Le Fort Caché du Méandre
Lire le chapitre 15: The Brother's Dilemma
La lanterne de Laroche jetait une lumière grasse sur les marches de pierre qui descendaient vers la cave. L'air sentait la terre humide, le moisi et le fer. Étienne compta les pas — douze, treize, quatorze — avant que le sol ne s'aplanisse sous ses mocassins.
Un garde montait la faction devant une porte cloutée. Il salua Laroche, puis dévisagea Étienne avec un mélange de méfiance et d'espoir.
« Il est toujours là ? demanda Laroche à voix basse.
— Il n'a pas bougé. Il demande à voir le guide, celui qui a brûlé le papier du gouverneur. »
Étienne sentit son cœur battre contre ses côtes. Son frère savait donc déjà. Bien sûr qu'il savait. Nicolas avait toujours su lire les gens, les situations, les mensonges.
Laroche posa une main sur son épaule. « Vous êtes sûr de vouloir faire ça seul ? Je peux rester.
— Non. Ce que j'ai à lui dire, il faut que ce soit entre lui et moi. »
La clé tourna dans la serrure avec un grincement sec. La porte s'ouvrit sur une cave voûtée, basse de plafond, où des tonneaux vides s'empilaient contre les murs. Au centre, assis sur un billot de bois, les chevilles entravées par une chaîne scellée dans le mur, Nicolas Bouchard leva la tête.
Le visage de son frère portait les marques du temps qui n'avait pas été tendre. Une balafre récente barrait sa joue gauche, encore rouge. Ses vêtements étaient ceux d'un voyageur anglais — un gilet de drap gris, des culottes de cuir — mais ses yeux noirs, profondément enfoncés sous des sourcils épais, étaient ceux de leur mère. Ceux qu'Étienne voyait chaque fois qu'il se regardait dans l'eau claire d'un ruisseau.
« Petit frère, dit Nicolas en esquissant un sourire sans joie. Je me demandais quand tu daignerais descendre me voir. »
Étienne resta près de la porte, la lanterne entre eux. La flamme vacilla, dessinant des ombres mouvantes sur les murs de pierre.
« Tu as un drôle de moyen de me retrouver, dit Étienne. En te faisant jeter dans une cave.
— Les moyens les plus sûrs ne sont pas toujours les plus confortables. »
Étienne déposa la lanterne sur un tonneau. « Le déserteur — Bouchard — il dit que tu es l'éclaireur anglais qui me cherchait depuis Québec. Il dit que tu as prédit que je porterais une lettre du gouverneur.
— Bouchard. Il est vivant ? Il a servi ici, avant que la fièvre ne le casse. Bon homme, mais faible. Il a déserté quand les Anglais ont pris le fort. »
Nicolas se pencha en avant, les chaînes cliquetant. « Ce qu'il dit est vrai. J'ai marché avec les colonnes anglaises, oui. J'ai porté leurs couleurs, mangé leur lard salé, partagé leur feu. Mais pas pour eux. Pour la même raison que toi. Pour trouver celui qui a tué notre père. »
Le nom resta suspendu entre eux, lourd comme un boulet.
« Tu sais qui commande les Anglais ici ? demanda Étienne.
— Je sais. Le capitaine des Béarn. J'ai vu son visage quand il a signé les ordres de reddition dans la tente du général. Un homme d'âge mûr, les cheveux gris aux tempes, une cicatrice en forme de croissant sous l'œil gauche. Mais ce que je sais surtout, c'est que ce n'est pas un Anglais. C'est un Français. Et qu'il connaît la région mieux qu'aucun officier de Sa Majesté ne devrait la connaître. »
Étienne fit un pas en avant. « Tu l'as vu. Tu l'as vu de près. Et tu ne l'as pas tué.
— Il était entouré de cinquante soldats anglais. Et toi, tu l'as vu. Tu l'as laissé partir aussi, quand il était sur le dos de ton père, il y a quatorze ans. »
Le mot frappa Étienne comme une gifle. Ses doigts se crispèrent sur le manche de son couteau.
« J'avais douze ans, et j'étais ligoté à un arbre. Ne viens pas me parler de ce qui aurait dû être fait.
— Je ne te parle pas de ce qui aurait dû être fait. Je te parle de ce qui doit être fait maintenant. »
Nicolas se leva, la chaîne tendue au maximum. Il avait grandi — ou peut-être qu'Étienne avait simplement oublié combien son frère était grand. Large d'épaules, les mains calleuses d'années de portage et de hache. Un homme fait pour la forêt, pas pour les prisons.
« Écoute-moi, Étienne. Je me suis infiltré chez les Anglais à Montréal, il y a six mois. J'ai laissé mon nom, ma réputation, tout ce que j'avais. On me prenait pour un sauvage à leur solde parce que je parlais leur langue et que je chassais pour leurs officiers. Je l'ai fait pour une seule raison : découvrir qui avait vendu notre père. Et quand j'ai vu sa cicatrice, le capitaine des Béarn, j'ai compris que le même homme qui avait trahi le fort du Serpent il y a quatorze ans était encore en train de le trahir aujourd'hui. »
Il baissa la voix, presque un murmure.
« Il m'a fait prisonnier, hier, quand il a découvert que je correspondais avec Bouchard. Il sait que je suis ton frère. Il ne sait pas encore — ou peut-être qu'il s'en doute — que je n'ai jamais été son homme. »
Étienne regarda son frère. Les yeux dans les yeux. Il cherchait quelque chose — le mensonge, la ruse, la trahison. Mais il ne trouva que la même lueur obstinée qu'il connaissait depuis l'enfance, celle de Nicolas quand il avait décidé d'une chose, quand rien ne pourrait le faire céder.
« Comment je sais que tu dis la vérité ? » demanda Étienne.
Nicolas rit, un rire bref. « Parce que tu me connais. Parce que je suis ton sang. Et parce que si j'étais vraiment l'homme des Anglais, tu serais déjà mort, et cette lettre aurait été livrée. »
Il tira sur sa chaîne. « Je t'ai trouvé à la mission, il y a deux semaines. J'ai vu le baiser de cette servante allemande. J'ai vu le père Latour te donner l'absolution que tu n'avais pas demandée. Je pourrais t'épargner les détails si tu veux, mais sache une chose : c'est moi qui ai tué le pisteur anglais, celui qu'on appelait Doyle, pour qu'il ne te suive pas jusqu'ici. C'est moi qui ai fait dévier deux patrouilles du chemin que tu prenais. C'est moi, Étienne, ton frère, qui ai veillé sur toi contre les ennemis dont tu ne savais même pas l'existence. »
Un silence. Le bois du billot craqua quelque part dans l'ombre.
Pourquoi ? pensa Étienne. Pourquoi me dire tout ça maintenant ?
Parce que tu as besoin que je te croie. Et parce que tu ne peux pas gagner cette bataille sans moi.
Il se surprit à penser cela comme s'il s'agissait de sa propre voix, mais c'était celle de leur mère, la vieille sagesse ojibwée qui leur avait appris à lire les saisons, les pistes et les hommes.
« Peut-être, dit Étienne. Mais tu restes ici, sous bonne garde, jusqu'à ce que j'aie décidé ce que je fais de toi. »
Il se retourna vers la porte.
« Étienne. »
La voix de Nicolas le retint, plus basse encore.
« Le capitaine des Béarn, il ne va pas attendre que tu te décides. Il a ses espions. Il sait que tu as brûlé sa lettre. Il sait que tu es dans ce fort. Et il sait que le poudrière est pleine.
— Et alors ?
— Alors il va donner l'assaut avant l'aube. Pas pour prendre le fort — il a trop peu d'hommes pour ça, et il le sait. Pour le détruire. Et pour brûler la poudrière avec une traînée de poudre à canon longue de cinquante pieds. »
Étienne se figea. « Comment tu sais ça ?
— Parce que je l'ai entendu le dire à son lieutenant, il y a trois jours, quand je servais encore dans leur camp. « Si je ne peux pas l'avoir, je le réduirai en cendres. » C'est pour ça que je me suis livré, imbécile. Pour te prévenir avant que ça arrive. »
La porte claqua derrière Étienne. Dans le couloir, Laroche attendait, le visage tendu.
« Alors ? demanda le sergent.
— Il dit que le capitaine va faire sauter la poudrière avant l'aube.
— Vous le croyez ?
Étienne se passa une main sur le visage. La fatigue, les nuits sans sommeil, la mémoire de son père, le regard de son frère — tout se mélangeait dans un nœud douloureux.
« Je ne sais pas. Mais si c'est vrai, on n'a pas le temps d'attendre qu'il fasse beau. Il faut agir cette nuit. »
Il releva la tête, et dans ses yeux, la flamme de la lanterne se reflétait comme celle d'un feu qu'on attise.
« Rassemble les hommes, sergent. J'ai un plan. »
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