Le Folio Contesté
Lire le chapitre 29: The Price of Trust
La pluie battait les fenêtres du salon de l'hôtel de la Loire quand Elodie déroula le troisième rouleau sur la table. Elle enfila des gants de coton, ajusta la lampe. James, de l'autre côté, avait les bras croisés, le menton bas, le regard rivé sur les caractères inconnus qui s'étalaient en colonnes serrées.
« Je la date du XIVe, dit-il. Regarde la forme du *a* et du *r*. Une main féminine, probablement. Taille de l'écriture : importante, régulière, presque liturgique. Peut-être une *littera textualis*. Mais la langue... »
Elodie se pencha. « Du latin, oui. Mais après la ligne douze, on bascule dans un autre système. Grec ? Non... »
« Maltais ? Hébreu ? »
Elle releva la tête. Leurs visages se frôlaient, un presque-rien qui fit battre son pouls plus vite qu'elle ne voulut l'admettre. « Nous avons besoin de dimsions. D'un regard neuf. »
James recula, s'assit. Il posa les mains sur ses genoux et prit une inspiration audible. « Alors il faut en parler. Maintenant. Avant de repartir. »
Elodie plia les bras. « Parler de quoi ? »
« De la publication. Des crédits. De l'introduction. » Il passa une main dans ses cheveux, l'air las. « The fellowship committee a besoin de voir notre travail commun comme une démonstration de notre capacité à collaborer. Mais je refuse que nos noms soient jetés sur un titre sans avoir tranché une position. »
Elle leva un sourcil. « Tu veux écrire l'introduction de la traité de Marguerite ? »
« Oui. Et non. » Il sortit une page manuscrite de sa sacoche, la déplia. « J'ai esquissé une structure. Chacun écrit un essai de quinze pages. Elle, ton cadre féministe. Moi, le contexte théologique et historique. Puis une conclusion commune, jointe sous nos deux signatures. »
Elodie lut, hocha lentement la tête. « C'est audacieux. Nous ne sommes pas d'accord sur la thèse principale. »
« Raison de plus pour ne pas faire semblant de parler d'une seule voix. » Il la regarda. « L'ennemi commun - c'est Finch, pas une lecture différente de Marguerite. Nous nous battons pour le même poste, mais ce combat-là ne se gagne que si la qualité de l'œuvre dépasse la querelle. »
Elle déglutit. Il y avait, dans la voix grave de James, quelque chose qu'elle n'avait jamais entendu : ce n'était plus un adversaire, mais un allié qui venait de déposer les armes.
« Très bien. Mais je ne change pas un mot de ma position. »
« Et moi pas un mot de la mienne. »
Ils rirent en même temps, un petit rire nerveux, puis se turent. Le silence se fit épais, comme s'ils entendaient soudain la pluie redoubler sur les vitres. Elodie devinait l'intimité qui se frayait un chemin entre eux, une tension tout autre que celle du désaccord.
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Ils travaillèrent deux jours dans la chambre contiguë qu'ils partageaient désormais comme un bureau de fortune. Elodie écrivit son essai d'abord à la main, comme ses maîtres le lui avaient appris, noircissant des pages entières de brouillons. L'argument en trente pages prit forme : l'affirmation de Marguerite comme théologienne, non comme simple copiste ; la construction d'une pensée érudite, raisonnée, opposée aux lectures monastiques dominantes ; le récit de son excommunication posthume, effacée par l'Église pour cacher la subversion d'une femme.
James, de son côté, alignait les références : synodes, conciles, archives épiscopales. Il démontrait que les œuvres attribuées à des moines anonymes du XIVe siècle pouvaient toutes être créditées à des scriptoriums féminins, si l'on changeait de regard sur les sceaux et les colophons. Il n'écrivait pas contre elle ; il écrivait *au côté* d'elle, en élargissant la portée de la découverte au-delà d'un cas particulier.
Le troisième soir, vers dix heures, le téléphone d'Elodie vibra. L'écran affichait un numéro londonien, inconnu. Elle hésita, puis décrocha.
« Oui ? »
Voix nasillarde, gutturale. Cela avait la froideur d'un ordre.
« Mademoiselle Marchand. Je représente un collectionneur privé très intéressé par votre découverte de la Loire. Nous avons appris la présence de trois rouleaux dans la chapelle submergée. Le prix serait conséquent : cent mille livres, cash, à Paris, en mains propres. »
Elodie serra le téléphone. James leva les yeux, alerté par le ton.
« Je ne vends pas des archives, dit-elle. Qui êtes-vous ? »
« Peu importe. Réfléchissez-y. Libre arbitre. Mais nous savons où vous dormez. »
La communication coupa.
Elle resta statufiée, le téléphone toujours à l'oreille, avant de le déposer lentement sur la table. James se leva, contourna le meuble, s'accroupit devant sa chaise.
« Qui c'était ? »
« Vous l'avez entendue. Cent mille livres. »
« C'est Finch. Il est assez malin pour faire passer ses menaces par des intermédiaires à l'accent londonien. Mais ça n'a plus d'importance. »
Elodie le regarda, les traits tirés. « Ça a de l'importance. Nous sommes à découvert ici. Nous ignorons qui nous observe depuis la rive. Finch est à Oxford, humilié - mais son réseau fonctionne. »
« Alors nous accélérons. » James ramassa son stylo, lui tendit sa conclusion commune à relire. « Si demain nous déposons le manuscrit complet, avec nos deux essais et la conclusion, le doyen n'a plus aucune raison de retarder ta titularisation. Et si Finch ose quoi que ce soit, il attaque deux voix, pas une seule. »
Elodie parcourut la page de la conclusion. Elle était précise, honnête, sans langue de bois - le récit exact de leur découverte, la transcription, les preuves de la paternité de Marguerite, et l'appel à reconsidérer le rôle des femmes dans la production intellectuelle médiévale. Elle se surprit à sourire en voyant, en bas de page, les mots qu'il avait dessinés plus gros que le reste :
*Nous certifions l'authenticité de ce manuscrit et de sa provenance, sans réserve. Ni l'un ni l'autre ne publierons séparément avant la mise en dépôt intégral de cette œuvre dans le fonds de la Bodleian Library.*
« James. » Elle ne se leva pas. Sans réfléchir, elle inclina la tête jusqu'à l'appuyer sur son épaule, une seconde seulement, assez pour sentir la toile tiède de sa chemise et l'odeur du savon qu'il portait. « C'est juste. C'est plus que juste. C'est... juste. »
« Merci. » Il posa la main, presque par hasard, sur la sienne. « Maintenant, envoyons ça à Vasseur. Et ensuite, nous examinerons enfin ce troisième rouleau. »
Elle hocha la tête, sortit son portable, composa le numéro du doyen. Mais quand elle présenta le mail prêt à l'envoi, elle s'interrompit.
Une notification venait d'entrer. Un message de son collègue Simon, responsable du fonds ancien à la bibliothèque municipale de Blois.
*Elodie - urgent. Une femme s'est présentée hier avec des photographies de la chapelle submergée. Elle prétend que Marguerite a laissé un second témoignage, un journal intime, enterré dans la chapelle familiale près de Chinon. Elle attend votre réponse. Elle refuse de parler à quiconque d'autre. Elle dit qu'elle a trouvé votre nom dans un registre paroissial, celui que vous avez consulté lors de votre dernière visite.*
Elodie relut trois fois. Elle se tourna vers James, les yeux brillants d'une nouvelle intensité.
« Il y a une autre pièce. Près de Chinon. »
James regarda le mail sur l'écran, sa mâchoire se contracta. Le spectre de la troisième traversée se dessinait à nouveau, un peu plus loin, un peu plus proche de Marguerite.
« Quand partons-nous ? »
« Demain. Avant que Finch ait vent de ça. »
Elle envoya le mail à Vasseur, rangea les rouleaux dans sa sacoche, s'appuya une dernière fois contre son épaule avant d'aller chercher ses cartes.
La pluie cessait enfin. Le troisième rouleau, lui, restait muet sur la table, comme s'il attendait d'être entendu ailleurs.
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