Le Fort Caché du Méandre
Lire le chapitre 17: The Price of Freedom
La pluie s'était mise à tomber, fine et froide, quand la première salve éclata.
Ils étaient dans le boyau depuis moins de dix minutes, rampant dans l'eau putride qui suintait des murs de pierre. Le plan d'Étienne était simple — trop simple, il le savait maintenant. Les anciens égouts couraient sous la cour nord, et la poudrière donnait sur le fossé est. Il suffisait de grimper par la fosse d'aération, de neutraliser les deux sentinelles qui montaient la garde devant la porte de chêne, et de déplacer les barils.
Il y avait quatre-vingt-dix hommes dans le fort. Ceux que Laroche avait ralliés n'étaient que quarante-trois moins les six qui gardaient les remparts ouest. Mais quarante-trois hommes suffisaient s'ils tenaient la poudrière. Le capitaine Béarn ne pouvait pas faire sauter le fort sans exploser sa propre garnison.
C'était le raisonnement. Et le raisonnement ne tenait plus quand la première rangée de mousquets déchira la nuit au-dessus de sa tête.
« Ils savaient ! » La voix de Laroche lui parvint comme un écho de grotte, rauque et chargée de poussière. « Le déserteur ! Ce fils de chienne de Bouchard leur a tout donné ! »
Étienne ne répondit pas. Il était déjà à moitié sorti du boyau, la main refermée sur la pierre humide de l'ouverture, quand le deuxième coup partit. Les balles sifflèrent au-dessus de ses épaules, arrachèrent des éclats de mortier des murs au-dessus de sa tête. Derrière lui, un cri — court, coupé net comme un fil de chanvre qu'on tranche. Il se retourna.
Le soldat Dubé — vingt ans, peut-être, le fils d'un tonnelier de Québec qui avait juré sa mère qu'il reviendrait avant l'hiver — était affalé contre la paroi du boyau, les deux mains plaquées sur sa poitrine. Le sang coulait entre ses doigts, noir dans la demi-lumière. Ses yeux cherchaient Étienne, et il y avait dans ce regard quelque chose de confus, comme un enfant qui ne comprend pas pourquoi on l'a frappé.
« Remonte, cria Laroche. Remonte ou on est tous morts dans ce trou ! »
Étienne tira Dubé par le collet. Le corps était lourd, déjà presque vide. Il le lâcha. Il fallait choisir, et choisir vite.
« À gauche ! » hurla-t-il. « Le fossé est, par la brèche de l'ancien bastion ! »
Ils remontèrent comme des rats dérangés dans leur égout. Autour d'eux, les mousquets anglais parlaient depuis les remparts, et leurs balles traçaient des lignes invisibles dans l'eau peu profonde. Un deuxième homme tomba, puis un troisième. Étienne ne retint pas leurs noms.
Laroche se tenait contre le mur de la brèche, rechargeant son mousquet avec des gestes économiques et précis. Son visage était un masque de boue et de colère. « Le Béarn nous attendait. Le déserteur est passé avant que tu aies fini de parler avec ton frère. »
« Ça m'étonnerait que Bouchard ait eu le temps. » Étienne était déjà en train d'escalader la paroi effondrée, cherchant une prise pour ses doigts. « Il est parti il y a une heure, à peine. Les Anglais étaient trop loin. »
« Les Anglais ? Et qui d'autre alors ? Qui d'autre savait pour les égouts ? »
La question resta suspendue entre eux, dans l'air chargé de poudre. Étienne ne répondit pas. Il ne pouvait pas répondre. Son frère était dans la cave, enchaîné au mur — il l'avait vu de ses yeux, il avait vu les fers, l'humidité, la pâleur de son visage. Mais le capitaine Béarn savait pour les égouts. Et qui d'autre que Nicolas pouvait avoir transmis cette information ?
Il posa le pied sur la crête de la brèche et le monde explosa.
La lumière fut si intense qu'Étienne crut une seconde que le ciel avait décidé de fendre la nuit. Puis vint le souffle, une main géante qui le souleva du sol et le jeta contre la face interne du bastion ouest. Le son arriva ensuite — un grondement qui n'était pas tonnerre mais quelque chose de plus profond, de plus ancien, comme si la terre elle-même venait d'avaler un tonneau de foudre.
La poudrière.
Il essaya de respirer, mais sa poitrine semblait prise dans un étau de pierre et d'air brûlé. Au-dessus de lui, le ciel rougeoyait. Les flammes montaient déjà des écuries, s'accrochaient aux charpentes des baraquements, léchaient la pierre noire du donjon. Une clameur montait des remparts — des ordres en anglais, des cris en français, un mélange de langues dans le tumulte.
« Mon Dieu. Il a fait sauter ce qu'il pouvait. » La voix de Laroche était étrangement calme, comme s'il avait déjà enterré la moitié de ses hommes.
Étienne se remit debout en s'appuyant au mur. Sa main gauche lui faisait mal — quelque chose avait craqué dans son poignet quand il avait touché le sol. Il chercha son couteau à sa ceinture. Il l'avait toujours, et son fusil, par miracle, était resté accroché à son épaule par la courroie.
« Les hommes ? »
Laroche secoua la tête. « Ceux du boyau. La plupart. Ceux qui étaient déjà montés... » Il n'acheva pas.
C'est alors qu'Étienne le vit. Une forme humaine qui rampait hors de la brèche, un lambeau de chemise claire déchiré sur l'épaule, une traînée sombre qui suivait son passage dans le fossé.
Nicolas.
Il le reconnut avant même que son frère lève la tête. Le visage de Nicolas était gris dans la lumière des incendies, la bouche ouverte sur un cri qu'il ne poussait pas. Sa jambe droite était tordue sous lui, et le sang qui coulait de sa cuisse formait déjà une flaque sombre entre les pierres.
« Je... je devais t'en empêcher. » Les mots sortaient par saccades. « Le capitaine — il t'avait dans son piège. Il n'a jamais craint que tu attaques par le boyau. Il le connaissait. Il l'a construit. »
Les mains d'Étienne trouvèrent les aisselles de son frère et le tirèrent sur l'herbe rase au bord du fossé. Loin derrière eux, la porte principale s'ouvrit en grinçant, et des voix anglaises montèrent en direction de la brèche.
« Tu l'as su et tu ne m'as rien dit. » La colère serrait la gorge d'Étienne comme une corde.
« Je venais te prévenir. Je me suis échappé quand tu as ouvert la cave pour recruter tes hommes. » Nicolas chercha son souffle. « Tu as laissé la clé à Laroche. Il a eu pitié de moi. Il m'a laissé partir. »
Laroche apparut au-dessus d'eux, son mousquet crachant dans la nuit vers les ombres qui approchaient. « On n'a pas le temps de juger les motifs ! Le bois est là, à cinquante pas. »
La forêt. Le seul refuge possible. Les Anglais rassemblaient leurs forces autour de la brèche, mais ils gardaient leurs distances — le feu qui gagnait les baraquements menaçait aussi la poudrière, et une deuxième explosion pouvait tout emporter.
Étienne passa le bras de son frère autour de ses épaules et commença à courir. Nicolas était plus lourd qu'il ne l'avait été — ou plus léger, c'était lui qui avait vieilli, qui sentait le poids des mensonges accumulés entre eux. Le sol se cabrait sous ses pas. La forêt venait à eux dans un mur d'ombre et de pluie.
Derrière eux, le fort brûlait. Les Anglais tenaient les murs, mais ils ne tenaient que de la fumée et des cendres.
Quand ils atteignirent les premiers arbres, Étienne se retourna une fois. Le drapeau rouge de l'Angleterre flottait toujours au-dessus du donjon — il flottait même un peu plus haut, illuminait par les flammes qui rongeaient sa hampe.
Sa mission n'existait plus. La lettre était détruite. Le gouverneur avait voulu livrer le fort — qu'importait maintenant qui le tenait, puisque le fort lui-même n'était plus qu'un cratère fumant ?
Il glissa son frère contre un tronc de chêne et déchira sa propre manche pour bander la plaie de la cuisse.
« Tu m'as menti », dit-il. « Tu m'as menti sur Bouchard. Tu savais que le déserteur était allé aux Anglais. »
Nicolas ferma les yeux. Quand il les rouvrit, sa voix avait perdu toute l'assurance qu'elle avait pu avoir dans la cave. « Bouchard n'est pas allé chez les Anglais. Je l'ai vu s'éloigner vers le sud, avec un sac de vivres. Il n'est pas entré au camp anglais. Il est passé à côté. »
Étienne se figea. « Alors les Anglais n'étaient pas prévenus ? »
« Ils n'étaient pas prévenus par lui. Ils étaient prévenus par le Béarn lui-même — le Franc-Comtois, le capitaine qui a tué notre père. Il avait envoyé sa propre lettre au commandant anglais dès qu'il a su que tu étais dans le fort. » Nicolas s'interrompit, la douleur plissant son visage. « Il ne veut pas que tu reprennes ce fort. Il veut te voir mort, Étienne. C'est la seule chose qui lui importe. Et il sait où tu vas maintenant. Il connaît les trous où se cachent les coureurs des bois. »
Laroche s'accroupit à côté d'eux, le regard perçant la pluie. « Alors ce Bouchard, il est où ? »
Nicolas haussa une épaule qui saignait. « Il s'est enfui avec sa vie. Peut-être qu'il a eu peur. Peut-être qu'il est parti chercher de l'aide par son propre chemin. Le Béarn croit qu'il était son homme à lui — il a peut-être raison. Mais je l'ai vu ne pas tourner vers le camp anglais. »
Étienne serra son bandage. Dans l'obscurité, la pluie lavait la fumée de leurs vêtements. Le fort brûlait toujours derrière eux, nourrissait le ciel d'une lueur orange qui effacerait bientôt les étoiles.
Et quelque part dans l'épaisseur de la forêt, entre les épinettes et les bouleaux, lui et ses hommes — ce qui en restait — n'avaient plus de lettre, plus de fort, plus de mission.
Il ne restait qu'un frère blessé qui lui avait dit la vérité — ou pas — et le visage du Franc-Comtois qui attendait quelque part, dans l'ombre, qu'il fasse le prochain mouvement.
La pluie cessa. Le silence tomba.
« Alors on marche, dit Étienne. On marche vers la rivière. Et si Bouchard a eu peur, il nous retrouvera. Et s'il nous trahit, il mourra avec nous. »
Il se leva, passa le bras autour de son frère, et descendit vers l'eau.
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