Le Folio Contesté
Lire le chapitre 36: The Locket's Gift
L’air du soir, dans la chapelle de Chinon, avait la densité des lieux où l’on retient son souffle. Elodie tenait le médaillon d’argent ouvert dans le creux de sa paume, le reflet des cierges vacillant sur deux miniatures posées côte à côte, comme des fiancés dans un écrin.
Le premier portrait était d’elle. Le nez un peu trop affirmé, les mèches brunes échappées de son chignon sévère, la ridule entre les sourcils quand elle lisait un passage qui la contrariait. L’artiste avait saisi une expression qu’elle ne se connaissait pas — cette intensité presque douloureuse qu’elle réservait aux manuscrits, et qu’il fallait que James lui ait vue mille fois pour qu’un peintre de village ait pu la reproduire sur un fragment d’ivoire.
Le second portrait était de lui. Les lunettes cerclées de métal fin, l’ombre naissante sur sa mâchoire, et ce sourire en coin, celui qu’il arborait quand il allait lui prouver une erreur de transcription et qu’elle allait lui démontrer qu’elle avait raison. Le même sourire qui, ce soir même, tirait les commissures de ses lèvres.
« On nous a pris en flagrant délit », murmura-t-il.
Elle parcourut le billet — un papier de lin, plié en quatre, glissé sous les portraits. Une écriture calme, appliquée, celle de quelqu’un qui savait qu’on lirait ces mots dans l’urgence d’une nuit sans sommeil.
*May you continue the story.*
Le papier tremblait légèrement entre ses doigts. Elle le retournait, cherchant une signature, un sceau, une date. Rien. Que ces cinq mots, et la certitude que quelqu’un les avait suivis depuis Londres, depuis Chartres, depuis ce matin peut-être, dans les travées de la bibliothèque ou les ruelles de la ville.
La voix de James s’éleva dans la pénombre, plus basse qu’à l’ordinaire.
« Il faut que je te dise quelque chose. »
Elle leva les yeux. Il avait ôté ses lunettes — pas pour les essuyer, mais pour qu’elle voie son regard. Cette nudité-là, elle ne l’avait croisée que deux fois depuis qu’elle le connaissait : la première dans la niche de Chartres, la seconde sur les marches de la bibliothèque, après le bal.
« J’ai envoyé mon acceptation à Oxford. Hier soir, avant de venir ici. »
Elodie sentit la phrase s’engouffrer dans le silence de la chapelle comme un souffle d’air froid. Elle reposa le médaillon sur l’autel de pierre, avec précaution, comme un objet trop fragile pour ses mains.
« Tu l’as envoyée sans savoir l’issue du comité ? »
« Je l’ai envoyée en sachant une chose. » Il fit un pas vers elle. « Je ne veux pas de Cambridge. Je n’en ai jamais vraiment voulu. C’était la route la plus droite, la plus sûre, celle que tous mes directeurs de thèse auraient tracée pour moi si je leur avais demandé de tracer quoi que ce soit. »
« Mais ton travail sur les scriptoria anglais — »
« Tiendra la route depuis Oxford. Prenons cela, si le comité le propose. Ou prenons autre chose. Mais je ne pars pas à Cambridge, Elodie. C’est tout ce que ma décision signifie. »
Sa voix s’était raréfiée, comme si chaque mot lui coûtait une part de cette réserve qu’il avait cultivée pendant des années de joutes académiques. Il la regardait droit dans les yeux, et elle voyait dans sa prunelle la même inquiétude qui lui serrait la poitrine : la peur de l’avoir devancée, de l’avoir mise dans une position où son refus d’y aller pèserait sur leur équilibre.
« Tu l’as envoyée pour moi », dit-elle.
« Pour nous. »
Le mot tomba entre eux, simple et définitif.
Elle aurait dû protester. Elle avait passé les trente-six dernières heures à lui répéter qu’il ne devait pas sacrifier sa carrière, que Lyon et Cambridge pouvaient coexister, que les distances se gèrent, que les comités se convainquent. Elle avait préparé des arguments, des contre-propositions, des plans de concordance. Elle tenait une éloquence de paléographe prête à démonter son sacrifice comme on démonte une datation hasardeuse.
Elle s’en fichait.
Elle s’avança vers lui dans l’odeur de cire et de pierre ancienne, et elle l’embrassa. Pas un baiser de réconfort, pas une caresse diplomatique pour un renoncement généreux. Un baiser profond, volontaire, les deux mains posées sur les revers de sa veste de tweed pour l’ancrer — pour s’ancrer elle-même dans cette certitude nouvelle que plus rien, désormais, ne se déciderait à sens unique.
Quand elle s’écarta, il avait les mains enfoncées dans les poches et le souffle court. Elle aimait cela chez lui : qu’un seul geste d’elle suffise à dérouter l’érudit le plus minutieux qu’elle eût jamais connu.
« Cambridge perd un très bon médiéviste », dit-elle, le front appuyé contre le sien.
« Oxford en gagne un qui va partager sa vie avec toi. »
Dans le médaillon, les deux portraits se faisaient face, comme s’ils avaient assisté à la scène.
Elodie le referma d’un geste précis, le glissa dans la poche de son manteau, contre la troisième feuille de parchemin. Le poids du métal et du vélin se mêlait sur son cœur, et elle sentit quelque chose céder dans sa poitrine — une tension ancienne, trente-cinq chapitres et six ans d’études rivales qui se dénouaient enfin.
« Il est dix heures quarante-deux. » James consulta sa montre dans la lumière tremblante. « L’intermédiaire a dit avant minuit. »
Elodie respira une longue goulée d’air chargé d’encens. Ses doigts trouvèrent la forme roulée du troisième parchemin au fond de sa poche — la carte de Marguerite, les coordonnées de la Loire, le début d’un territoire nouveau à défricher.
Et la certitude que le mystère l’attendait.
Elle saisit la main de James, l’entrelaça à la sienne, et ouvrit la porte de la chapelle sur la nuit de Chinon.
« Appelons-le. Et s’il faut jouer cartes sur table, nous les jouerons ensemble. »
Ils eurent la même pensée, sans se le dire : cette fois, ce n’était plus la table du comité qui décidait.
C’était la leur.
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