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Le Fort Caché du Méandre

Lire le chapitre 3: The Baptismal Medal

La rivière était basse pour la saison, mais le courant restait traître, roulant des pierres sous une eau couleur de thé. Étienne leva la main — les six hommes s'immobilisèrent dans son dos. Il avait entendu, plutôt que vu, le changement dans la mélodie de l'eau. Un ressaut, un élargissement du lit. Les gués, ici, étaient des mensonges qui changeaient de place chaque printemps.

Il fit signe au faux vicomte de s'approcher. L'homme avait le visage rouge d'effort, sa tunique de velours douloureusement incongruë sous les épinettes noires.

« On traverse là, dit Étienne en indiquant un point en amont. Les pierres sont plus grosses, mais stables. Le lit s'est déplacé d'une dizaine de pieds depuis l'automne. Si on passe ici, on perd un homme et peut-être les lettres. »

Le serviteur — que tout le monde appelait toujours le vicomte — leva un sourcil. « Tu connais ce gué ? »

« Je l'ai traversé vingt fois. Mon frère et moi, on y posait des pièges à truites quand on avait douze ans. »

Un silence. Étienne regretta la mention de son frère aussitôt qu'elle fut dite. Devant, dans le sous-bois, rien ne bougeait. Derrière, dans la mémoire, trop de choses bougeaient.

Il entra le premier dans l'eau, goûtant la piqûre glacée à travers ses mocassins en cuir graissé. À mi-traversée, un chêne mort de givre se penchait sur la berge opposée, son tronc fendu comme une mâchoire. Étienne leva les yeux — cherchant un nid, un mât de castor, n'importe quoi qui expliquerait le scintillement qu'il venait de capter au soleil bas.

Quelque chose brillait. Pas du quartz, pas une flaque. De l'argent.

Il s'approcha, l'eau jusqu'aux genoux, et rejoignit la rive. La branche basse du chêne mort pendait à hauteur d'homme, et à l'extrémité pendait une médaille, attachée par un lien de cuir usé, presque blanchi.

La respiration lui manqua comme si on l'avait frappé au sternum.

Il la reconnaissait noir sur or, chaque bosselure, chaque éraflure. Sainte Anne, patronne des voyageurs, repoussée dans une pièce de métal grande comme un pouce d'homme. Le bord supérieur portait une entaille — Étienne s'en souvenait, c'était lui-même qui avait fait cette entaille, à l'aide d'un couteau de chasse, quand à treize ans il l'avait donnée à son frère cadet, pour « la rendre différente de toutes les autres ».

Il regarda la médaille du défunt.

Il regarda la berge. Des traces dans la terre grasse : une boute à l'amarrage, des mocassins, puis des brodequins — des brodequins de militaire. Pas d'armes en évidence. Les traces dataient de quatre heures au plus. L'eau avait absorbé une partie du fond, mais le dessin restait lisible.

La médaille pendait à la vitesse du vent. Elle tourna, lentement, et le visage de sainte Anne sembla le regarder.

Les sourcils froncés.

Il tendit la main, la détacha du lien de cuir, et la glissa sous sa chemise. Elle tomba contre sa poitrine, un peu plus fraîche que sa peau.

C'était peut-être un signe arrangement naturel des branches et du vent, qui fait tourner le travail du graveur jusqu'à ce qu'il semble vivant. Et c'était peut-être autre chose.

« Guide ! Qu'est-ce que tu attends ? »

La voix du serviteur, derrière, traversait le bruit de l'eau. Étienne se tourna. Le faux vicomte avait déjà traversé, approchant de la terre avec l'allure d'un homme qui n'aime pas dépendre d'un autre pour poser ses pieds. Les soldats suivaient, leurs mousquets tenus en travers, l'eau léchant leurs hanches.

« Rien, dit Étienne qui remit le lien du cuir dans la rognure du chêne pour faire disparaître toute trace, j'ai cru voir un vison. Ça fuyait déjà. »

Le serviteur détailla la branche, l'eau, les traces de pas. Puis son regard vint se poser sur la poitrine d'Étienne — à l'endroit précis où la médaille était cachée. Un regard perçant, un regard de notaire examinant un cachet de cire pour détecter s'il avait été rompu, refait, contrefait.

« Vraiment, dit le serviteur d'une voix douce, un vison. »

Ils ne sont jamais arrivés à se détruire.

Étienne se détourna, guidant la main vers l'est, où le terrain montait vers une crête de pinèdes.

« Il y a un abri à une heure et demie à l'est. Un vieux camp de trappe. On y arrivera avant la tombée de la nuit. »

Le serviteur ne bougea pas immédiatement. Les soldats, déjà sur la rive, s'ébrouèrent comme chiens hésitants, cherchant dans le regard de leur officier la permission de croire au repos.

« On continue, dit le serviteur sans cesser de regarder Étienne. Jusqu'à la nuit tombée. Et une heure après la nuit tombée, si la lune se lève claire. »

Quelqu'un grogna mais personne ne protesta à voix haute.

Ils repartirent, et Étienne menait désormais la route par un souvenir qui lui chatouillait la nuque. Le chemin du trappeur était marqué dans ses jambes — d'abord une montée rocailleuse, puis une ligne de pins centenaires espacés volontairement, coupés quelque temps passés, jusqu'à un lac en forme de faucille qu'on appelait le Lac de la Serpe. Ce n'était pas une route sûre. C'était une route pratique. And every step was a place where he and his brother had set snares, had argued about bait, had slept sous la même écorce.

Il ne regarda pas la médaille. Il sentit son bord dentelé — l'entaille qu'il avait faite — contre sa clavicule.

Dans la montée, le troisième soldat — un garçon aux épaules de boeuf nommé Bouchard — dit : « Guide, qu'est-ce que tu as là ? »

« Rien », dit Étienne, la voix déjà en train de mesurer le mensonge.

« T'as mis quelque chose sous ta chemise. Tu trimballes un grigri ? »

« Une médaille. Baptême. »

Bouchard acquiesça d'un air entendu. « Tout le monde a une de ces affaires. Moi, j'ai la boucle de mon père. » Il tapota sa ceinture d'un geste qui indiquait à la fois la fierté et le deuil.

Étienne hocha la tête, concentrant sur la terre devant lui. Mais il pouvait entendre, derrière lui, le serviteur qui marchait plus légèrement les contours d'un léger accent — il était venu, dans les premiers jours de cette épopée, sur les traces d'Étienne.

L'après-midi les conduisit au camp des trappeurs — un abri de rondins abandonné, au toit affaissé, mais le poêle était resté et le tuyau était en place, miraculeusement. Les soldats se massèrent autour de la chaleur, volant de la place les uns aux autres.

Étienne reste debout dans l'encadrement de la porte, la gueule de sa carabine vers les bois.

« Viens t'asseoir, guide », dit Bouchard d'une voix où pointait la fatigue.

Étienne ne bougea pas.

Dans le froid qui montait du lac, un hibou appela — trois fois. À l'aube, il avait laissé les traces d'une autre troupe sur une terre boueuse. Les traces qui n'étaient pas les siennes.

Elles étaient celles des hommes de l'ouest, la prudence dans chaque pas, les pas de ceux qui n'ont jamais marché sur une route battue pour ne pas y rencontrer l'ennemi. Quand enfin Étienne se retourna vers le feu, il vit le serviteur qui le regardait à travers les danseurs de flamme. Les yeux ne cherchaient pas le visage d'un homme. Ils cherchaient la forme d'une médaille sous la chemise. Et ils trouvèrent ce qu'ils cherchaient.

Cette nuit-là, Étienne dormit d'un œil. De l'autre, il surveilla le serviteur et le chemin par lequel les traces des autres arrivaient.

Un orage vint après minuit, battre le toit avec ce que la pluie laisse de plus dur. Quand il cessa, un calme s'épaissit, dans le camp et hors du camp.

Étienne se leva, sortit, marcha jusqu'au lac. L'eau médiocre, chargée pendant la pluie des pierres et de l'argile des versants. Il tira la médaille de sous sa chemise. Elle restait froide, malgré la chaleur de la peau.

Il dansait sur le lien pour la faire tourner, le mouvement qu'il faisait comme un enfant dans cette même eau laquelle, à cette lueur-ci, paraissait noire.

Pourquoi cette médaille sur ce chemin ? Pourquoi celui qui l'avait déposée l'avait-il déposée où une seule personne savait passer ? Pour les guides, les militaires, les peuples — c'était un message épinglé à l'intérieur d'une poche, visible seulement à celui qui cherchait cette poche précise. Et pourquoi son frère n'était-il pas venu la chercher lui-même ? Pourquoi une bate, datant de quatre heures, sans retour ?

Le vent s'éleva de l'eau. Étienne relia le cordon à son cou.

Quand il revint au camp, les braises dessinaient des visages dans la cendre. Le serviteur était éveillé, adossé au mur.

« Tiens, dit-il, j'ai cru que tu quittais ta place. »

« Quand je m'en vais, dit Étienne, vous le saurez. »

Le serviteur sourit, d'un sourire qui n'atteignait pas ses yeux. « J'ai remarqué, dit-il, débordant de courtoisie, que tu sais porter ce dont tu respires le plus attention. Le jeune trappeur qui a fait cette médaille — l'entaille au bord, on dirait un geste d'enfant sans patience. »

Le sang d'Étienne se glaça.

« Vous connaissez bien les médailles », dit-il lentement.

« J'ai fait un peu de lecture. L'occasion d'étudier les saints. » Sur le feu, le serviteur poussa une brindille. Une étincelle monta, descendit. « Et celle-ci — sainte Anne, patronne des voyageurs — c'est commun. Mais ton regard, quand tu l'as trouvée, n'était pas un regard de chrétien. C'était un regard de frère. »

Un temps. Les soldats ronflaient. Le hibou appela de nouveau, trois fois, depuis la lisière du bois.

« Je vais vous dire comment ça marche, l'outre-tombe, dit Étienne d'une voix plus dure qu'il ne voulait la faire sonner : Nous suivons sainte Anne jusqu'au Carillon. Nous remettons vos lettres. Nous rentrons. Rien du passé ne marche avec nous. »

Le serviteur hocha la tête. « Parfait. Alors dis-moi seulement : c'est la médaille de ton frère ou celle d'un autre ? »

Étienne ne répondit pas. Il s'accroupit, tournant le dos à la chaleur, le regard vers la porte ouverte, le marché de la nuit.

Le silence entre eux durcissait à mesure que le feu mourait.

« Voilà, finit par dire le serviteur dans une langue qui se voulait douce, c'est bien ce que je pensais. Nous porterons cela ensemble. »

Il tirra sa couverture de soldat sur ses épaules d'homme raffiné, et fit semblant de dormir. Étienne fit semblant de n'y pas croire.

À l'est, dans le noir où il savait que les traces s'éteignaient, dans le noir des eaux des bois, quelque part, une autre médaille peut-être était posée sur la poitrine d'un autre homme — ou tenue dans une paume morte. Étienne pressa la sienne contre ses côtes jusqu'à ce qu'elle prenne la chaleur de la chair, et il se jura que s'il marchait trois jours de plus, il en aurait le cœur net.

Le dernier soldat en sentinelle s'appuya sur son mousquet et fit un rêve qu'il oublierait en se réveillant. Étienne, lui, ne ferma pas l'œil.

À l'aube, il donna un ordre qui changea la route : une boucle par le nord, plus longue, plus dure, là où les lignes des cartes étaient encore blanches, et où l'on ne voit pas ceux qui suivent avant qu'il ne soit trop tard.

« Le Carillon est déjà gardé par les Anglais », dit-il quand on protesta. « Il reste un fort au confluent du Serpent qui commande la rivière. C'est là qu'ils devront passer, et c'est là que nous serons. »

Les soldats le regardèrent comme s'il avait annoncé la fin du monde. Le serviteur, lui, regarda le long des collines avec des yeux qui mesuraient le risque et quelque chose d'autre : l'espoir. Enfin, il hocha la tête. « Conduis-nous là, guide. Et si ton frère nous guette sur le chemin, nous saurons lui dire bonjour. »

C'était la première fois qu'on parlait de son frère à voix haute devant lui, depuis six ans de routes muettes.

Étienne marcha sans ralentir un pas. Et pour la première fois de la campagne, il n'était pas sûr de mener la troupe quelque part pour la mission — mais pour une autre fin, à peine conçue, qui commençait à prendre forme dans la terreur et dans l'aube.