Le Folio Contesté
Lire le chapitre 30: A Sign of More
La salle du Petit-Brasdor bourdonnait de voix qui se croisaient comme des thèses contradictoires. Le plafond à poutres apparentes sentait la cire et le vin rouge. Autour de la table ronde, huit collègues et amis levaient leurs verres vers Elodie et James, dont les cheveux encore humides de la Loire racontaient mieux que les mots l'après-midi de plongée.
— À Marguerite, dit Anne-Sophie, la conservatrice de Tours qui avait ouvert son laboratoire à deux heures du matin. Et à ceux qui écoutent les pierres.
James leva son verre, mais son regard resta sur Elodie. Il attendit que les tintements cessent, que les conversations retombent dans ce silence feutré qui précède les déclarations.
— Je voudrais dire quelque chose, commença-t-il. Pas en tant que rival. Pas en tant que collègue de mauvaise foi qui a passé six mois à essayer de prouver que ma lecture de Marguerite était la bonne — non, la seule.
Rires autour de la table. Elodie sentit la chaleur monter à ses joues avant même qu'il n'ait dit la suite.
— Mais en tant que témoin de ce que la rigueur peut accomplir quand on y met tout son être. Elodie Marchand est la plus fine paléographe que je connaisse. Pas parce qu'elle déchiffre plus vite que moi. Pas parce qu'elle voit ce que je ne vois pas — et Dieu sait qu'elle le fait. Mais parce qu'elle a le courage de douter de sa propre certitude, assez pour laisser les textes lui parler au lieu de leur imposer sa voix.
Le silence s'étira, presque palpable. Elodie fixa son assiette, traçant du bout du doigt les veines du bois comme si elle cherchait dans leur désordre un autre alphabet.
— James, dit-elle, la voix légèrement rauque, tu viens de faire ce que je fais depuis six mois : signaler mes fautes devant témoins.
— Ce n'était pas un signalement. C'était un constat.
Anne-Sophie attrapa une bouteille et remplit les verres avec une précision d'archiviste. À côté d'Elodie, quelqu'un — un chercheur post-doctoral dont elle avait oublié le nom — enchaîna sur les campagnes de numérisation des registres paroissiaux du Berry. La conversation glissa, se fragmenta, reprit ailleurs. Elodie but une gorgée de son vin sans le goûter.
— Tu détestes les compliments, murmura James à son oreille, presque bouche contre son lobe.
Elle ne répondit pas. Elle le sentit sourire. Il le savait.
Le dîner s'étira sur deux heures. On parla de cuves d'archives inondées, de restaurations désastreuses, de ces moments où la main d'un copiste tremble et où l'on devine, à travers les siècles, son angoisse. Elodie participa, rit parfois, mais chaque fois qu'elle croisait le regard de James, il s'attardait une demi-seconde de trop, comme s'il vérifiait un point de sa propre traduction.
Il était minuit passé quand elle ouvrit sa messagerie dans le hall de l'hôtel, pendant que James réglait la note des bouteilles offertes à regret à leurs collègues. Une notification du service des archives départementales du Loir-et-Cher. Objet : réponse à votre demande — chapelle familiale de Marguerite de Saint-Loup.
Elle cliqua. La lampe de son téléphone éclaira son visage, découpa ses pommettes, révélant des cernes qu'elle n'avait pas encore pris le temps de remarquer.
*Madame Marchand,* *Suite à votre demande concernant les dépendances du domaine de Saint-Loup près de Chinon, nous avons procédé à une vérification des inventaires post-révolutionnaires. Une mention tardive, datée de 1794, signale dans la chapelle privée attenante au logis seigneurial un "coffret de plomb scellé dans la muraille, au droit de l'autel, côté épître, avec inscription en langue vulgaire". Le coffret fut laissé en place par les commissaires, le domaine étant réquisitionné pour usage militaire. Aucune autre mention n'apparaît dans les registres ultérieurs. Nous ne pouvons certifier l'état actuel du lieu, la propriété relevant désormais du domaine privé.* *Vous y trouverez peut-être matière à vos travaux.* *B. Chevalier, archiviste.*
Elodie resta immobile, les yeux rivés sur la phrase : *coffret de plomb scellé dans la muraille.* Le même métal que celui repêché dans la Loire. La même inscription, peut-être, en "langue vulgaire" — ce français vernaculaire que Marguerite avait choisi pour sa théologie, refusant le latin savant des docteurs.
Elle relut trois fois. La chapelle privée. Le domaine de Saint-Loup. À moins de deux heures d'ici.
James apparut dans le hall, son manteau sur le bras.
— Tu as l'air d'avoir vu un fantôme.
— Peut-être. Un fantôme qui a laissé un coffret en plomb dans une chapelle privée près de Chinon. En 1794, on l'a laissé en place parce que l'armée avait besoin du lieu. Il y est peut-être encore.
Il s'approcha, lut par-dessus son épaule. Elle sentit son torse contre son dos, un contact bref mais électrique.
— On part quand ? demanda-t-il.
— Demain. À l'aube. Avant que Finch ou n'importe quel autre ne fasse le même rapprochement.
— Il y a un problème.
Elle se tourna. Il tenait son téléphone entre les doigts, l'écran éteint. Son visage avait changé — cette concentration tendue qu'elle connaissait si bien, celle qu'il arborait face à un manuscrit corrompu.
— Le directeur de thèse de Cambridge m'a contacté ce soir. Le comité d'audit a donné une date pour l'entretien final du poste de maître de conférences. C'est après-demain. À Cambridge.
Elodie l'observa. Le silence du hall les enveloppa, troublé seulement par le cliquetis d'une horloge ancienne.
— Après-demain, répéta-t-elle. On est à plus de six heures de Cambridge.
— Je sais.
— La chapelle de Chinon peut attendre. L'entretien, non.
James passa une main dans ses cheveux, geste qu'il faisait toujours avant de dire quelque chose qu'il aurait préféré taire.
— Je peux repousser l'entretien.
— Non, dit-elle, trop vite. Trop fermement. Tu ne peux pas. C'est ce poste que tu voulais quand tu as tout quitté pour Oxford.
— C'était avant.
Elle attrapa son téléphone, l'éteignit, le rangea. Sa décision était prise. Le visage fermé, cette muraille intérieure qu'elle savait dresser quand les émotions menaçaient d'emporter ses tours.
— On va d'abord à Chinon. La tombe des Saint-Loup est là-bas, James. Le coffret est peut-être dans la muraille depuis cinq siècles. Le lieu n'a rien produit depuis 1794. Il ne bougera pas dans trois jours.
Il la dévisagea avec une intensité qui la désarmait.
— Et Cambridge ?
— Tu y seras. Nous serons revenus à temps. Ou tu y seras seul, si je dois rester sur place pour sécuriser le coffret.
Le mot "seul" resta suspendu entre eux, chargé de tout ce que leur nuit passée à transcrire ensemble avait fait naître sans jamais se nommer.
James sourit. Un sourire sans triomphe, presque grave.
— Alors on part pour Chinon maintenant. Et je parlerai de mon avenir sur la route. Après tout, disait toujours mon directeur de thèse, les décisions importantes se prennent mieux loin des bibliothèques.
— Et près des chapelles ?
— Près des chapelles où les femmes du Moyen Âge cachaient leurs écrits pour que les hommes les trouvent. Oui. Quelque chose comme ça.
Elodie ramassa son sac, son écharpe, les archives qu'elle avait éclaircies. Dans la poche intérieure de sa veste, elle sentit le rouleau de parchemin à l'écriture inconnue, celui qu'ils n'avaient pas encore déchiffré. Celui qui, peut-être, finirait avec eux à Cambridge ou à Oxford.
— Va préparer ta valise, dit-elle à James en montant l'escalier. On part dans une heure.
Il la regarda monter les marches. Dans le noir du hall, tandis qu'elle atteignait le palier, elle crut l'entendre murmurer quelque chose en vieux français — une phrase dont elle reconnut les mots sans oser s'y attarder. Et elle comprit que, quoi qu'elle trouve dans la chapelle de Chinon, elle venait déjà de trouver l'objet le plus dangereux de son existence : une raison de rester.
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