Le Fort Caché du Méandre
Lire le chapitre 12: The Fort Revealed
La montée fut raide, coupée de racines et de pierres mouvantes, mais Bouchard connaissait son chemin. Il avançait sans se retourner, le fusil en bandoulière, les épaules basses comme un homme habitué à ramper. Étienne le suivait, le col de sa chemise trempé de sueur malgré l'air froid du matin. Depuis l'aube, ils n'avaient pas échangé une parole. Il n'y en avait pas besoin.
Au sommet, la forêt s'ouvrit d'un coup, comme un rideau tiré d'une fenêtre.
Étienne s'arrêta. Le souffle lui manqua, et ce n'était pas l'effort de la montée.
En contrebas, la Rivière du Serpent formait une courbe lente et majestueuse, un coude parfait creusé dans la pierre grise. Et là, sur la rive intérieure, là où l'eau tournait autour d'un promontoire naturel, se dressait le fort.
Fort du Serpent. Cela ne pouvait être que lui.
Des palissades de bois encore blondes, à peine un an d'âge. Quatre bastions aux angles. Une poterne vers la rivière. Une palanque intérieure en construction, inachevée. Les toits des baraquements dépassaient à peine des murs — des toits neufs, des planches non grisées par les saisons.
Mais ce n'était pas cela qui avait coupé le souffle d'Étienne.
C'était le drapeau.
Rouge. Croix blanche. Le pavillon de Sa Majesté britannique.
Il flottait au vent du fleuve, au sommet du mât principal, à la vue de tout homme circulant sur la rivière. Il claquait comme une insulte, comme une sentence déjà exécutée.
Étienne resta figé, les doigts serrés sur le col de sa chemise, là où la lettre reposait contre sa peau, cachée dans une poche de toile cousue à l'intérieur.
« Vous voyez », dit Bouchard, sans triomphe. Il s'accroupit au bord de la crête, jeta un coup d'œil au fort comme on regarde une plaie qu'on sait ne pas pouvoir refermer. « C'est comme je vous l'ai dit. »
Étienne passa la main sur son visage. Il avait marché trois jours. Il avait traversé des marais, évité des patrouilles, dormi deux heures par nuit dans des fourrés de sapins. Pour ça. Pour voir ce drapeau.
« Depuis combien de temps ? » demanda-t-il.
« Les Anglais l'ont pris à la fin de l'été. Sans un coup de feu. Le capitaine — celui avec la plaque du Béarn — a fait ouvrir la porte un matin, comme on ouvre une porte à un voisin. Les hommes se sont réveillés en se retrouvant prisonniers. Ceux qui ont refusé de se rendre ont été fusillés sur place. Les autres, on les a mis dans des barges et envoyés en aval à Québec. Ou ce qu'il en reste. »
Étienne regarda le fort. Il compta les hommes en bas. Huit, dix silhouette en tunique rouge sur les remparts. Une garnison sommaire. Une compagnie réduite.
« Et les canons ? » demanda-t-il.
« Pas encore. Mais ils arrivent. Le guide anglais qui vous cherche ne les attend pas, lui. Il vous attend, vous. Il sait ce que vous portez. »
Étienne sentit le poids de la lettre contre sa poitrine. Il l'avait lue, à présent. Il en connaissait chaque mot. Le sceau du gouverneur général. L'encre noire. Les ordres formels adressés au commandant du Fort du Serpent.
*Au nom du Roi de France, je vous ordonne, à la réception de la présente, de remettre le fort et ses défenses aux autorités britanniques, conformément aux termes de la capitulation…*
Capitulation.
Ce n'était pas un ordre de renfort. Ce n'était pas un ordre de défense acharnée. Ce n'était pas même un ordre de destruction. C'était un ordre de reddition.
De livraison.
Le fort n'était pas tombé par trahison. Il avait été livré par ordre supérieur. Les hommes qui étaient morts sur les remparts, qui avaient été fusillés pour avoir refusé la reddition — ils étaient morts parce que quelqu'un à Québec avait déjà vendu la rivière avant même qu'on y érige le premier pieu.
Et Étienne, pendant deux semaines, avait marché, espionné, tué, fui, risqué sa vie pour porter ce papier à destination.
« Qu'est-ce que ça dit, le papier ? » demanda Bouchard.
Étienne le regarda. L'homme était adossé à un tronc d'érable, ses yeux fatigués fixés sur le fort. Il avait déserté. Il avait vu le capitaine ouvrir les portes. Il s'était enfui avec la vérité, et cette vérité l'avait presque tué — Étienne lui-même avait failli le tuer.
La lettre était toujours dans la poche intérieure de sa veste. Il pouvait sentir le parchemin craquer sous ses doigts.
« C'est un ordre de reddition, dit Étienne. Signé de la main du gouverneur. »
Bouchard tourna lentement la tête. Son visage ne montrait aucune surprise, seulement une fatigue ancienne, comme un homme qui vient de voir une tempête arriver et sait que rien ne pourra l'arrêter.
« Vous la portez depuis le début », dit-il doucement. « La mission, c'était de livrer le fort. »
Étienne regarda à nouveau le drapeau rouge qui claquait au vent. Il pensa à Berthier, l'officier qui l'avait engagé. Il pensa à sa trace précise, à ses cartes soigneusement annotées, sa façon de s'assurer qu'Étienne suivrait le chemin le plus long, le plus sûr, celui qui gardait la lettre intacte. Il pensa à Duval, mort avec la plaque du Béarn contre la poitrine, une mèche de cheveux de sa mère dans une poche.
Tout cela était relié. Tout cela menait ici. À ce drapeau. À ce fort vendu avant même d'être construit.
« Ils attendaient que quelqu'un le porte, dit Étienne. Un vrai guide. Quelqu'un qui sache passer. Quelqu'un de sûr. Moi. »
Bouchard ne répondit rien. Il cracha par terre.
En bas, un soldat anglais sortit de la poterne, fit quelques pas vers la rivière, regarda l'eau un moment, puis retourna à l'intérieur. La porte se referma derrière lui.
Étienne sortit la lettre de sa poche. Le parchemin était plié, usé, marqué de sueur et de pluie. Le sceau de cire rouge du gouverneur était intact — il n'avait jamais vraiment osé le casser avant l'autre nuit, quand il avait compris que Berthier le trahissait. Il l'avait lu seul, au bord d'une rivière, avec le corps de Duval encore chaud derrière lui.
L'ordre était clair. Le fort devait être remis aux Anglais. La lettre l'autorisait — non, l'obligeait — à commander cette reddition au nom de la Couronne.
Et pourtant.
Le fort était en ruine. Enfin — pas en ruine : vide, malade, déserté, faible. Les hommes qui étaient restés fidèles étaient morts ou enchaînés dans les cales des barges vers Québec, ou bien ils se cachaient dans les bois comme Bouchard, comme lui. Les Anglais n'avaient pas besoin de reddition. Le fort était déjà à eux.
Cette lettre ne servait plus à rien.
Sauf à une chose : à transformer Étienne lui-même en complice.
Il leva les yeux vers le drapeau rouge. Il pensa à la plaque du Béarn, à la mèche de cheveux de sa mère entre les doigts morts de Duval, au guide anglais en contrebas qui était son propre frère, qui le chassait avec une médaille de baptême au cou.
Il ne porterait pas ce papier jusqu'au bout.
Étienne déplia la lettre. Le vent du fleuve attrapa le coin du parchemin, le fit claquer une fois contre sa main. Il la regarda, cette lettre qui lui donnait tout pouvoir sur un fort déjà perdu.
Puis, lentement, il la replia. La remit dans sa poche intérieure. Boutonna sa veste.
« On descend, dit-il. »
Bouchard écarquilla les yeux. « Descendre ? Ils vont nous tirer dessus avant qu'on ait fait vingt pas. »
« Pas par la porte. Par la rivière. Il y a une poterne vers l'eau. Vous l'avez dit vous-même. »
« C'est rempli de soldats anglais. »
« La moitié est morte de maladie et du scorbut, répliqua Étienne. Vous me l'avez dit aussi. Et ceux qui restent — ce sont les hommes à la plaque. Les traîtres qui ont ouvert la porte. Ceux qui ont faim, ceux qui regardent la rivière avec envie, ceux qui savent que les canons qui arrivent les remplaceront bientôt. »
Il se tourna, commença à descendre la crête.
« Qu'est-ce que vous allez faire ? » demanda Bouchard à voix basse.
Sans se retourner, Étienne répondit : « Il y a encore des hommes loyaux quelque part dans ce fort. Pas beaucoup. Mais s'il en reste un seul, je vais le trouver. Et si la lettre dit de livrer le fort, je vais la déchirer moi-même, et je le défendrai. »
Il marqua une pause, les yeux toujours fixés sur le drapeau rouge, sur la rivière, sur le coude de la pierre.
« Contre les Anglais. Contre les Français. Contre n'importe qui. »
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