Le Fort Caché du Méandre
Lire le chapitre 18: The Deserter's Return
La fumée les avait suivis pendant deux lieues, accrochée aux crêtes comme un linceul. Étienne haletait, le bras de Nicolas passé autour de son cou, chacun de ses pas un arrachement sur la terre gelée. Derrière eux, Laroche soutenait deux blessés, et les survivants — six hommes au plus, le visage noirci de poudre et de cendres — trébuchaient dans le sillon d'un ruisseau à sec.
Le fort brûlait toujours. Ils l'entendaient gronder dans le lointain, cette rumeur de fin du monde.
— Il faut s'arrêter, souffla Laroche. Ils ne nous suivront pas dans le noir, mais si on continue, on va perdre les blessés.
Étienne s'accroupit, déposant son frère contre un tronc renversé. Nicolas avait la joue tailladée, un bandeau de fortune rouge sombre autour de la poitrine, mais ses yeux restaient vifs. Trop vifs. Étienne ne savait toujours pas s'il veillait sur un allié ou sur un serpent.
— Une heure, dit-il. On monte une garde.
Il prit le premier tour, adossé à un rocher, le fusil en travers des genoux. La nuit sentait le pin écrasé et la poudre. Il ferma les yeux une seconde. Juste une seconde.
Le bruit le réveilla net. Un craquement de branche, à l'est, suivi d'un silence trop appuyé. Étienne leva la main, et Laroche, à l'autre bout du camp, fit le même geste.
Puis une voix monta de l'obscurité. Basse. Presque douce.
— Étienne. Je sais que tu es là. On est cinq, pas plus. Et on n'est pas Anglais.
Il reconnut cette voix. Son ventre se serra.
Bouchard.
— Toi, murmura Laroche. Le déserteur.
Bouchard s'avança dans le cercle de clairière, mains écartées, un fusil en bandoulière. Derrière lui, quatre hommes sortirent des arbres, vêtus de peaux et de toiles, des rangers français de la colonie — des coureurs de bois enrôlés, jugea Étienne. Des visages durs, des barbes de quinze jours. Ils ne regardaient pas Bouchard. Ils regardaient Étienne, comme s'ils le cherchaient.
— Tu as choisi un bien mauvais endroit pour revenir, dit Étienne.
— J'ai choisi le seul endroit où je pouvais être utile.
Bouchard s'accroupit à quelques pas, hors de portée de baïonnette, mais assez près pour qu'Étienne voie son visage. Il avait la lèvre fendue, un œil pochê. Quelqu'un l'avait frappé récemment. Ou il s'était frappé lui-même. Difficile à dire.
— Tu nous as quittés, dit Étienne. Tu t'es glissé hors du camp comme un voleur, et une heure plus tard, le magasin à poudre a sauté.
— J'étais loin du fort, à ce moment-là. Je cours vite, mais pas au point de déclencher une explosion à distance.
Laroche cracha par terre.
— Tu as prévenu les Anglais. Tu as vendu la surprise.
— Non. Je suis parti avant le rendez-vous, mais je suis parti vers le sud. Le capitaine traître connaissait vos plans parce qu'il les avait faits lui-même, avec des lettres. Nicolas l'a dit. Et Nicolas, j'imagine, ne ment jamais.
Nicolas, toujours adossé à l'arbre, laissa échapper un rire sec, suivi d'une quinte de toux.
— Tu as changé de camp deux fois cette semaine, Bouchard. Laquelle est la bonne ?
— Ni l'une ni l'autre. Je suis resté du même côté depuis le début.
Bouchard tendit la main vers l'un des rangers, qui déposa dans sa paume une sacoche de cuir graisseuse. Il l'ouvrit sans se presser, en tira une carte pliée, puis une seconde, puis une lettre au sceau brisé.
— Voilà ce que je suis allé chercher, dit-il. Pas les Anglais. Des renforts. Et une chose que je tiens d'un messager qu'on a intercepté, il y a trois jours, avant qu'il n'atteigne le camp anglais.
Il tendit la lettre à Étienne. Le papier était fin, taché d'eau, l'écriture serrée, nerveuse. Étienne lut les premières lignes à la lueur d'une allumette que Laroche avait déjà frottée.
— C'est un ordre du commandement anglais, dit Étienne. Signé par le colonel Whitmore. Ils savent que le fort est tombé — ils l'ont vu brûler de leurs avant-postes. Ils exigent que le capitaine Béarn laisse la garnison anglaise prendre possession de la place avant le lever du jour, sinon ils ne verseront pas le solde promis. Et si le capitaine refuse…
Il parcourut la suite. Son cœur se serra.
— Ils ont envoyé une colonne de ravitaillement par la rivière, avec de l'artillerie lourde. Si le capitaine tient le fort jusqu'à leur arrivée, il recevra un plein commandement. Mais s'il le perd — s'il nous laisse le reprendre — ils exécuteront sa femme et ses enfants. Ils les détiennent à Québec.
Le silence qui suivit fut épais comme de la vase.
— Alors il ne reculera pas, dit Nicolas doucement. Il préfèrera nous voir tous enfouis sous les pierres que de perdre sa famille.
Bouchard hocha la tête.
— C'est pourquoi nous ne devons pas reprendre le fort. Nous devons le détruire avant qu'il ne devienne défendable. Avant que l'artillerie anglaise n'arrive.
— Nous ne sommes que onze, dit le ranger le plus proche, un homme trapu aux mains calleuses. Ils sont une cinquantaine, avec un traître parmi les leurs qui connaît toutes les issues.
Étienne regarda la carte que Bouchard avait déployée sur le sol. C'était un relevé du fort, mais pas le plan officiel — une copie grossière, annotée de marques au crayon. Des codes. Des symboles qu'il n'avait jamais vus.
— D'où vient cette carte ? demanda-t-il.
— Vieille chose, dit Bouchard. Elle a été dressée par un officier du génie français, il y a vingt ans. Une copie est restée dans les archives de Montréal. J'ai un parent là-bas qui travaille aux écritures. Je lui ai envoyé un mot il y a trois semaines, quand tu m'as parlé de la mission.
Il leva les yeux vers Étienne.
— Tu n'étais pas le seul à avoir un plan, Étienne. Tu n'étais pas le seul à qui l'on avait donné des ordres sans tout dire.
Étienne fixa la carte, le tracé des souterrains, les notes du génie. Il y avait une marque étrange, près de la pointe nord-ouest, une croix entourée d'un cercle, avec une annotation qu'il ne déchiffrait pas. Il tourna la carte à la lumière.
*« Porte dérobée. La clé est dans le sang du premier. »*
— Qu'est-ce que ça veut dire ?
Bouchard secoua la tête.
— Je n'en sais rien. Mais le génie n'écrivait jamais rien sans y mettre du sens.
Étienne plia la carte et la glissa dans sa chemise. Il regarda Nicolas, qui l'observait avec une intensité inquiète. Il regarda Laroche, dont la main n'avait pas quitté la crosse de son pistolet. Il regarda Bouchard, le déserteur, dont le retour était trop parfait, trop opportun.
— On part au lever du jour, dit-il. On ne reprendra pas le fort par les portes. On le prendra par les pierres. Mais d'abord, raconte-moi tout ce que tu sais sur ce marqueur nord-ouest.
Bouchard se leva, un demi-sourire aux lèvres.
— Pas maintenant. D'abord, il faut régler autre chose. Ce soir, quelqu'un t'a suivi depuis la crête jusque dans le vallon.
Étienne serra son fusil.
— Quoi ?
— Trois hommes, qui ne portent pas d'uniforme. Ils ont contourné ton feu pendant que tu dormais. Ils sont planqués à deux cents pas, dans le ravin des aulnes.
Laroche se tourna, le pistolet levé, mais Bouchard le retint d'un geste.
— Pas la peine. Ils sont morts.
— Tu les as tués ? demanda Étienne.
Bouchard tenait son couteau, la lame noire encore luisante.
— Je les ai suivis depuis la rivière. Ils étaient à toi. Ils levaient des signaux vers le fort.
Étienne regarda son frère. Nicolas soutint son regard sans ciller, il y eut une longue veille dans la nuit qui les séparait.
— Des hommes à toi ? questionna Étienne, à voix basse.
Nicolas cracha une dent sanglante.
— Peut-être. Peut-être pas. Le capitaine en a partout. Mais l'un d'eux avait un signe que je connais bien : une bague en laiton à une tête de loup.
Bouchard hocha la tête.
— C'est comme ça que je l'ai su. Ces hommes portaient des marques du Béarn, mais ils étaient restés trop longtemps du côté français. Le capitaine n'est pas seulement entouré d'Anglais, Étienne. Il a des agents doubles dans les deux camps. Ce matin, il savait que tu dirais à tes hommes de repartir par le nord. Parce qu'il t'a lu comme un livre, tout au long de la rivière.
Étienne serra la carte sous sa chemise. Une pensée glacée lui traversa l'esprit — une pensée qu'il ne voulait pas formuler à voix haute. Mais les mots sortirent malgré lui.
— Il voulait me voir fuir vers le nord. Il m'a laissé une porte ouverte pour m'envoyer vers autre chose. Un piège plus grand.
Il regarda l'horizon, où les braises du fort rougeoyaient encore.
— Qu'est-ce qu'il protège de l'autre côté ? Qu'est-ce qu'il cherche à éloigner de moi ?
La lettre du colonel anglais se froissa sous son pouce.
— Il est dix heures du soir, dit Étienne. On a huit heures avant le lever du jour. Et il nous reste une seule route vers la victoire : celle qu'il n'a jamais voulu que je prenne.
Il tourna la carte vers la lumière du feu. La marque nord-ouest. La porte dérobée. La clé dans le sang du premier.
Il n'avait pas besoin de demander à qui ce sang appartenait.
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