Le Folio Contesté
Lire le chapitre 33: The Fellow Meeting
La salle de conférence sentait le bois ciré et le papier ancien. Les sept membres du comité étaient assis en demi-cercle, leurs visages impassibles derrière des piles de dossiers. Elodie avait choisi la chaise la plus éloignée de la fenêtre, là où la lumière ne l'éblouirait pas. James, lui, s'était installé à l'autre extrémité de la table, comme s'ils devaient garder une distance physique pour préserver une impartialité désormais illusoire.
Le professeur Vasseur ouvrit la séance d'un toussotement discret.
« Nous avons examiné vos candidatures respectives avec la plus grande attention. Le comité souhaite entendre, une dernière fois, chacun d'entre vous présenter l'état de ses recherches personnelles. »
Elodie sentit le rouleau de parchemin dans sa poche intérieure, contre sa poitrine. Le troisième rouleau, celui qu'elle n'avait toujours pas réussi à déchiffrer entièrement. Elle n'en avait pas parlé au comité. Pas encore.
Le professeur Whitmore, spécialiste du haut Moyen Âge, se tourna vers elle. « Docteur Marchand, si vous voulez bien commencer. »
Elle se leva, lissa sa veste, et déroula mentalement sa présentation. Elle parla de Marguerite de Laval, de sa grammaire réformée, de la manière dont le traité contredisait les suppositions établies sur l'éducation féminine au XIIIe siècle. Elle cita le journal intime découvert dans la chapelle, la mention d'un scriptorium secret. Elle n'en dit pas trop. Elle ne mentionna pas la prophétie, ni le lieu de passage. Pas encore.
Quand elle se rassit, elle croisa le regard de James. Il souriait à peine, fièrement, comme si ses mots étaient aussi les siens.
À son tour, il se leva. Il présenta son travail sur le réseau de correspondance entre les abbayes féminines de la Loire, la manière dont les marges du manuscrit révélaient des annotations codées. Il était plus lyrique qu'elle, plus performatif, mais il savait doser. Il termina par une référence au "travail remarquable" de sa collègue, sans la regarder. Le comité nota.
Quand la session s'acheva, Vasseur les pria de patienter dans le couloir.
Ils sortirent ensemble. Le corridor était long, lambrissé, éclairé par des appliques en laiton. Leurs pas résonnèrent en écho.
James s'arrêta près d'une fenêtre donnant sur la cour du collège. Il regarda les étudiants traverser la pelouse, puis se tourna vers elle.
« Il faut que je te dise quelque chose. »
Elle s'immobilisa. « Je t'écoute. »
Il baissa la voix, bien que personne ne fût à portée. « Si j'obtiens la bourse d'Oxford... je pense décliner Cambridge. »
Elodie cligna des yeux. « Quoi ? »
« Tu as l'offre de Lyon. Une chaire, Elodie. Pas un postdoc de recherche, une chaire. Tu ne peux pas la laisser passer. Si je reste à Oxford, tu resteras coincée ici à attendre une hypothétique prolongation de contrat. »
Elle sentit un pincement, puis une chaleur de colère. « Tu ne peux pas faire ça. »
« Pourquoi pas ? »
« Parce que ce n'est pas à toi de décider pour moi. »
Il secoua la tête. « Ce n'est pas une décision à ta place. C'est une décision pour nous. Si je pars à Cambridge et que tu pars à Lyon, on se verra trois fois par an, entre deux colloques. Est-ce que c'est ça que tu veux ? »
Elle s'approcha de lui, baissa elle aussi la voix. « Ce que je veux, c'est que tu ne te mutiles pas professionnellement par culpabilité. Tu as travaillé toute ta vie pour Cambridge. Cette bourse, elle est toi. »
« Et toi ? » Il la fixa avec une intensité qui la fit vaciller. « Tu as réécrit l'histoire littéraire du XIIIe siècle avec un manuscrit que tu as trouvé toi-même. Tu mérites mieux qu'un sous-financement pour un projet qu'on refuse de publier tant que je ne signe pas en co-auteur. »
Elle inspira profondément. « Le comité va annoncer sa décision. On ne sait même pas qui va gagner. »
« Peu importe qui gagne, Elodie. Tu l'as dit toi-même, dans la chapelle. On ne se sacrifiera pas l'un pour l'autre. C'est maintenant qu'il faut tenir cette promesse. »
Un silence s'installa, troublé par les bruits de la cour, un éclat de rire d'étudiant, un claquement de porte.
« Tu te souviens de ce qu'elle a écrit, Marguerite ? » demanda Elodie. « "L'amour vrai n'élit pas domicile dans la renonciation. Il habite dans la construction." »
James esquissa un sourire. « Tu cites ton propre manuscrit maintenant. »
« C'est devenu le nôtre. Mais ça ne change rien au fait que je refuse que tu fasses ça. Je ne pars pas à Lyon si c'est au prix de ton poste à Cambridge. »
Il ouvrit la bouche pour répondre, mais un grincement de porte les interrompit. Le professeur Vasseur sortit de la salle, un papier à la main.
« Docteurs Marchand, Hughes. Le comité a terminé sa délibération. »
Elodie sentit son cœur se serrer. Elle n'avait pas préparé cela. Elle avait préparé la défaite, la victoire, les arguments, les contre-arguments. Pas la coexistence de deux offres, de deux routes, de deux possibles futurs croisés.
Ils retournèrent dans la salle. Le silence était complet. Les sept membres du comité avaient les mains croisées sur la table, comme des juges.
Vasseur prit la parole lentement. « Nous avons été impressionnés par vos présentations. Nous avons pris en compte vos publications individuelles, vos découvertes conjointes, et le fait remarquable que vous avez tous deux contribué de manière substantielle à la relecture du manuscrit de Marguerite de Laval. »
Il marqua une pause.
« Le comité a néanmoant observé un point de blocage récurrent dans chacune de vos candidatures : la question de la titularisation, des responsabilités, et de l'autonomie de recherche respective. Nous avons donc décidé de procéder à une délibération finale un peu plus longue que prévu. »
Elodie entendit à peine la suite. Elle regardait James, qui la regardait. Deux candidats pour une bourse. Deux personnes qui s'étaient promis de ne pas se sacrifier. Et pourtant, à cet instant précis, elle se surprit à penser qu'elle accepterait n'importe quelle condition pour qu'il obtienne ce qu'il méritait.
Mais elle savait qu'il pensait la même chose.
C'était peut-être ça, le problème.
Vasseur continua : « Les résultats doivent maintenant être validés par plusieurs comités internes. Nous vous demanderons de revenir demain matin, à neuf heures, pour notre décision finale. »
Demain. Encore une nuit.
« En attendant, » ajouta Whitmore, un sourire étrange aux lèvres, « nous vous conseillons de réfléchir sérieusement à ce que vous souhaitez, l'un et l'autre, si nos conclusions s'annoncent plus... complexes que prévu. »
Quelque chose dans sa voix fit tiquer Elodie. Une note, un sous-entendu. Elle ouvrit la bouche pour poser une question, mais Vasseur les congédia d'un geste de la main.
Dans le corridor, James la prit par le bras. « Qu'est-ce qu'il veut dire, "complexes" ? »
Elodie sortit son téléphone. Elle avait une idée. « Il y a peut-être un moyen de le savoir. »
Elle ouvrit son courrier électronique, trouva le message de l'archiviste de Chinon. Elle tapa une réponse rapide, puis releva les yeux vers James.
« Il faut qu'on aille à Chinon maintenant. Pas demain, pas après la décision. Maintenant. Si le coffret de plomb contient ce que je crois, ce ne sera plus une candidature, ce sera une preuve. »
James haussa un sourcil. « Tu veux disparaître la veille de la décision du comité ? »
« Je ne disparais pas. Je complète le dossier. Sans le contenu du coffret, nos recherches restent incomplètes. On sera peut-être co-auteurs, mais on restera des interprètes. Avec le coffret, on devient les découvreurs. »
James fixa la fenêtre, où la lumière de l'après-midi déclinait. Oxford, ses tours et ses secrets. Puis il regarda Elodie, et elle vit dans ses yeux la même lueur d'insoumission qui animait Marguerite quatre siècles plus tôt.
« Dans ce cas, il faut qu'on se dépêche. Le train pour Chinon part dans une heure. »
Elle eut un rire court, presque nerveux. « Mais si le comité apprend qu'on est partis dans la nuit juste avant leur décision, ils peuvent le prendre très mal. »
« Ils le prendront encore plus mal si on leur dit qu'on a trouvé un coffret qu'ils devront réévaluer. » Il lui prit la main, la serra brièvement. « Allez. On a promis de ne pas se sacrifier l'un pour l'autre. Mais on ne nous a pas interdit de combattre ensemble. »
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