Le Fort Caché du Méandre
Lire le chapitre 11: The Deserter's Confession
Le silence de la forêt pesait plus lourd que le sac sur mes épaules. J'avais marché toute la nuit, les pieds dans l'eau glacée du ruisseau pour ne laisser aucune trace, et maintenant l'aube grise rampait entre les épinettes. C'est là que je l'ai vu.
Le déserteur. Accroupi près d'un feu mourant qu'il n'avait pas pris la peine de dissimuler. Il leva les mains quand mon fusil le visa entre les ombres.
— Ne tire pas, dit-il. Je t'ai cherché toute la nuit.
— Pourquoi ?
— Parce que j'ai vu ce que tu as vu. Le badge. Sur le mort.
Je fis deux pas en avant, le canon toujours levé. La fumée de son feu se tordait entre nous comme un mauvais présage.
— On t'a vu fuir le camp après la fusillade, dis-je.
— J'ai vu la troupe anglaise approcher. J'ai vu ce qu'elle cherchait. Et j'ai vu le visage de celui qui la guide. Alors j'ai couru.
Son regard cherchait le mien, soutenait, ne fuyait pas. Un homme qui dit la vérité, ou un menteur très habile. Dans ce pays, il n'y avait guère de différence.
— Parle.
Il jeta une branche dans le feu, qui grésilla, ranimant une flamme pâle.
— Je m'appelle Maurice Bouchard. Troisième régiment de la marine, fourni au fort du Serpent il y a huit mois. On était cent vingt hommes à sa construction. On a abattu des arbres, creusé la terre, dressé des palissades pendant que la glace fondait. Le commandant Lavallée disait que ce fort tiendrait la rivière pour le roi de France jusqu'à la fin des temps.
— Et tu l'as abandonné.
— Il n'y avait plus rien à défendre. Il y a trois semaines, un capitaine arrive de Québec. Montbéliard, ou Montbéliac, je ne me souviens plus du nom. Il apporte des ordres du gouverneur. On le reçoit, on l'installe, on lui donne une chambre dans le quartier des officiers. Deux jours plus tard, on découvre un sergent mort près de la poudrière. Poignardé.
Je m'accroupis à quelques pas de lui, le fusil en travers des genoux.
— Le capitaine ?
— Il disait que c'était une querelle d'hommes ivres. Mais le sergent Delacroix ne buvait jamais. Et il était de garde à la porte du capitaine cette nuit-là. Alors le deuxième soir, je me suis posté derrière le stockage à farine pour regarder sa fenêtre. Il ne dormait pas. Il écrivait quelque chose, plié sur sa table, à la lueur d'une bougie. Puis il a frotté une allumette et a scellé le papier avec un tampon.
— Un tampon ?
— Un badge. Un insigne d'officier. Il l'a pressé dans la cire, et le dessin s'est imprimé. J'étais trop loin pour distinguer le détail, mais j'ai vu la forme. Un écu, avec une sorte de croix ou d'épée.
Mon cœur se figea. Je sortis de ma poche le badge que j'avais pris sur le cadavre de Duval et le lui tendis sans un mot.
Il le prit, le tourna entre ses doigts crasseux, et ses yeux s'écarquillèrent.
— C'est lui. Le même écu, la même gravure. Le régiment de Béarn. Où as-tu trouvé ça ?
— Sur un mort. Un domestique qui voyageait avec mon officier.
Bouchard cracha dans le feu.
— Domestique. Foutaises. Cet homme était un capitaine, comme celui du fort. Ils se connaissaient. Ils servaient le même maître.
— Quel maître ?
Il hésita. Je vis la peur danser dans ses yeux avant qu'il la repousse.
— Cette nuit-là, j'ai suivi le capitaine. Il a quitté le fort par la poterne ouest, celle qui donne sur la rivière. Il a remonté la berge jusqu'à une chandelle allumée de l'autre côté. Un canot anglais attendait. Ils se sont parlé à voix basse, mais le vent portait. Le capitaine a dit : « Les plans sont en route. Dans trois semaines, le fort sera vide de provisions et de moitié de sa garnison. Vous n'aurez qu'à frapper. » L'Anglais a répondu : « Et le guide ? » Le capitaine a ri. « Le guide est déjà acheté. Il croit servir la France. »
Ma main se serra sur le canon de mon fusil.
— Le guide. C'était qui ?
— Le capitaine a dit un nom. J'ai cru entendre « Rousseau » ou « Roussel ». Puis il est revenu, et j'ai couru me cacher.
Le feu craqua, projetant des étincelles vers le ciel gris. Je restai immobile, les mots résonnant dans ma poitrine comme des coups sourds.
Roussel. Mon frère. Ou mon père, ressuscité des morts pour vendre une fois encore les siens. Ou moi-même, déjà jugé par contumace dans l'esprit de ces hommes.
— Et le fort ? dis-je enfin.
— Une soixantaine d'hommes restent. Le commandant Lavallée est malade, la fièvre le ronge depuis que le capitaine est parti. Il y a un jeune lieutenant qui tente de tenir, mais il n'a pas vingt ans et ne sait rien de la trahison. Ils attendent un ordre de Québec. Soulagement ou abandon, peu importe. Ils se consument comme cette braise.
Je regardai la lettre cachée contre ma poitrine. Les ordres qui faisaient de moi le maître de ce fort. Une autorité volée à un traître, confiée par un autre traître, et qui me menait vers une rivière où l'Anglais m'attendait peut-être, armé du visage de mon frère.
— Tu as déserté, dis-je. Tu as abandonné tes compagnons. Pourquoi venir me trouver ?
Bouchard se leva, épousseta ses culottes sales.
— Parce que j'ai vu les Anglais hier soir. Dix hommes, avec un guide qui marchait devant eux comme s'il connaissait chaque pierre de cette forêt. Il n'avait pas besoin de regarder le sol ni les étoiles. Il portait une médaille autour du cou, une médaille de baptême, et je l'ai reconnue. Je l'avais vue sur un mort, il y a des années, dans un village brûlé au bord du Richelieu. Cette médaille, on ne la trouve qu'une seule fois.
Il s'accroupit de nouveau, ses yeux plantés dans les miens.
— Ton frère, dit-il. Le guide anglais, c'est ton frère. Et il ne mène pas ces hommes vers le fort.
— Vers quoi, alors ?
Bouchard se pencha plus près, sa voix s'abaissant jusqu'à un murmure.
— Vers toi. Il te cherche, Étienne Roussel. Il a dit ton nom aux soldats. Il a dit que tu porterais une lettre, que tu serais seul, et que tu irais vers la rivière. Ils ne courent pas après le fort. Ils courent après toi, pour la lettre que tu portes, pour le droit qu'elle donne sur le fort. Ton frère ne veut pas qu'on le prenne. Il veut que ce soit toi qui le lui donnes.
Le vent se leva dans les branches, et je sentis le froid s'enfoncer sous ma chemise. La lettre pesait soudain contre mon cœur comme un fer rouge.
Le déserteur attendait, ses yeux innocents ou très bien joués. Un homme qui avait tout perdu dans une guerre qui n'était pas la sienne, qui venait d'offrir un nom à mon ennemi intime.
— Tu voulais ma protection, dis-je.
— Je voulais la vérité sortie de ma poitrine avant qu'elle me pourrisse. Le reste, tu en feras ce que tu veux.
Je me levai, épaulais mon fusil, et regardai vers le nord, où la rivière serpentait invisible entre les collines. Le fort m'attendait, avec sa garnison affaiblie et son destin scellé. Et devant lui, peut-être, mon frère m'attendait aussi — non pour m'embrasser, mais pour me dépouiller.
Je rendis le badge à Bouchard.
— Garde-le. Si je tombe, il te parlera de moi.
Il le prit sans comprendre. Tant mieux. Certaines vérités n'ont pas besoin d'être partagées pour être portées.
Je fis glisser la lettre de sa cachette, vérifiai le sceau intact, puis la rangeai de nouveau. Je relevai la tête vers le nord.
— Marche avec moi jusqu'à midi. Ensuite, tu choisis ton chemin.
Je m'engageai dans les bois, le déserteur sur mes talons. Derrière nous, le feu s'éteignit dans un dernier soupir de fumée.
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