Le Fort Caché du Méandre
Lire le chapitre 14: The Loyalist's Gamble
La poterne grinça à peine, mais Étienne retint son souffle jusqu'à ce que le battant fût refermé. Le sergent Laroche les guida à travers un étroit corridor de pierre, la main posée sur son mousquet, l'œil méfiant sur Bouchard qui marchait derrière.
« Vous arrivez à un mauvais moment, dit Laroche à voix basse. Les Anglais campent à moins d'un quart de lieue. Ils attendent leurs canons.
— Ils les attendent peut-être déjà, répondit Étienne. Mon frère les guide à travers la forêt.
Laroche s'arrêta net et se retourna. La lueur d'une torche, plus loin dans le corridor, dessina des ombres dures sur son visage.
« Votre frère ?
— L'Anglais barbouillé qui mène leur poursuite. C'est lui que vous verrez arriver avec les gros canons.
Le sergent l'observa un long moment. « Le métis, dit-il enfin. On raconte que l'ennemi a un guide qui connaît ces terres mieux que les rats connaissent les greniers.
— C'est mon frère, répéta Étienne, la voix plane.
Ils débouchèrent dans une salle voûtée qui servait de quartier aux hommes de garde. Une trentaine de soldats étaient assis en cercle, certains adossés aux murs, d'autres autour d'un feu maigre. La fièvre était visible sur plusieurs visages pâles, dans les taches de sueur sur les chemises débraillées. L'odeur de la maladie et de la poudre humide flottait dans l'air.
Un homme, plus âgé que les autres, se leva en les voyant. « Sergent, qui sont ces hommes ?
— Des alliés, répondit Laroche. Celui-ci est le guide dont je vous parlais. Il a un plan.
Étienne s'avança au centre du cercle. Il ne savait pas se présenter à des soldats. Sa vie s'était déroulée entre les rivières et les sous-bois, pas entre les bastions.
« J'ai servi la couronne, dit-il. J'ai cru porter des ordres du gouverneur. Ces ordres étaient une trahison. On m'a envoyé ici pour livrer ce fort aux Anglais.
Un murmure parcourut le groupe. Le vieux soldat croisa les bras.
« Vous prétendez que le gouverneur est un traître ?
— Les hommes qui l'entourent le sont. Le capitaine Berthier, mon soi-disant officier de liaison, porte l'insigne du Régiment de Béarn. C'est le même insigne que portait l'officier qui a vendu mon père aux Iroquois il y a quinze ans.
Laroche pinça les lèvres. « Le Régiment de Béarn… Le capitaine anglais qui commande le siège vient de cette unité. Avant de passer aux Anglais, il servait sous le drapeau de France. On dit qu'il a été chassé pour trahison.
Étienne sentit un frisson lui courir le long de la nuque. « Comment s'appelle-t-il ?
— Le capitaine de Vaudreuil. Enfin, c'est le nom qu'il se donnait ici.
— De Vaudreuil, répéta Étienne, goûtant le nom comme un poison. C'est lui qui a tué mon père. Je l'ai vu ce jour-là. Je n'étais qu'un enfant, mais je n'ai pas oublié son visage.
Le vieux soldat, qui s'appelait Maillot, secoua la tête. « Vous nous demandez de tenir contre un homme que vous poursuivez depuis quinze ans. Et ensuite ? Vous voulez quoi, guide ? Que nous mourions pour une vengeance ?
— Je veux que vous viviez, répondit Étienne. Et que ce fort demeure français.
— Avec trente hommes fiévreux, un canon fêlé et deux barils de poudre à moitié vides ?
— Avec les murs que vous avez, les rivières qui vous protègent sur deux flancs, et la forêt qui vous nourrit. Les canons anglais n'arriveront pas avant deux jours si mon frère est prudent, un jour s'il se hâte. C'est le temps qu'il nous faut.
— Pour quoi faire ? demanda Laroche.
Bouchard, qui était resté en retrait dans l'ombre, s'avança d'un pas. « J'ai servi ici, dit-il. Je connais chaque pierre, chaque recoin de la poudrière. Le capitaine de Vaudreuil ne se méfiera pas d'un fort qui semble vide.
Laroche le dévisagea avec dégoût. « Vous êtes le déserteur qu'on a vu fuir il y a trois semaines.
— Je suis l'homme qui a vu de Vaudreuil ouvrir la poterne de l'ouest aux éclaireurs anglais pendant que tout le monde dormait. J'ai fui parce que j'avais honte, pas parce que j'étais lâche.
Un silence tendu s'installa. Étienne regarda les visages autour de lui. Des hommes épuisés, fiévreux, démoralisés. Mais il vit aussi autre chose. De la honte, de la colère, quelque chose qui ressemblait à un sursaut.
« Nous n'avons pas besoin de vous pour vous battre comme des soldats, dit Étienne. Nous avons besoin de vous pour faire semblant d'être plus forts que vous ne l'êtes. Pour faire croire aux Anglais que ce fort regorge de poudre et de volontaires. Mon frère est un traqueur. Il sait compter les traces dans la boue. Il saura combien vous êtes.
— Et que fait-on quand il le sait ? demanda Maillot.
— On lui fait voir ce qu'il a envie de voir. Son capitaine lui a dit que le fort était affaibli, prêt à tomber. S'il croit que la résistance est forte, peut-être fera-t-il preuve de prudence. Et la prudence, ça nous donne du temps.
Laroche réfléchit. Il s'approcha d'Étienne et baissa la voix, assez bas pour que seuls les deux hommes l'entendent.
« Il y a autre chose que vous devez savoir, guide. Votre frère n'est pas seulement à la tête de la colonne anglaise. Il est prisonnier ici. Dans la cave.
Le choc traversa Étienne comme une douche d'eau glacée. « Prisonnier ? Qui ?
— Le capitaine de Vaudreuil l'a capturé il y a quatre jours. Il l'a ramené enchaîné. Il veut l'interroger sur vos chemins, vos refuges, vos cachettes. Il pense qu'il vous connaît assez pour deviner vos mouvements.
Étienne sentit les battements de son cœur dans sa gorge. Son frère. Ce frère qui l'avait pourchassé à travers toutes les forêts de la colonie, qui avait prédit chaque pas d'Étienne, qui semblait lire ses pensées avant même qu'Étienne les eût eues. Son frère était ici. Dans ce fort. À quelques mètres.
« Et vous ne l'avez pas tué ? demanda Étienne, la voix rauque.
— Le capitaine veut le questionner. Il dit que le métis sait des choses sur les routes du nord, des choses que seuls les siens connaissent.
Maillot s'approcha derrière Laroche. « Vous le connaissez ? Ce prisonnier ?
Étienne mit un long moment à répondre. Le feu crépitait. Quelque part dans la forêt, un oiseau de nuit appelait.
« C'est mon frère, dit-il enfin.
Les mots tombèrent dans la pièce comme des pierres dans une mare. Laroche recula d'un pas. Les soldats, qui avaient tendu l'oreille malgré la distance, échangèrent des regards.
« Votre frère, répéta Laroche lentement.
— Celui-là même qui vous traque depuis une semaine, dit Bouchard, sur le ton de la confidence.
— Et vous voulez que nous le gardions prisonnier ? demanda Maillot, la voix méfiante.
Étienne se tourna vers lui. « Je veux que vous me laissiez lui parler.
— Un officier ennemi ?
— Un prisonnier. Vous avez le droit d'interroger vos prisonniers, non ? Surtout quand ils connaissent les positions et les forces de l'ennemi.
Laroche le regarda longuement, les mâchoires serrées, pesant la demande comme on pèserait un lingot suspect.
« Et que lui direz-vous ? demanda-t-il enfin.
La question resta dans l'air humide de la salle. Étienne pensa à la lettre détruite, aux ordres brûlés dans les cendres du feu de camp, à la trahison du gouverneur, à l'insigne de Béarn, à la mèche de cheveux de sa mère dans les affaires du mort. Il pensa à son frère qui marchait avec les Anglais depuis des années, qui lui avait peut-être sauvé la vie sur la rivière sans qu'il le sût.
Il pensa à la seule chose qui pouvait encore changer le cours de cette guerre.
« Je lui dirai la vérité, répondit-il. Ensuite, c'est lui qui choisira.
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