Le Fort Caché du Méandre
Lire le chapitre 21: The Forgotten Path
La terre était plus dure qu'il ne l'avait cru. Sous ses doigts, l'argile gelée se brisait en écailles minces, révélant un sol de gravier et de racines mortes qui semblait avoir scellé l'ouverture depuis des décennies. Étienne s'arrêta, essuya la sueur de son front malgré le froid nocturne, et écouta. Au-dessus de lui, à travers trois mètres de terre et de maçonnerie, il percevait les pas réguliers d'une sentinelle anglaise. Cinq pas dans un sens. Pause. Cinq pas dans l'autre. Il avait compté cent quarante-trois allers-retours depuis qu'il avait commencé à creuser.
Le passage était là. Réel. Son père ne l'avait pas inventé dans ses lettres.
Mais il était à moitié effondré, comme si la terre elle-même avait voulu effacer cette trahison silencieuse. Les poutres de chêne qui avaient autrefois soutenu le tunnel s'étaient brisées sous le poids des années et des assauts répétés. Un homme seul mettrait deux jours à le dégager. Deux jours de trop.
Le ciel pâlissait déjà à l'est.
Étienne rampa en arrière, sa lanterne sourde projetant des ombres dansantes sur les pierres humides. Il compta les mètres jusqu'à la surface, mémorisa chaque obstacle, chaque bloc qui devait être déplacé. Quand il émergea enfin, blotti sous un amas de buissons d'aubépine à cinquante mètres du bastion nord-ouest, le premier gris de l'aube commençait à strier l'horizon.
Les hommes étaient où il les avait laissés, dans le creux d'un ravin à quelques centaines de mètres du fort. Mais quelque chose avait changé. Laroche et Lesparre se tenaient dos à dos, leurs silhouettes tendues comme des cordes. Nicolas était debout entre eux, les mains ouvertes, parlant bas et vite.
« Que se passe-t-il ? » demanda Étienne en s'accroupissant au milieu d'eux.
Lesparre tourna la tête, les mâchoires serrées. « Ton frère pense qu'il doit retourner là-dedans.
— Seul, précisa Laroche, le regard noir. Sans garde. Sans protection.
— Et sans permission », ajouta Nicolas avec un sourire fatigué. Il portait encore l'anneau à tête de loup au doigt, mais il ne jouait plus au mystérieux depuis la révélation du capitaine Béarn. Toute son arrogance avait fondu comme neige au soleil.
« Explique-toi. »
Nicolas s'accroupit et traça un plan sommaire dans la terre meuble. « Le capitaine Béarn n'a pas dormi de la nuit. Il a fait trois visites au magasin à poudre, chacune quand la relève anglaise changeait. La troisième fois, il a parlé à un homme que je n'ai pas reconnu – pas un uniforme régulier, des habits de marchand. Cet homme est reparti vers le sud. »
Étienne regarda son frère. « Tu étais où, pour voir tout ça ?
— Dans la chapelle. Il y a un passage entre le confessionnal et la sacristie qui donne sur la cour. Personne n'y entre jamais au milieu de la nuit. Je connais ce fort aussi bien que toi, Étienne. Assez pour savoir où se cache un traître. »
Le silence s'épaissit entre eux. Lesparre rompit le premier.
« Et qu'est-ce que tu proposes ? D'y retourner maintenant, en plein jour naissant, pour espionner un homme qui te connaît depuis l'enfance ?
— Il ne me connaît plus. Il me croit mort. C'est exactement ce que j'ai laissé entendre à ses hommes avant de les combattre – l'un d'eux m'a vu tomber dans la rivière pendant l'explosion. Ils n'ont pas cherché le corps. »
Étienne ferma les yeux. Le plan avait l'audace des frères Roussel – celle qui avait envoyé leur père construire une porte dérobée dans la forteresse qu'il devait défendre. Mais elle sentait aussi le désespoir des hommes qui n'ont plus le temps de choisir leurs armes.
« Le tunnel », dit-il finalement. « Il est effondré sur six mètres. Je peux le dégager en huit heures avec quatre homme solides et des outils appropriés. Pas avant.
— Huit heures », répéta Laroche.
— L'artillerie anglaise arrivera avant le lever complet du soleil. Nous avons trois heures, peut-être quatre. »
Lesparre s'accroupit près du plan. « Alors le tunnel n'est pas une option pour cette nuit. Il faut le compléter.
— Non, dit Étienne. Il faut le compléter sans le compléter. Je vais ramener deux hommes avec moi maintenant. On travaillera par intervalles – dix minutes de creusement, cinq minutes d'écoute. La garnison anglaise ne monte pas la garde au nord-ouest avant le changement après le matines. C'est le moment le plus sûr. »
Il se tourna vers Nicolas. « Et toi, pendant ce temps, tu retournes à la chapelle. Tu écoutes Béarn. Tu apprends son emploi du temps. Et tu me le rapportes avant que le soleil soit pleinement levé. Si nous ne savons pas quand il prévoit de faire sauter le magasin, tout ceci ne sera que de la poudre jetée au vent. »
Nicolas inclina la tête. Pour la première fois depuis des semaines, il n'y avait aucune ironie dans son regard.
« Et si on te capture ? » demanda Laroche.
« Alors vous n'aurez plus de traître à craindre », répondit Nicolas en se levant. Il hésita, puis défit le cordon de cuir autour de son cou et lança une petite bourse à Étienne. « Garde-la pour moi. C'est de l'argent que j'avais mis de côté – pour ne pas t'en parler. Une mauvaise habitude de l'hiver dernier. »
Il ne dit pas au revoir. Il disparut dans les buissons avant qu'Étienne ait pu répondre, sa silhouette mince se confondant avec les ombres basses du ravin.
Lesparre le regarda partir, les sourcils froncés. « Tu as confiance en lui ?
— Il me doit la vérité, murmura Étienne. Mais d'abord, il me doit une victoire.
Il désigna deux hommes parmi les survivants – un charpentier nommé Gamelin, qui connaissait les poutres et les voûtes, et une petite ombre nerveuse répondant au nom de Charbonneau, qui pouvait passer par des ouvertures qu'un homme normal ne verrait même pas. Ils ramassèrent les outils improvisés – une pioche cassée, des barres de fer volées aux caissons de ravitaillement, un maillet de bois dur.
« On y va, dit Étienne. Le sergent Lesparre garde le camp. Laroche, tu surveilles le sud – si le convoi arrive plus tôt que prévu, fais un signal de fumée depuis la crête. Et si je ne suis pas revenu au deuxième chant du coq… »
Il laissa la phrase en suspens, mais tous savaient ce qu'elle signifiait.
Le chemin vers le tunnel semblait plus long que la première fois. La terre devenait plus meuble à chaque passage, comme si elle voulait à la fois le retenir et précipiter sa chute. Ils rampaient à travers les buissons d'aubépine, le vent chassant l'odeur de poudre et d'incendie encore accrochée à leurs vêtements.
À l'entrée, Étienne s'arrêta. Il sortit de sa poche la médaille brisée de son père et l'appuya contre ses lèvres. À l'intérieur, caché dans la couture du fermoir qu'il avait fallu briser pour révéler la lettre, il sentit maintenant un pli plus épais qu'il n'avait pas remarqué. Le fermoir s'ouvrit encore. Une fine bande de parchemin en tomba, si vieille qu'elle menaçait de se désintégrer sous ses doigts.
Il ne fallut qu'un coup d'œil pour comprendre. C'était un croquis du tunnel complet, avec des annotations dans l'écriture de son père : *pierre clé, la troisième en partant de l'ouest. Ne pas déplacer avant d'avoir écouté les trois coups du guetteur de la porte.*
Étienne leva les yeux vers la paroi effondrée. Le croquis montrait un point précis au-dessus de la zone de l'éboulement principal. Une pierre de taille, presque invisible parmi les autres, marquée d'un petit trait oblique.
Il rampa vers elle, la posa la main dessus. Elle semblait solide. Mais sous ses doigts, il sentit un jeu minuscule, le souvenir d'un mortier qui avait été préparé pour céder.
« Gamelin ! » chuchota-t-il. « Apporte la barre. Et que personne ne respire tant que je n'aurai pas entendu trois coups depuis le guetteur. »
Gamelin tendit la barre, mais s'arrêta à mi-chemin. Il regarda vers le fort. « Trois coups ? » répéta-t-il.
Une silhouette venait de traverser la cour intérieure en courant, trop petite pour être une sentinelle anglaise.
Nicolas.
Il disparut dans la chapelle avant que quiconque eût pu crier, mais ce qu'il avait dans les mains – un pli de papier qu'il pressait contre sa poitrine – semblait plus précieux que sa propre vie.
Les trois coups du guetteur ne frappèrent jamais. À la place, le premier coup de canon du matin retentit depuis la rive sud.
Le convoi d'artillerie était arrivé.
Et la pierre que tenait Étienne céda soudain, presque sans effort, laissant tomber entre ses mains une naissance de terre meuble et un passage sombre qui sentait l'air gelé d'une pièce close depuis longtemps.
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