Le Fort Caché du Méandre
Lire le chapitre 22: A Traitor's Ruse
Le silence du fort pesait sur Nicolas comme une seconde peau. Il s'était glissé le long du mur nord, dans l'ombre que la lune déclinante dessinait contre les planches de sapin, et il avait vu le capitaine de Béarn disparaître dans la maison du commandant. La porte avait claqué, puis une voix avait grondé derrière le volet entrebâillé.
Nicolas s'accroupit entre deux barils de goudron, l'œil collé à la fente. Le capitaine était seul — ou presque. Un homme en manteau gris, visage fermé, se tenait près de la cheminée éteinte, une carte dépliée sur la table. Nicolas reconnut le geste du capitaine, ce doigt qui tapotait le parchemin comme s'il frappait à une porte. Il l'avait vu faire des centaines de fois, à la table du mess, quand il préparait un mauvais coup.
« Ils arriveront par la rivière, disait le capitaine, la voix basse mais distincte. Le lieutenant Caron a reçu l'ordre de rassembler les milices à Trois-Rivières. S'il est ponctuel — et il l'est — il sera au coude de la rivière avant le lever du soleil. »
Le manteau gris hocha la tête. « Et la garnison anglaise ? »
« Ils sortiront pour l'accueillir. C'est le plan que j'ai fait parvenir à leur commandant. Une embuscade sur la rive est, pendant que nos troupes débarquent. Ils mordront à l'hameçon. »
Nicolas sentit son estomac se nouer. Une embuscade. Contre les Français. Et le capitaine qui la commandait, avec les Anglais derrière lui, et cette promesse de famille libérée une fois que les renforts seraient écrasés.
Le manteau gris se pencha. « Et la poudre ? »
« Ah. » Le capitaine sourit — Nicolas le vit distinctement, ce sourire mince qui ne touchait jamais ses yeux. « La poudre, c'est le deuxième acte. Quand les colonnes seront engagées, quand la fumée sera assez épaisse pour masquer nos mouvements, un homme mettra le feu à la soute principale. Les hommes de Caron seront pris entre le fleuve et les flammes. »
« Combien de temps leur faudra-t-il pour comprendre ? »
« Assez pour mourir. » Le capitaine replia la carte. « Le premier feu, celui qui a pris cette nuit, n'était qu'une démonstration. Cette fois, je doublerai la charge. Trois barils sous les étais principaux. Une mèche de quinze pieds. Nous avons le temps qu'il faut pour sortir par le passage du nord. »
Le passage du nord. Nicolas ferma les yeux une seconde. Un autre passage que la sally-porte. Le capitaine avait ses propres secrets, enterrés sous le fort.
« J'ai pris la précaution de faire venir une seconde mèche, dit le capitaine en se dirigeant vers une armoire. La première a été mouillée par un accident très opportun dans la réserve. »
Il ouvrit l'armoire, en sortit un rouleau de corde brune, et le posa sur la table avec un carnet. Nicolas ne le quittait pas des yeux. Une main tomba sur l'épaule du capitaine — le manteau gris, maintenant derrière lui — et Nicolas vit la corde passer dans une poche.
« Le mot de passe pour la sentinelle du passage, murmura le manteau gris. »
« Aigle. L'aigle regarde l'aigle. »
Nicolas retint sa respiration. Il avait ce qu'il fallait. Mais quand il fit un pas en arrière, son talon heurta un seau de fer qui bascula avec un bruit de tonnerre dans le silence de la cour.
Les deux hommes se figèrent. Le capitaine pivota, la main sur la poche. Le manteau gris tira un pistolet.
Nicolas ne prit pas le temps de penser. Il bondit dans l'ombre, contourna le bâtiment par l'ouest, glissa sur les gravats qui jonchaient le sol depuis l'incendie. Des pas martelèrent la terre derrière lui. Il plongea derrière un amoncellement de planches calcinées, le cœur cognant si fort qu'il entendait à peine les voix.
« C'est un rat, disait le manteau gris. Un rat de la garnison. »
« Ou pire. » La voix du capitaine. « Retrouve-le. Rentre chaque pierre. »
Nicolas rampa sous les planches. Le papier — la paper qu'il avait volée plus tôt, celle qui contenait les heures exactes des patrouilles anglaises — pesait dans sa poche. Mais il savait que ce qu'il venait d'entendre importait davantage. Il sortit le carnet qu'il avait glissé dans sa chemise en quittant la réserve de l'armoire — non, il l'avait vu trop tard, il n'avait pas osé. La mèche, les trois barils, le mot de passe, l'aigle. Il les répétait en silence encore et encore, comme une litanie, jusqu'au coude de la muraille où une brèche fraîche s'ouvrait sur la pente boisée.
Il glissa le long du talus, se retint aux racines, et tomba dans l'eau peu profonde de la douve asséchée. Il remonta vers l'ouest, loin du fort, puis obliqua vers le camp, là où Étienne devait l'attendre.
L'aube, déjà, blanchissait le ciel par-dessus les arbres.
Étienne était au bord du ruisseau quand Nicolas émergea de la végétation, ruisselant et haletant. Il leva la main, le visage fermé, mais Nicolas l'attrapa par le bras et l'entraîna sous un couvert de sapins, hors de vue du fort.
« Le capitaine, dit Nicolas entre deux respirations. J'ai tout entendu. »
Il parla vite, par bribes, sans reprendre son souffle. Le plan des Anglais pour accueillir les renforts. Le traître qui resterait derrière, pour mettre le feu à la soute. Les trois barils, la mèche de quinze pieds, la passe du nord, l'aigle.
Étienne l'écouta sans l'interrompre. Son regard resta fixe, mais Nicolas vit quelque chose se fermer en lui — un voile qui tombait sur les derniers espoirs qu'il avait placés dans le capitaine. Puis il se tourna vers la rivière, invisible en contrebas.
« Si Caron vient par l'eau, dit Étienne, et que les Anglais sortent pour l'embuscade, le fort sera vide. Le capitaine restera pour la poudre. »
« Il restera avec la mèche. Et nous — »
« Et nous entrerons par le passage de mon père. » Étienne sortit le morceau du médaillon brisé, le fit tourner entre ses doigts. Le métal terni accrocha la première lumière du jour. « Mais il faut d'abord que Caron arrive. Et nous ne savons pas quand. »
Nicolas hésita. Il n'avait pas encore tout dit. Il fouilla dans sa poche, en sortit la paper froissée, celle qu'il avait prise dans la maison du commandant avant que le capitaine n'y entre.
« J'ai aussi trouvé ça. Je n'ai pas compris tout de suite. Mais maintenant… »
Il la tendit. Étienne la déplia. C'était une liste de noms, en deux colonnes. Celle de gauche : les Français de la garnison. Celle de droite : les miliciens de Caron. Tous marqués d'une croix.
En bas, une note manuscrite, d'une écriture fine qui n'était pas celle du capitaine : *« Le métis guide connaît le passage. Faites-le surveiller. S'il meurt, tout est perdu — la sally-porte est à lui. »*
Étienne releva les yeux. Dans la lumière grise de l'aube, son visage semblait taillé dans la pierre.
« Il savait. Tout le temps. Depuis le début. Il savait que mon père avait construit ce passage, et il savait que je le trouverais. »
Nicolas regarda la paper. La phrase ne disait pas *s'il meurt*. Elle disait *quand il mourra*. Le capitaine avait déjà prévu que Nicolas soit capturé, qu'il parle, qu'il ramène cette information à son frère. Le passage était une souricière.
« Nous ne pouvons plus y entrer, dit Nicolas, la voix basse. Pas par là. Il y aura une garde, ou la pierre a été rendue instable. »
Étienne garda le silence un long moment. Puis il plia la paper avec soin, la glissa dans son manteau, à côté de l'autre fragment du médaillon.
« Il y a une autre entrée. » Il se tourna vers l'ouest, vers la crête qui dominait le fort. « Celle que mon père creusait à l'origine. Celle qui n'a jamais été scellée — que personne ne connaît, excepté un homme qui a travaillé avec lui sur les deux. »
Il marqua une pause.
« Mais cet homme est à l'intérieur. Il s'appelle Laforêt. Garde de la seconde cour. Et il est sourd des deux oreilles. »
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