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Le Folio Contesté

Lire le chapitre 9: The Missing Person

Elle trouva l’acte de décès en ligne à deux heures du matin, dans le silence feutré de sa chambre d’hôtel. Les archives départementales de l’Eure-et-Loir avaient numérisé les registres paroissiaux de 1340 à 1360, et la requête l’avait menée à une entrée singulière : une sœur Marguerite de Beaumont, disparue du couvent des Clarisses de Dreux en mai 1348. Pas de corps. Pas de sépulture. Une simple mention marginale, d’une encre plus claire : *relictae in manibus Dei* — laissée entre les mains de Dieu.

Elodie s’arracha la lecture des yeux et fixa l’écran. Henri Beaumont. Était-il possible que son mentor, cet archiviste érudit, ancien élève de l’École des chartes, fût un descendant direct de la nonne disparue ? La date concordait trop bien avec celle du manuscrit. Et le nom de famille — rare, presque inusable — revenait avec trop de régularité dans ses sources. Dans son propre nom, d’ailleurs. Beaumont. Elle portait le nom de sa mère, pas celui d’Henri. Mais l’archiviste avait été un ami de la famille. Un parrain de thèse. Rien de plus.

Elle nota l’adresse du couvent — aujourd’hui en ruines, promu site historique par une association locale basée à Blois. Blois. Le nom la fit tiquer. Pourquoi Blois ? Elle ouvrit une seconde fenêtre et chercha le couvent de Dreux, à la recherche d’une liste de religieuses. Mais rien dans les registres numérisés ne mentionnait Marguerite avant sa disparition.

— Vous ruminez encore, dit une voix derrière elle.

Elodie tressaillit et fit pivoter son ordinateur portable d’un geste sec. James se tenait dans l’encadrement de la porte de la chambre commune, les bras croisés. Ils avaient partagé un dîner simple la veille au soir, et depuis il la traitait avec la courtoisie d’un adversaire qui attend son arme, non d’un allié.

— Je ne rumine pas, dit-elle, les yeux plissés. Je consulte une base de données.

— À deux heures du matin. Seule. En fermant votre écran comme si vous cachiez un cadavre.

Elle se leva, délibérément calme, et referma son ordinateur avec lenteur — trop théâtral, elle le savait, mais tout en elle hurlait de mentir.

— James. Notre trêve ne vous donne pas accès à mes méthodes de travail en dehors des heures de consultation.

— Notre trêve ne me donne pas non plus le droit de vous laisser tomber sur un coup tordu dont vous connaissez les acteurs.

Il entra dans la chambre, ferma la porte derrière lui sans un mot, et s’assit en face d’elle sur le bord du lit étroit. Leurs genoux se touchaient presque. Il avait la barbe de la journée, des cernes, et cette détermination têtue qu’elle redoutait chez lui parce qu’elle la reconnaissait en elle.

— L’heure n’est plus aux convenances, dit-il, le menton tendu. Nous savons tous les deux que vous mentez sur quelque chose depuis Chartres. Nous savons les deux que votre lien avec Beaumont dépasse la simple tutelle académique. Et nous savons que le nom de famille dans la marge de ce folio — Marguerite de Beaumont — est le même que celui de votre mentor. Alors soit vous me parlez, soit je consulte les registres de l’état civil à votre place et je découvre ce que vous cherchez à enterrer.

Elle se raidit. Sa mâchoire serra. Un silence de cinq secondes, puis dix, alors que la colère montait en elle — la colère d’avoir été démasquée, et surtout la peur de ce qu’il pourrait trouver lui-même.

— Marguerite de Beaumont n’est pas une contemporaine d’Henri, dit-elle finalement, un mot à la fois. C’est une religieuse. Clarisse à Dreux. Elle a disparu de son couvent en mai 1348. Sans laisser de trace. Vous comprenez ?

James blanchit légèrement.

— Le manuscrit mentionne dans sa marge une date de 1348. Vous êtes en train de me dire que l’auteur de la marge parle d’elle comme d’une personne déjà… ?

— Disparue, oui. Peut-être morte. Mais le registre dit autre chose. Elle ne meurt pas. Elle s’évanouit. Et son nom — son nom de famille, James — ce nom-là apparaît dans le manuscrit de 1348 comme celui d’une consœur ou d’une filiation secrète. Or la seule personne qui occupe ce nom aujourd’hui est mon mentor Henri. Alors dites-moi vous, ce qui vous semble le plus probable : que ce soit une coïncidence, ou que le vieil homme soit un gardien de cette histoire depuis des générations ?

James la regarda longuement. Un muscle tressautait à sa tempe.

— Vous le saviez avant de venir ici, n’est-ce pas ? Vous saviez en acceptant ce travail que la marge de 1348 vous ramènerait à votre propre histoire familiale.

— Je l’ai découvert il y a deux semaines, dit-elle, plus bas. Après la première mention de Marguerite. J’ai interrogé Henri. Il a éludé. Et ce soir, j’ai trouvé ce registre. Cette fille a disparu en 1348 à Dreux. Le couvent a été ravagé par un incendie en 1349. Pas de corps. Pas de liste des survivantes. Pas d’archives cohérentes. Et la seule chose qui en reste, c’est une trace à Chartres, une autre à Rouen, une autre à Drouot, et maintenant un sceau de chanoine sur un bâtiment que nous avons découvert ensemble.

Elle saisit son ordinateur et le rouvrit avec un geste plus brusque qu’elle ne l’avait voulu, faisant défiler les photos qu’elle avait prises toute la journée — la porte, la marge, le sceau. Elle agrandit une image granuleuse du folio.

— Vous comprenez ce que ça signifie ? dit-elle. Ce n’est pas un manuscrit perdu. C’est un document familial dont on a éparpillé les pièces pour que personne ne puisse les réunir. Et Henri, ou quelqu’un avant lui, s’est assuré que les archives où il menait ses recherches contiennent bien ces fragments — mais pas assez complets pour qu’on les assemble sans lui. Mon patron est au centre de cette affaire.

James ne répondit pas. Il se pencha vers l’écran, les yeux fixés sur le sceau, le doigt tendu. Sa voix changea, soudain plus basse, plus lente.

— Posez vos mains sur le bord du codex.

— Pardon ?

— Le manuscrit, là, dans votre sac. Posez vos mains sur le rebord du plat, de part et d’autre du sceau.

Elle obéit, intriguée, sans comprendre. Le codex reposait dans sa housse de protection sur le bureau, ouvert à la page de garde. Elle appuya ses paumes sur le veau craquelé, le long des bords. Rien. Puis elle vit une fine ligne, à peine décelable à l’œil nu, marquer le pourtour du plat comme une fissure. James tendit la main, mais elle la retira.

— Ne touchez pas, siffla-t-elle.

— Écoutez, dit-il, les yeux plissés.

Un déclic métallique, sourd, fit vibrer le bureau. Un ressort intérieur se détendit. Le codex trembla une seconde, puis une cavité de la taille d’un poing s’ouvrit en son centre, révélant un tiroir secret logé dans l’épaisseur du bois et du cuir. Elodie retint son souffle. À l’intérieur reposait une liasse de papier : un mince parchemin plié en trois, scellé d’un cachet de cire rouge à l’effigie d’un chapiteau Gothique — le même sceau que celui de la porte du chartrier.

Elle tendit la main, le cœur battant à se rompre, et déplia le parchemin. Un tracé méticuleux à l’encre brune : une carte de ville, aux rues dessinées au fil, avec un petit bâtiment marqué d’une croix au centre de la place. En dessous, d’une main rapide mais reconnaissable, la même que celle de la marge de 1348 :

*Blois. 10 avril 1349. Là où je me tiens.*

James déglutit.

— Votre registre de disparition date de 1348. Cette carte date de 1349. On dirait que Marguerite nous laisse un rendez-vous.

Elodie ne répondit pas. Elle fixait la carte, ce trait de plume qui lui semblait terriblement proche — comme si une main venait de passer au-dessus d’elle, de l’autre côté du temps. Elle prit son téléphone et appuya sur un numéro en mémoire.

— À qui téléphonez-vous ?

— Henri.

La tonalité résonna. Une fois. Deux fois. Puis le répondeur de l’archiviste, guilleret, annonçant qu’il était en déplacement.

— Vous avez un message d’Elodie, dit-elle d’une voix blanche. Henri, je dois vous parler. Je sais pour Marguerite. Je sais pour Dreux. Et je sais que vous allez à Blois — ou que vous y êtes. Rappelez-moi.

Elle raccrocha. Le silence retomba sur la chambre. Dans le creux du tiroir secret, la cire du sceau rouge luisait comme un œil ouvert dans la pénombre.