Le Fort Caché du Méandre
Lire le chapitre 24: The Captain's Face
La poudre stinguait encore dans l’air du bastion quand Étienne s’accroupit devant l’ouverture. Le passage s’ouvrait sur une galerie basse, humide, qui sentait la terre fraîche et le moisi. Derrière lui, Nicolas soufflait, le visage luisant de sueur.
— Tu es sûr de vouloir entrer là-dedans ? murmura Nicolas.
— C’est le seul chemin qui reste.
Étienne n’ajouta pas ce qu’il pensait : que ce chemin était peut-être un piège. La pierre avait cédé trop facilement. Trop proprement. Son père avait dessiné ce passage pour sauver des vies, pas pour y conduire un homme à la mort.
Il rampa dans le boyau, les épaules frôlant les parois, les doigts courant sur les joints de mortier. À dix mètres, la galerie tournait à angle droit et remontait en pente douce. Étienne compta les marches : trente, trente-deux, trente-cinq. Il s’arrêta devant une porte de chêne bardée de fer. La serrure était neuve.
— Il savait que tu viendrais, souffla Nicolas derrière lui.
Étienne sortit son couteau, fit jouer la gâche. La porte céda sans résistance, comme si on l’avait huilée dans la nuit. Le battant s’ouvrit sur la lueur des torches du bastion nord-ouest — et sur le visage du capitaine de Béarn.
Il était assis sur un baril de poudre, une mèche lente enroulée autour de l’avant-bras, la bouche étirée d’un sourire qui n’atteignait pas ses yeux.
— Le petit métis. Ton père ouvrait cette porte quand il avait besoin de sortir en cachette. Moi, je l’ouvre quand j’ai besoin que quelqu’un entre.
Étienne resta dans l’embrasure, le couteau bas, le regard balayant la pièce. Trois hommes de la garnison étaient adossés aux murs, mousquets au pied, mais aucun ne semblait prêt à les lever. Ils étaient entrés avec le capitaine, dans son jeu.
— Je sais qui tu es, dit Étienne.
Le capitaine inclina la tête.
— Ton père me l’a dit aussi, juste avant de mourir. Il a crié ton nom à la fin. Étienne. Comme si ça devait me faire quelque chose.
La main d’Étienne se resserra sur la lame.
— Tu l’as tué.
— Je l’ai abattu à trente pas, dans la clairière de la rivière aux Brochets. Il portait un message pour les officiers de l’arrière-garde française. Il avait raison de croire qu’on le trahirait. Il avait tort de croire que ce serait un Anglais.
Le capitaine se leva lentement, déboutonnant son manteau. Sous le drap bleu, sa chemise était tachée de cendre. Il tendit la main vers un brasero qui rougeoyait dans l’angle de la pièce.
— Ton père était un bon guide et un meilleur espion. Mais il a fait une erreur : il a fait confiance à un officier qui pensait d’abord à sa carrière. Et quand il a découvert que je vendais ses itinéraires aux Anglais, il a essayé de fuir.
— Tu as trahi la France, dit Nicolas derrière Étienne.
Le capitaine éclata de rire, un rire sec qui rebondit contre les pierres.
— La France ? La France est une idée qu’on récite en prière et qu’on oublie au lever. Ce fort, ces soldats, ces canons — tout cela appartient à qui peut le prendre. J’ai offert aux Anglais ce poste pour une rente et un domaine à New York. Ta France ne m’a rien offert que des campagnes sans gloire et des hivers sans solde.
Étienne fit un pas dans la pièce. Il sentait Nicolas s’écarter vers la gauche, Silencieux, comme son habitude.
— Tu as fait entrer la colonne de secours ?
— La colonne ? répondit le capitaine avec une moue. La colonne que vous avez vue arriver est celle que les Anglais ont accepté de m’envoyer pour donner le change. Mes hommes l’ont accueillie en frères. Le vrai relief — celui qui devait nous rejoindre à l’aube — on l’a laissé avancer jusqu’à la gorge de la rivière, où les canons anglais le cueilleront comme des perdrix au lever du jour.
— Et tu vas te retirer comme un rat pendant qu’ils meurent ?
— Je vais survivre, corrigea le capitaine. Je vais allumer cette mèche et quitter ce fort par le passage que ton père a creusé — le même passage par lequel tu viens d’entrer. La poudrière est pleine. Dans une demi-heure, il ne restera rien de ce poste pour les Français ni pour les Anglais. Les deux camps l’auront perdu. Et moi, j’aurai tout gagné.
Il saisit une pierre à feu sur le brasero. La mèche s’embrasa avec un grésillement, jetant des étincelles vertes dans l’obscurité.
Étienne bondit.
Il ne vit pas le coup partir, mais il le sentit : la crosse du pistolet du capitaine le frappa au flanc, lui coupant le souffle. Il bascula, se rattrapa sur le baril de poudre, la veste frôlant la mèche qui dévorait ses centimètres de corde. Le capitaine le saisit aux épaules et le jeta contre la paroi. Étienne encaissa le choc, le crâne sonnant contre la pierre. Il voulut se relever, mais une botte s’écrasa sur sa main, celle qui tenait le couteau.
— Crache-le, ce courage de sang-mêlé, souffla le capitaine en se penchant sur lui. On partage toujours du côté qui paie.
La lame du capitaine surgit de son fourreau. Étienne roula sur le côté, sentant la pointe racler sa manche, lacérer la peau de l’avant-bras. Il attrapa la cheville du capitaine, tira. L’officier s’abattit en avant, et Étienne lui donna un coup de genou dans la mâchoire. Un craquement sourd. Le capitaine recula en crachant un sang noir, mais ses yeux tombèrent sur la mèche qui courait déjà vers un tonneau renversé.
— Elle brûle mieux que ta famille, ricana-t-il en s’élançant vers la porte du passage.
Nicolas tenta de le bloquer, mais le capitaine lui planta la lame dans l’épaule — juste assez profond pour lui faire lâcher prise. Il disparut dans la galerie sombre, la porte claqua derrière lui. Un verrou tourna à l’intérieur.
Étienne resta à genoux dans la pièce qui se remplissait de fumée. La mèche grésillait à moins de trois mètres du baril couché. Nicolas se releva, la main plaquée sur son épaule, le visage pâle.
— Étienne… la poudre…
Étienne regarda la mèche, puis le passage fermé. Le capitaine avait pris leur seule issue. La poudrière était derrière cette porte. Il n’avait ni eau, ni couteau assez long, ni le temps de penser.
Il fit un pas vers la mèche.
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