où des branches mortes passaient en tourbillonnant. Ils se préparèrent sans un mot : combinaisons ajustées, plombs vérifiés, masques essuyés. James passa le premier par-dessus bord, avec une précision de professionnel, et Elodie l'imita aussitôt, sans laisser à la peur le temps de l'attraper.
Le froid la saisit comme un étau. Elle serra les mâchoires, expira lentement dans le détendeur pour réguler son souffle, et commença la descente le long de la corde qu'ils avaient lestée. Les silhouettes des deux plongeurs se rejoignirent à quelques mètres de profondeur, dans cette pénombre verte où le monde des hommes n'existait plus. James lui fit signe, la lampe frontale balayant une forme pâle devant eux.
La chapelle était là.
Elle se dressait, inclinée, prisonnière d'une gangue de vase et d'algues, ses murs de tuffeau rongés par des décennies de submersion. Le toit avait cédé par endroits, laissant entrer la lumière morne du jour en minces colonnes troubles où dansaient des particules dorées. Elodie nagea à la hauteur de ce qui avait dû être une porte, passa entre deux piliers romans qui semblaient encore porter quelque chose d'invisible, une voûte que l'eau seule soutenait désormais.
James la rejoignit, son ombre longue sur le sol dallé où des poissons minuscules s'écartaient à leur passage. Ils avançaient en apnée de silence, dans cette cathédrale noyée, et Elodie sentit une émotion inattendue lui serrer la gorge. C'était moins la découverte que le lieu lui-même : cette chapelle avait été bâtie par des mains qui croyaient en quelque chose de plus grand qu'elles, et l'eau n'avait pas tout effacé.
James pointa sa lampe vers l'extrémité sud de la nef, là où une abside à demi effondrée laissait voir un autel massif, toujours debout. Il nagea vers lui, Elodie sur ses talons, et ils se posèrent ensemble devant la pierre. Des algues filamenteuses couvraient son sommet, dessinant des motifs que la lumière faisait danser. James dégagea délicatement une partie du limon, et sous ses doigts apparut une inscription gravée, à peine lisible, des lettres latines rongées par l'eau.
Elodie le saisit par l'épaule, approcha son masque. *« MARGARITA SCRIPSIT »*. Marguerite l'a écrit.
Elle eut l'impression que son cœur cessait de battre une seconde entière. James tourna son masque vers lui, les yeux écarquillés derrière la vitre même dans cette pénombre épaisse, puis détourna son faisceau vers la base de l'autel. Une saillie, un renflement métallique encastré dans la pierre, patiné de vert-de-gris. Il demanda quelque chose à travers son embout, un geste interrogatif, et Elodie répondit d'un signe convulsif.
C'était un coffret.
Un petit coffret de plomb, de la taille d'un livre de missel, scellé dans une niche creusée à même l'autel, refermée par une dalle qu'ils durent desceller avec précaution, sans outils, à la force des doigts engourdis par le froid. Elodie y alla la première, tirant sur les rebords usés, sentant la pierre céder centimètre par centimètre, pendant que James tenait la lampe stable au-dessus d'eux. Chaque mouvement soulevait des nuages de sédiment qui leur volaient la visibilité, et ils devaient s'arrêter, attendre que l'eau s'éclaircisse, recommencer.
Le coffret était lourd quand ils le sortirent de sa niche. James le prit dans ses bras comme on porte un enfant, et leurs regards se croisèrent au-dessus de ce petit cercueil de plomb, dans le silence aquatique, dans le battement sourd de leurs détendeurs. Le fond de la chapelle autour d'eux semblait respirer, charriant des souvenirs anciens, des prières noyées.
Elodie fut prise d'une impulsion soudaine : toucher l'autel une dernière fois, poser la paume à plat sur la pierre nue d'où ils avaient extrait le coffret. Elle le fit, et sous sa main, elle sentit une autre inscription, plus petite, fine comme une griffe. Elle regretta de ne pouvoir lire. James, lui, avait déjà commencé à remonter, tenant le coffret sous son bras, et elle dut le suivre, laissant l'inscription à l'eau.
Ils remontèrent dans la lumière sale du jour, crevaient la surface comme deux noyés revenus d'un autre monde. Leurs premiers gestes furent de saisir le coffret, de le hisser sur la barque, puis de s'arracher leurs détendeurs.
— Tu as vu l'inscription ? demanda James, ruisselant, les lèvres bleuies.
— *Margarita scripsit*. Elle l'a écrit.
— Pas celle-là. Celle que tu touchais, à la fin.
Elodie claquait des dents, ses doigts engourdis s'escrimant sur la fermeture de sa combinaison.
— Je n'ai pas pu lire.
James s'assit à la poupe, le coffret entre les genoux, ses yeux sombres fixés sur elle. Il semblait soudain ailleurs, comme si l'eau froide lui avait lavé un voile devant les yeux.
— *In lumine tuo*, dit-il lentement. « Dans ta lumière. » Puis, dessous, des lettres. Plus petites. *Semper fuit veritas.*
La vérité a toujours été là.
Le coffret entre ses mains pesait soudain plus lourd. Elodie regarda la rive, la ligne d'arbres noyés de brume, et une pensée froide traversa son émerveillement : ils n'étaient pas seuls. Quelque part derrière ces peupliers, une silhouette pouvait les attendre. Elle n'avait pas vu d'homme à lunettes noires, mais son ombre, elle, semblait partout où ils allaient.
James suivit son regard, puis souleva le coffret, le passa à Elodie sans un mot. Elle le prit, surprise de ce geste, et se sentit soudain protégeuse de ce petit bloc de plomb glacé qui contenait peut-être la preuve qui scellerait sa carrière ou la détruirait.
— Il faut le ramener, dit James. En sécurité.
— Où ?
Il ne répondit pas tout de suite. Il chercha des yeux la rive, les maisons du village, puis le fleuve lui-même, impassible, qui avait gardé son secret pendant huit siècles.
— Ailleurs, finit-il. Trouvons des murs qu'on puisse fermer à clé.
Il démarra le moteur, et la barque vibra de nouveau, fendant l'eau calme. Elodie tenait le coffret contre elle, cherchant déjà des yeux la silhouette de l'homme à lunettes noires, celle de la femme qui se faisait appeler Marguerite, n'importe quel signe qu'ils n'étaient plus seuls. Mais la rive resta muette, et seule la Loire parla, dans son murmure indéchiffrable, comme une voix qui juge et qui sait.
Le coffret était froid entre ses mains, et elle comprit soudain qu'ils l'avaient arraché au fleuve, à son gardien, et que le fleuve peut-être ne leur pardonnerait jamais.
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