Le Fort Caché du Méandre
Lire le chapitre 25: The Fuse is Cut
La mèche. Voilà tout ce qui existait dans le monde.
Étienne la vit courir le long du mur de pierre, un serpent de poudre grésillant qui crachait des étincelles orangées. Elle filait vers les barils de poudre empilés contre le fond de la chambre, une douzaine de fûts de chêne cerclés de fer, suffisants pour effacer la moitié du bastion et tout ce qui se tenait à cent pas à la ronde.
Il n'avait pas le temps de penser. Pas le temps de chercher une pelle, une hache, un seau d'eau. Ses yeux cherchèrent, trouvèrent ce qu'il fallait : un coutelas abandonné par un soldat anglais mort, la lame ternie gisant dans la poussière.
Il bondit. Le coutelas dans la main, il plongea vers la mèche, visant un point à deux toises des barils. La lame s'abattit.
Le choc remonta dans son bras. La mèche céda net, la section active s'envola en crachant des étincelles dans les airs avant de mourir sur la terre battue, à un pied des fûts.
Un silence.
Étienne resta immobile, agenouillé dans la poussière, le coutelas encore serré dans sa main. Sa poitrine se soulevait. La sueur coulait de son front dans ses yeux, et il cligna, aveuglé un instant. Il n'entendait plus que son propre cœur, un tambour sourd contre ses côtes.
La fumée de la mèche coupée flottait, mince, âcre, dans l'air confiné de la poudrière.
Il se releva lentement, s'appuya un instant contre le mur, puis fit face aux barils. Il compta. Douze. Douze fûts. Assez pour tuer tout le monde dans un rayon de cent toises.
Puis il regarda la mèche morte à ses pieds, ce petit bout de corde grise qui avait failli mettre fin à tout — à la fort, à la colonie, à son frère, à lui-même.
Une porte s'ouvrit quelque part au loin, et des voix montèrent. Des voix françaises. Des jurons de soldats. Un cri de victoire, puis des coups de feu épars.
Étienne remonta la pente de la chambre, poussa la porte qui donnait sur la cour intérieure du fort. Le jour se levait à peine, un ciel gris perle au-dessus des palissades. La cour était pleine de mouvement — des soldats en manteaux blancs et bleus, des blessés qu'on traînait, des prisonniers anglais qu'on poussait vers la chapelle. Au-delà des murs, des coups de feu isolés marquaient la fin de la chasse.
Le relief était arrivé. La colonne anglaise, déguisée en Français, avait été démasquée. À moins que...
Étienne courut vers la porte principale, bousculant un soldat qui jura derrière lui. Il grimpa sur la plateforme de tir du bastion nord-ouest, là où le canon pointait vers la rivière. En contrebas, dans la clairière, la bataille était finie. Des corps gisaient, des centaines d'uniformes rouges et blancs mêlés dans l'herbe ensanglantée. Les drapeaux anglais étaient à terre. Un groupe de soldats en manteaux blancs, épuisés, mais debout, encadrait un long convoi de prisonniers.
C'était bien le relief français. Une colonne du régiment de Béarn, par le hasard de la marche, avait devancé son horaire prévu. Et les Anglais, qui croyaient tomber sur des renforts fatigués, s'étaient heurtés à des soldats frais, alertés par la canonnade.
Étienne laissa échapper un souffle. Il appuya ses mains sur le rebord de pierre, ferma les yeux un instant.
Le fort était sauvé. La colonne était sauvée.
Mais le capitaine, lui, était parti. Par sa trappe, dans le tunnel, vers la forêt.
Étienne rouvrit les yeux et chercha la ligne des arbres au-delà de la clairière. Il ne vit rien — que l'entrelacs sombre des épinettes et des bouleaux qui montait vers les collines. Quelque part là-dedans, le capitaine courait vers d'autres escales, d'autres alliés, d'autres plans.
- Étienne !
Il se retourna. Nicolas traversait la cour, pâle, la main pressée contre son épaule bandée, une tache rouge sombre traversant la toile de sa chemise. Il grimpa les degrés de bois avec peine, son visage marqué par la douleur, mais ses yeux brûlaient.
- L'explosion. J'ai cru... J'ai vu la fumée de la poudrière.
Étienne secoua la tête.
- J'ai coupé la mèche. Il ne reste plus rien.
Nicolas ferma les yeux, son souffle s'accéléra un instant, puis il hocha la tête. Quand il les rouvrit, il s'était repris, le voile de commandement retombé.
- Le capitaine. Tu l'as vu fuir ?
- Par son passage secret. Il doit être loin déjà.
Nicolas jura entre ses dents. Il s'appuya contre le mur, son poing serré contre la pierre.
- Il faut le suivre. Tout de suite. Il va rejoindre les Anglais, leur donner les plans de la fort, des positions françaises sur toute la vallée. Il connaît chaque redoute, chaque dépôt de vivres.
Étienne regarda son frère. Les mots restèrent suspendus entre eux — ce que le capitaine avait fait, ce qu'il représentait pour leur père, pour leur famille. Pour Nicolas, cela restait un officier traître à son roi. Pour Étienne, c'était autre chose : un assassin dont la silhouette avait hanté vingt ans de cauchemars.
Quelque part en lui, une colère froide montait, s'installait. Ce n'était pas ce feu brûlant qu'il ressentait d'ordinaire, cette rage qui l'aveuglait. Non. C'était autre chose. Une prise ferme, déterminée, une corde tirée droit à travers son corps.
Un soldat appela Nicolas d'en bas — un capitaine adjoint du régiment de Béarn, portant le manteau bleu des aides de camp, cherchant visiblement le supérieur de la fort.
Nicolas soupira.
- Ils vont vouloir réquisitionner la garnison, compter les morts, écrire des rapports. Je m'en occupe. Mais il faut décider ce que nous faisons.
Étienne resta un moment sans répondre. La forêt s'étalait sous le ciel qui s'éclaircissait lentement, de l'encre au gris laiteux. Au-delà de la rivière, les barques anglaises échouées fumaient encore sur la berge.
- Nous le suivons. Toi et moi.
Nicolas haussa un sourcil.
- Avec une épaule morte, je ne vais pas vite.
- Tu n'auras pas besoin de te battre. J'ai besoin de tes yeux sur les cartes, de ta voix pour lire ce que nous trouverons. Et j'ai besoin de quelqu'un qui ne me laissera pas faire de bêtise.
Le silence. Puis un lent sourire se dessina sous la moustache de Nicolas.
- Tu as besoin d'un professeur, pas d'un soldat.
- J'ai besoin de mon frère.
Les mots tombèrent plus lourdement que prévu. Étienne les avait prononcés presque malgré lui, un aveu qui lui échappa dans la lumière pâle du matin.
Nicolas le regarda. Pendant longtemps — trop longtemps — il ne dit rien. Puis il tendit sa main droite, celle qui n'était pas blessée, et Étienne la prit. La poigne était ferme, une avalée de gage.
- Je suis là. Jusqu'au bout.
Un soldat grimpa les degrés, s'arrêta au sommet, salua.
- Lieutenant de Maumont ? Le colonel souhaite vous voir. L'état du fort, les prisonniers, les ordres pour la suite.
Nicolas se redressa, son visage reprit la rigidité du commandement militaire.
- Dis au colonel que j'arrive. Préviens aussi le lieutenant Laroche et le sergent Lesparre qu'ils restent en poste. J'aurai besoin d'eux.
Le soldat salua et redescendit.
Nicolas se tourna vers Étienne une dernière fois.
- Nous partons à la tombée de la nuit. Le temps qu'ils comptent leurs morts et installent une garnison de secours. Après, nous sommes libres.
- Libre de poursuivre un fantôme qui a douze heures d'avance.
- Un fantôme qui ignore que je tiens ses plans dans ma tête. Cette trappe au nord, celle du capitaine — elle débouche vers les rapides de la Gatineau. C'est là qu'il ira. C'est là que nous le trouverons.
Étienne hocha la tête lentement. L'aube avait fini de percer. Le ciel était blanc maintenant, la lumière nette et froide. Les cris des soldats dans la cour s'étaient faits plus organisés — des ordres, des rapports, des noms qu'on appelle et qu'on coche sur des rôles.
Il redescendit vers la poudrière d'abord, pour vérifier que rien ne fumait. Il poussa la porte, resta un instant à écouter — rien que le silence des fûts et l'odeur de salpêtre. Il referma la porte avec soin.
Puis il sortit du fort. Il traversa la cour, passa la porte principale, descendit vers la berge où la rivière coulait, indifférente et haute, comme si rien ne s'était passé. Il entra dans la forêt à l'orée de la clairière. L'herbe écrasée portait mille traces, mille soldats, mille destins. La sève d'épinette, la terre retournée, une odeur d'humus et de poudre à canon qui commençait à s'estomper.
Il retourna au fort avant le soir. Des feux de camp crépitaient contre les palissades. Les morts dormaient en rang sous des toiles qui commençaient à se détendre. Les vivants mangeaient, parlaient, se taisaient.
Étienne s'assit près du feu avec Nicolas. Ils partagèrent une écuelle de ragoût, leurs épaules se touchant presque, sans mots.
Le temps était encore là. La piste ne s'effacerait pas en une nuit.
Le jour prochain leur appartiendrait.
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