Le Fort Caché du Méandre
Lire le chapitre 23: The Double Cross
La poudre sentait le cuivre et le moisi. Étienne s'accroupit au bord du talus, la main posée sur la pierre chaude qu'il venait de desceller, et compta les respirations des sentinelles anglaises sur les remparts. Deux en haut du bastion nord-ouest. Une troisième qui fumait près des canons alignés sur le terre-plein comme de gros chiens endormis.
— Ils sont nerveux, murmura Nicolas à son côté. Regarde le canonnier. Il recharge déjà.
Étienne ne répondit pas. Ses yeux s'étaient fixés sur la crête est, au-delà de la rivière, où un mouvement venait de briser la ligne sombre des pins. Quelque chose bougeait là-haut. Quelque chose de long, de régulier, d'organisé.
— Étienne, dit Nicolas, la voix soudain tendue.
— Je le vois.
Il les vit d'abord comme une ondulation de fourrure et de toile brune, puis la trouée se précisa : des colonnes qui descendaient la pente forestière à pas mesurés, bannières enroulées, fusils sur l'épaule. Soixante hommes, peut-être plus, en uniforme gris de la Compagnie franche de la Marine.
— C'est le renfort, souffla Laroche qui venait de ramper jusqu'à eux. Le vieux Barbier, le lieutenant au visage en balafre... il est à leur tête ?
Étienne plissa les yeux. La silhouette de tête portait le manteau de drap écarlate des officiers de ligne. Mais son allure, sa démarche, la façon dont il jetait son regard vers le fort sans jamais élever la voix pour commander...
— Non, dit-il lentement. C'est le Béarn.
Un silence froid s'abattit sur le petit groupe. Le capitaine du Béarn, venu chercher leur perte, avait donc fait sonner la trompette comme un sauveur. La colonne se déploya en éventail à l'orée de la clairière, à trois cents mètres des murs du fort. Sur les remparts, les sentinelles anglaises s'immobilisèrent. Une sonnette de bois tinta deux coups, puis trois. Un roulement de tambour leur répondit depuis l'intérieur du fort.
— Les Anglais sortent, dit Lesparre.
Il ne se trompait pas. Les portes du fort s'ouvrirent brutalement, laissant passer un flot de vestes rouges et de bayonnettes, en formation de combat, le canon court du bastion sud tirant un boulet qui siffla au-dessus des têtes de la colonne française. Les hommes de Barbier ripostèrent par une volée de mousqueterie, dense, disciplinée, qui fit plier la ligne anglaise et la contraignit à s'arrêter pour reformer ses rangs.
Le fort, derrière eux, se vida.
Laroche saisit Étienne par l'épaule, les yeux brillants.
— C'est notre heure. Ils ont laissé les murs presque nus. La sally port est ouverte. On y va, maintenant, pendant qu'ils se déchirent entre la troupe et le renfort.
— Arrête, souffla Étienne.
Il regardait la porte principale du bastion sud, qui s'était refermée lentement après le dernier sortant. Un seul homme était resté sur la courtine, à l'ombre d'un canon du côté de la rivière. Il ne portait pas l'uniforme anglais, mais une redingote fripée de la Marine du Roi, bleue, délavée. Le capitaine. Il se tenait parfaitement immobile, les mains appuyées sur le parapet, le visage tourné vers Étienne, vers la forêt — vers la sally port.
— Il nous a vus ? demanda Nicolas d'une voix blanche.
Étienne ne répondit pas. Le capitaine ne pouvait pas les voir. Le talus, la roche, le taillis — tout les masquait. Le calcul d'un homme qui regarde son champ de piège.
— C'est un leurre, dit Nicolas. Il a laissé les Anglais sortir exprès. Il veut nous attirer dans le fort. Personne ne garde la sally port. Personne ne garde les poudres. Tu comprends ? Le renfort paraît plus tôt que prévu, les Anglais sortent au-devant comme des chiens fous, on croit le fort vide...
Laroche lâcha un juror brusque.
— Ton frère a raison. On n'entre pas là-dedans.
— On entre, dit Étienne. Mais pas par la porte qu'il attend.
Il sortit de la poche de son capot les deux fragments de la médaille de son père. Le morceau qu'il avait percé à l'aube portait encore la trace humide d'une jointure d'argile. Il le tourna dans sa paume, puis regarda le second fragment : la gravure d'un arbre, un érable, aux branches dénouées, au pied duquel un petit cercle — peut-être un puits, peut-être une entrée — était marqué d'un point d'outil.
— Laforêt, dit-il.
Nicolas défit le col du garçon et retira le papier qu'il avait volé au capitaine. Il le déplia. Il portait une liste. Des noms, des dates, des quantités de poudre. En gras, soulignée deux fois, une phrase : « le puits du sud, par les douves, la grille de fer, la porte de Brotonne. »
— Brotonne, dit Étienne. C'est le quartier des servantes. Les poudres sont réparties entre la tour du magasin et le puits sud. Le capitaine ne va allumer qu'un seul endroit. S'il croit qu'on passe par le nord, il allume le nord. Mais s’il voit qu'on vient par le sud...
— Le vent souffle du nord cette nuit, dit Lesparre. S'il allume le nord, l'explosion emporte les poudres du sud par résonance, la tuyère est commune.
La voix de l'ancien canonnier ne pouvait pas aimable. Étienne avait croisé des hommes de cet art dans les postes de l'Ontario. Ils parlaient des voûtes comme d'autres parlent des mourants.
— La tuyère, reprit Étienne. Elle est commune. Tu en es sûr ?
— Je l'ai bâtie, répondit Lesparre sans ciller. En 51. Je connais chaque joint d'argile.
La ligne anglaise se repliait déjà. La colonne française avançait, le Béarn en tête, tirant un feu roulant terrible qui faisait vaciller les rangs ennemis. Dans le fort, le capitaine se tourna enfin, disparut derrière le rempart, et le silence retomba sur les poudres qui attendaient.
— Voilà, dit Étienne. Il rentre. Il va se poster près du magasin ou du puits pour allumer quand nous, les imbéciles, passerons la sally port du nord. Nous ne la prendrons pas.
Il posa sa main dans la pierre sèche, sentit la douceur du temps.
— Laroche, tu restes ici avec Lesparre. Vous gardez la ligne de fuite. Si je ne reparais pas avant le feu du canon sud... tu mènes les hommes à la rivière par la piste des portages. Tu les fais passer de l'autre côté du gué.
— Et toi ? demanda Laroche.
Étienne se leva. Il y avait dans son mouvement quelque chose de définitif, une décision qu'il ne dirait pas à voix haute. Nicolas le regarda et comprit. Il déboutonna sa veste de cuir, sortit la bague à tête de loup, la passa à son doigt.
— Le puits sud est à trente pieds dans la douve. La grille de fer se soulève en plein eau. Laforêt est sourd mais il lit sur les lèvres.
— Comment le sais-tu ? demanda Étienne.
Le frère sourit, un sourire aigu, sans joie.
— Il m'a appris. C'est pour ça que le capitaine l'a gardé vivant. Un sourd qui ne peut pas trahir, et qui connaît tous les secrets.
Une détonation claqua du côté du bastion nord. Le canon venait de tirer, trop près, trop vite, projetant de la terre et une lumière crue dans la nuit naissante. Le renfort français avait atteint la porte principale.
Les Anglais, contre toute attente, fondirent sur leur flanc gauche, fusils claquants, baïonnettes luisantes dans la poudre. Le capitaine, du haut de la courtine, leva un bras court. Il tenait un chalumeau allumé.
Étienne regarda cette silhouette lointaine quelques secondes, puis il se tourna vers la douve. Le soir tombait autour d'eux comme un voile mouillé. Il respira profondément.
— On y va, dit-il. On ira les chercher par le bas. Par les racines, par les murs, par l'eau. Mais on les prendra.
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