Le Fort Caché du Méandre
Lire le chapitre 13: Aftermath at the Ridge
Le vent s'était levé sur la crête, un vent froid qui charriait l'odeur de la rivière et de la poudre brûlée. Étienne tenait la lettre à deux mains, le parchemin craquant sous ses doigts. Il la relut une fois de plus, bien qu'il en connût chaque mot par cœur désormais. Les mots du gouverneur, calligraphiés avec soin, ornés du sceau de la Nouvelle-France, n'étaient pas une mission de sauvetage. C'était une reddition.
Bouchard cracha dans l'herbe rase. Il avait le visage gris, marqué par la fatigue et la dysenterie qui le rongeait depuis des semaines. Il regarda la forteresse en contrebas, le drapeau anglais qui claquait au vent au-dessus des palissades.
— Alors ? demanda-t-il. Tu vas le faire ?
Étienne leva les yeux. Il y avait dans la voix de Bouchard une tension à peine contenue, l'attente d'un homme qui a déjà vu trop de trahisons.
— Faire quoi ?
— Livrer le fort. Les soldats qui sont là-dedans ne savent pas qu'on les a vendus. Ils croient tenir une position importante du roi. Ils vont se battre contre les canons anglais avec des mousquets rouillés et des gorges sèches. Ta lettre leur ordonne de baisser les armes.
Étienne plia le parchemin. Il sentit le poids du sceau de cire brisé dans sa poche, à côté du badge du Régiment de Béarn et de la mèche de cheveux de sa mère. Trois objets. Trois preuves. Et aucune d'elles ne lui disait quoi faire de sa colère.
— Ma mission était de porter des ordres, dit-il lentement. Mon officier était un traître. Le gouverneur qui a signé cette lettre est peut-être un traître aussi. Ou peut-être un imbécile qui croit économiser des vies.
— Et alors ?
— Et alors je n'ai aucun ordre valable à exécuter. Cette lettre-là, ce n'est pas une mission. C'est une condamnation déguisée en papier.
Bouchard hocha la tête, sans vraiment comprendre. Il n'avait jamais été du genre à réfléchir aux ordres. Il avait déserté parce qu'il avait trop faim, trop peur, trop marre de creuser des latrines pour des officiers qui lui parlaient comme à un chien. La politique, les trahisons, les sceaux de cire—tout cela le dépassait.
— Qu'est-ce qu'on fait, alors ?
Étienne sortit son couteau. La lame était propre, affûtée. Il la fit glisser sous le sceau du gouverneur—celui qui restait intact sur la lettre—et le décolla doucement. Le parchemin se déchira légèrement. Il n'en avait plus besoin.
— On descend, dit-il. On entre dans le fort. On trouve quelqu'un qui veut encore se battre. Et on lui dit la vérité.
— Et les Anglais ?
— Ils arriveront avec les canons. Peut-être demain, peut-être dans deux jours. Mon frère les guide. Il connaît cette rivière mieux que personne. Il ne se perdra pas.
— Ton frère.
— Oui.
Le mot tomba entre eux comme une pierre dans une eau morte. Bouchard savait. Étienne lui avait raconté une partie de l'histoire, le peu qu'il savait lui-même, et le reste lui restait coincé dans la gorge.
Il déchira la lettre en deux. Puis en quatre. Puis en lambeaux assez petits pour que le vent les emporte. Les fragments de parchemin s'envolèrent, dansèrent un instant au-dessus du ravin, puis se dispersèrent dans les sapins en contrebas. La cire du sceau retomba sur ses bottes.
— Voilà, dit-il. Elle n'existe plus. Cette mission n'a jamais existé.
Bouchard le regarda faire, puis son regard se tourna vers la plaine. Fort du Serpent se dressait sur sa langue de terre au bord de la rivière, un assemblage de rondins et de terre qui avait connu des jours meilleurs. On apercevait la palissade noircie par endroits—les flammes d'un incendie récent, ou peut-être les brûlures de la mousqueterie anglaise. Le drapeau anglais flottait haut, mais Étienne remarqua qu'il n'y avait pas de sentinelle visible sur le bastion nord.
— Ils ne sont pas nombreux, dit-il.
— Non, confirma Bouchard. Il y avait quatre-vingts hommes avant le siège. Les désertions ont commencé quand on a appris que les Anglais remontaient le fleuve. Puis la maladie a fait le reste. Il doit en rester trente ou quarante, et la moitié sont trop faibles pour tenir un mousquet.
— Et les officiers ?
Bouchard ricana.
— Le capitaine qui a ouvert les portes aux Anglais, celui avec le badge—il est parti avec eux. Il a pris les provisions et la caisse du régiment. Les soldats qui sont restés sont là par devoir ou par ignorance. Ils ne savent pas qu'on les a laissés tomber.
Étienne rangea son couteau. Le vent s'engouffra dans sa veste de cuir, et il frissonna. Il regarda une dernière fois la crête derrière lui, la forêt par laquelle il était venu. Quelque part dans cette forêt, son frère avançait avec les soldats de Rogers. Il connaissait cette forêt aussi bien qu'Étienne lui-même, peut-être mieux—son frère avait toujours eu le sens de l'orientation, celui qui savait lire les étoiles et les mousses sur les troncs.
— Nous allons contourner par l'ouest, dit Étienne. Le ravin coupe presque jusqu'à la palissade arrière. On peut atteindre la poterne sans être vus par les Anglais.
— Et si les soldats du fort nous tirent dessus ?
— Ils ne tireront pas. Pas si on arrive en parlant français.
Il se leva, épousseta ses genoux, et commença à descendre le versant raide. Bouchard le suivit, avec la lenteur d'un homme épuisé, mais il le suivit. Étienne s'en fit la remarque muette : le déserteur aurait pu s'éclipser dans les bois, retourner vers les lignes anglaises, vendre l'information qu'il avait apprise. Mais il était encore là. C'était peut-être de la lâcheté qui le retenait—la peur d'être repris et pendu pour désertion—ou peut-être autre chose.
La descente fut silencieuse. Ils suivirent le lit d'un ruisseau à sec, enjambant des rochers, contournant des racines. Le soleil déclinait vers les collines de l'ouest, colorant la rivière d'une teinte ambrée. Étienne pensa aux mots de la lettre qu'il avait détruite. « Par la présente ordonnons aux officiers et soldats du Fort du Serpent de déposer les armes et de remettre la place aux forces de Sa Majesté britannique, afin de prévenir toute effusion de sang inutile. » Une formule polie pour dire : nous vous avons vendus, et nous voulons que vous acceptiez la vente avec dignité.
Il avait fait un choix. Il n'était plus un guide au service de la couronne. Il n'était plus un métis qui essayait de trouver sa place entre deux mondes. Il était un homme qui savait qu'un tort avait été commis et qui refusait d'y participer.
La palissade arrière du fort apparut entre les arbres. Elle était plus basse que le front, construite à la hâte avec des troncs inégaux, certains gris de vieillesse, d'autres fraîchement taillés, plus clairs. Une poterne—une simple porte en planches—se dessinait à droite, fermée par une barre de fer.
Bouchard s'accroupit près d'Étienne.
— La poterne est gardée, dit-il à voix basse. D'habitude. Mais avec la fièvre, peut-être qu'ils ont relevé la garde.
Étienne resta immobile pendant un long moment, à écouter la forêt, la rivière en contrebas qui chantait sur les pierres, le cri distant d'un oiseau. Aucun bruit humain. Pas de murmures de voix, pas de grincement de porte.
— Viens.
Ils rampèrent jusqu'à la poterne. Étienne tendit la main, toucha le bois. Il était humide, couvert d'une mousse fine. La barre de fer était en place, mais la porte semblait s'ouvrir vers l'intérieur. Il s'adossa au bois, poussa doucement—quelque chose céda à l'intérieur, un loquet pourri ou un verrou mal ajusté. La porte s'entrouvrit d'un pouce.
— Y a-t-il quelqu'un ? appela-t-il en français, à voix couverte. Un homme du roi. Un soldat français qui veut se battre encore.
Un silence. Puis, à l'intérieur, un bruit de pas sur la terre battue. Une voix rauque, celle d'un homme qui toussait, répondit :
— Qui êtes-vous ? Comment savez-vous cette poterne ?
— Je suis un guide qui vient du nord. J'ai marché quatre jours pour vous trouver. Je n'ai pas d'armée avec moi. Juste un déserteur qui a faim. Et une vérité à vous dire.
La porte s'ouvrit un peu plus. Un visage apparut dans la pénombre : un homme d'une cinquantaine d'années, les joues creusées, les yeux brillants de fièvre mais encore vifs. Il portait l'uniforme bleu du régiment de La Sarre, sales et troués, mais il le portait avec une dignité qui toucha Étienne.
— Une vérité ? dit le sergent. Quelle vérité ?
Étienne s'avança dans l'ombre de la palissade. L'air sentait la fumée, la maladie, la terre mouillée. Le drapeau anglais claquait au-dessus de sa tête, et pourtant il entendait des voix françaises murmurantes à l'intérieur des baraquements.
— La vérité, c'est que la Nouvelle-France vous a abandonnés, dit-il lentement. La vérité, c'est qu'on vous a envoyé un ordre pour vous livrer aux Anglais, et que j'ai brûlé cet ordre. Le roi ne viendra pas vous sauver. Mais vous avez peut-être encore un canon qui fonctionne, et une heure de poudre, et je connais un chemin secret qui mène aux batteries anglaises.
Le sergent le regarda pendant un long moment. Il y avait dans ses yeux quelque chose qu'Étienne avait déjà vu chez les hommes de la frontière : l'érosion de l'espoir, remplacé par autre chose. Plus dur. Plus patient.
Puis le sergent s'écarta, et ouvrit la porte en grand.
— Entrez, dit-il. Mon nom est Laroche. Et pour vous dire la vérité... le canon ne fonctionne plus. Mais il y a une poudrière qui est encore pleine. Et j'ai des hommes en bas qui se demandent s'ils vont mourir en combattant ou en dormant.
Il jeta un coup d'œil au drapeau au-dessus de leurs têtes.
— Moi, je préfère mourir les yeux ouverts.
Étienne franchit la porte. La nuit tombait sur le fort de la rivière, et il savait que dans deux jours, peut-être moins, les Anglais seraient là avec leurs mortiers. Il ne savait pas ce qu'il ferait ce soir-là, ce qu'il dirait aux hommes de Laroche, ni comment il regarderait son frère dans les yeux quand ils se rencontreraient enfin.
Mais il savait qu'il ne serait pas là à attendre la fin. Il y avait une poudrière pleine. Il y avait un canon qui ne fonctionnait plus. Et il y avait une vérité à dire, même si personne ne voulait l'entendre.
Le sergent Laroche le guida vers la place d'armes, où quelques soldats étaient assis autour d'un feu qui mourait. Ils levèrent la tête quand ils virent entrer un inconnu. Certains avaient des fusils à côté d'eux, d'autres non. Tous avaient le même regard : celui d'hommes qui ont cessé d'attendre des ordres.
Étienne s'arrêta au centre de la cour. Le vent soufflait entre les rondins, soulevant des cendres. Il pensa à la lettre qui s'était dispersée dans le ravin, aux morceaux de parchemin emportés par le vent jusqu'aux sapins.
La mission était morte. Mais lui était encore vivant.
— Mes amis, dit-il, dans un français clair qui portait dans le silence de la nuit. Je m'appelle Étienne Roussel. Et je ne suis pas un officier du roi. Je ne suis pas un envoyé de Québec. Je suis un guide qui a marché à travers le pays pour vous apporter un message.
Il s'arrêta. Autour du feu, les visages se tournèrent vers lui.
— Personne ne viendra. Les canons du roi parlent ailleurs. Mais si vous voulez voir le soleil se lever demain sans drapeau anglais au-dessus de vos têtes, alors écoutez-moi. J'ai un plan. Et il n'y a qu'une seule façon de le réussir : tous ensemble, même si nous sommes seuls.
Dans le silence qui suivit, un homme se leva. Un autre suivit. Puis un troisième, un jeune soldat qui s'appuyait sur un bâton, le visage pâle de fièvre. Leurs ombres dansaient dans la lumière du feu mourant.
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