Le Fort Caché du Méandre
Lire le chapitre 10: The Traitor's Badge
Les roseaux pliaient sous le vent du fleuve quand Étienne s'accroupit près du corps de Duval. La nuit avait volé le chaud à ses joues, mais le visage du serviteur gardait encore cette surprise des morts rapides — celle de celui qui n'a pas compris.
Il n'avait pas le temps de creuser. Les Rangers avaient traversé la rivière un quart d'heure plus tôt, leurs torches tanguant entre les troncs avant de s'éteindre dans l'humidité des bas-fonds. Ils croyaient l'avoir noyé. C'était sa seule chance.
Ses doigts trouvèrent le sac de toile que Duval portait en bandoulière la veille. Le fermoir de cuivre résista, griffa — puis céda. Une bougie, un briquet, un morceau de lard enveloppé dans du linge gras. Et sous le linge, quelque chose de dur.
Il sortit l'objet. L'eau de la rivière avait coulé dessus, déposant une fine pellicule de sable qu'il essuya du pouce.
Une plaque d'officier français. Étain et laiton, l'aigle royale gravée au burin, le nom du régiment sur une ligne incurvée: *Régiment de Béarn*. Au revers, un numéro d'enregistrement et une date: 1754.
Étienne la retourna. Ses doigts connaissaient déjà cette pièce. Pas l'objet — mais ce qu'il représentait. Il avait vu cette plaque une seule fois, posée sur une table de chêne dans la maison de son père, le soir où trois hommes en manteaux de voyage avaient demandé l'hospitalité. Jean-Baptiste avait douze ans, lui dix. Il avait observé par la fente de la porte comme le plus grand des trois retirait sa plaque d'officier et la laissait tomber sur le bois avec un bruit mat.
Le lendemain, son père était mort. Une balle anglaise, disait-on. Une embuscade sur la route de Québec, un traître qui l'avait vendu aux patrouilles anglaises parce qu'il transportait des dépêches secrètes entre les tribus et le gouverneur.
Le bruit avait couru que la plaque était restée dans la maison, abandonnée dans la précipitation. Mais quand Étienne avait fouillé les décombres, elle n'y était pas.
Et maintenant, elle était là. Dans le sac d'un serviteur mort, à cent lieues de la maison de son père, dans la main d'un homme poursuivi par des Rangers.
Il la porta à la lumière de la lune. Le coin supérieur droit portait une ébréchure — la même qu'il avait vue cette nuit-là, quand l'officier avait laissé tomber la plaque et que sa chute sur la pierre du foyer avait arraché un éclat de métal.
Il laissa échapper un souffle. Berthier.
Il fouilla le reste du sac avec une frénésie nouvelle. Une lettre cachetée — non, une facture de marchand. Une montre sans aiguilles. Une mèche de cheveux noirs nouée de fil rouge.
Les cheveux de sa mère.
Il les reconnut parce qu'elle les portait ainsi le jour où elle était partie vivre chez les Innus, après la mort de son père. Noirs comme l'étang au crépuscule, nattés de rouge parce que c'était la couleur de son clan. Il les avait coupés lui-même, le matin du départ, pour qu'elle ait quelque chose de lui dans son exil.
Il les tenait dans sa main, et la terre se déroba sous ses pieds.
Ce n'était pas un hasard. Rien de tout cela n'était un hasard. Le serviteur Duval avait été un gardien, un porteur d'objets — et les objets racontaient une histoire que Berthier ne voulait pas qu'on lise.
Les dépêches. Le traître. Le fort. Berthier savait ce qu'il transportait depuis le premier jour.
Étienne chercha le corps de Duval avec une précision nouvelle. Il le retourna, fouilla les coutures du manteau, les doublures, la semelle de ses bottes. Rien. Mais sous le col, un tatouage — un gland, petit et discret, à l'aiguille de soldat. Encore frais.
Il connaissait ce signe. Les gardes du gouverneur le portaient sous le col, pour que les canonniers les reconnaissent le jour où les Anglais mettraient le siège.
Le gland. Le gland était le symbole du gouverneur de Vaudreuil.
Il s'assit sur ses talons, la plaque dans une main, la mèche de cheveux dans l'autre. Le froid de la rivière remontait par ses genoux trempés, mais il ne le sentait pas.
Berthier était un agent double. Ou un traître. Ou les deux. Il avait porté la lettre pour un dessein qu'il n'avait jamais révélé, et il avait utilisé Étienne comme un cheval de trait — pour les guides, pour les pistes, pour le sang qu'il faudrait verser.
Mais alors, pourquoi fuir avec la lettre la nuit dernière ? Pourquoi protéger la dépêche du feu des Rangers ? Un traître ne se jette pas devant une balle pour sauver ce qu'il devait trahir.
À moins que la lettre ne soit elle-même un piège.
Il la prit dans sa chemise, les coutures de toile encore mouillées. Le cachet de cire rouge était intact, une fleur de lys pressée dans la cire, le sceau du gouverneur. Il l'avait préservée de l'eau parce que Berthier lui avait dit que c'était la clé de la mission. Mais s'il avait tort ?
Il cassa le cachet.
Il n'avait jamais lu la lettre. Berthier lui en avait donné le sens, pas le contenu. Mais le temps des confiances était mort avec le serviteur.
Le papier se déplia. L'écriture était fine, penchée, la main d'un clerc du palais. Des phrases courtes, militaires :
*Au commandant du fort de la Rivière-Serpent. Par la présente, vous êtes requis de recevoir le porteur de cette dépêche comme officier de liaison du gouverneur général. Toute autorité qu'il requiert pour la défense du fort vous est déléguée. Vous remettrez le commandement des troupes en sa présence, et vous suivrez ses ordres comme si le gouverneur lui-même était dans vos murs. Signé : Vaudreuil.*
Étienne la relut. Trois fois.
Officier de liaison. Autorité déléguée. Le gouverneur savait-il que Berthier était un traître ? Ou le gouverneur était-il le traître ?
Il pensa aux gardes du gland. Aux dépêches secrètes que son père transportait quand il était mort. Au nom de Berthier — un nom qu'il n'avait pas demandé une seule fois à creuser.
Et une phrase du déserteur lui revint, la veille, quand celui-ci clamait sa version de la vérité dans l'incendie du camp : « Le capitaine qui nous a vendus, il portait une plaque de Béarn sous son manteau. »
Il regarda la plaque dans sa main.
*Béarn.*
Le régiment de Jean-Baptiste. Le régiment que le déserteur avait déserté.
Un frisson lui parcourut la nuque. Si la plaque appartenait à l'officier qui avait vendu la garnison du fort, et si Berthier la transportait cachée dans le sac de son serviteur — alors Berthier était l'officier qui avait ouvert les portes aux Anglais. Il ne menait pas une mission de secours. Il menait une mission de destruction.
Mais il avait perdu la lettre.
Non — Étienne la tenait.
Il l'enfouit sous sa chemise, contre sa peau, et se leva. La nuit était profonde et le froid mordait sa peau mouillée. Derrière lui, le fleuve murmurait ses bruits de pierres et d'ombres. Devant lui, le nord — et le fort.
Il pourrait rebrousser chemin, retrouver la colonne, confronter Berthier, lui arracher la vérité. Mais Berthier était peut-être déjà avec les Rangers, ou blessé, ou mort, et le fort était sans défense, et la lettre lui donnait le droit de commander.
Il regarda une dernière fois la mèche de cheveux noirs.
Sa mère. Jean-Baptiste. Et maintenant cet homme qui portait la marque de celui qui avait tué leur père.
Il fourra la mèche dans sa poche, glissa la plaque dans sa ceinture — une preuve qu'il n'abandonnerait pas.
Puis il prit son sac, chargea son mousquet, et marcha vers le nord dans l'eau noire du fleuve, seul, porteur d'une lettre destinée à trahir les siens — et d'une plaque qui le désignait à lui-même comme l'héritier d'une vengeance jetée sur les épaules des morts.