Le Fort Caché du Méandre
Lire le chapitre 26: The Captain's Trail
La fumée de poudre roulait encore sous les voûtes de la poudrière lorsqu'Étienne se jeta dans la lumière du soir. Il avait le souffle court, les mains noires de suie, et l'écho de la lame du capitaine lui brûlait encore le flanc — une entaille superficielle, mais qui lui rappelait à chaque inspiration que l'homme venait de passer à un doigt de sa gorge.
Nicolas l'attendait adossé au mur du bastion, la main pressée contre son épaule bandée. Le sang avait traversé le linge, formant une tache sombre qui s'élargissait lentement. Il releva la tête quand Étienne approcha.
— Il a pris le tunnel.
— Je sais.
— Il va rejoindre les lignes anglaises. Il connaît le fort mieux que nous, il connaît les gués, les portages. S'il atteint la rivière des Outaouais avant nous…
Étienne jeta un regard au fort autour de lui. Les soldats français — le vrai secours, celui qui avait déferlé à l'aube et balayé la garnison anglaise piégée — s'affairaient à consolider la position. Officiers criaient des ordres, on hissait des barils de poudre, on relevait les morts. Personne ne regardait vers la poterne. Personne ne savait que le traître qui avait failli faire sauter le tout respirait encore, quelque part dans les bois.
— Il faut le suivre, dit Étienne.
— Seuls ?
— On n'a pas le temps d'attendre que le colonel veuille bien détacher des hommes. Chaque heure qui passe, le capitaine met de la distance entre lui et nous. Et chaque mile qu'il parcourt, il rapproche les renforts anglais de cette vallée.
Nicolas le considéra, ses yeux fiévreux mais son esprit encore vif. Il avait toujours été le plus raisonnable des deux. Mais ce soir, il ne trouva rien à redire.
— Tu veux le père ou la vérité ? demanda-t-il.
— Les deux. Le même homme.
Un silence. Nicolas hocha lentement la tête, puis il se détacha du mur en grimaçant.
— Alors il faut prévenir Laroche et Lesparre. Ils attendent toujours au nord, près du couvert. S'ils ne voient pas notre signal, ils vont croire que nous sommes morts et agir de leur propre chef.
Ils trouvèrent Laroche une demi-heure plus tard dans la clairière à l'ouest, adossé contre un érable avec sa carabine posée en travers des genoux. Lesparre faisait le guet dix pas plus loin, son visage couturé plissé d'inquiétude. Quand Étienne sortit de l'ombre, les deux hommes se levèrent d'un bond.
— Dieu merci, souffla Laroche. On entendait la fusillade depuis ici. On a vu les uniformes bleus arriver à l'aube et on a pensé…
— Que nous étions faits, compléta Nicolas. C'était le cas. Mais le secours est arrivé à temps. Le fort est aux mains de la France.
Lesparre souffla longuement. Puis il vu l'épaule de Nicolas, la tache rouge, et son regard se durcit.
— Et le capitaine ?
— Évadé, dit Étienne. Il a pris le tunnel de mon père. Il nous a laissés avec une mèche allumée dans la poudrière pour nous emporter avec lui.
Les deux rangers échangèrent un regard. Ils connaissaient la légende de la poterne, tout comme ils connaissaient le nom du père d'Étienne — un homme qui avait construit ce passage en secret, et qui était mort avant d'avoir pu voir son fils en avoir l'usage.
— Il va rallier les Anglais, dit Lesparre. C'est un officier de Béarn, mais il vend des secrets aux deux camps depuis le début. S'il atteint la garnison de Montréal avec ce qu'il sait du fort…
— C'est pour ça qu'on part ce soir, coupa Étienne. Vous venez ?
Laroche regarda la nuit qui tombait, les fourrés noirs qui s'étendaient à perte de vue, la piste de fuite invisible que seul un homme entraîné — ou un homme désespéré — pourrait suivre dans le noir. Il avait vu Étienne retrouver des traces que personne d'autre ne voyait, lire dans une branche cassée toute l'histoire d'une marche. Et il savait ce que ce garçon cherchait là-bas.
— On vient, dit-il simplement. Mais quelqu'un doit rester au fort pour prévenir le colonel de ce que vous faites.
— Lesparre, dit Étienne. Reste. Explique aux officiers que nous poursuivons le traître, que nous suivons la route du portage vers la Gatineau. Si nous ne revenons pas dans trois jours… ils sauront ce que ça veut dire.
Lesparre ouvrit la bouche pour protester. Mais quelque chose dans les yeux d'Étienne — cette résolution froide, ce deuil encore vif qui avait pris la forme d'une chasse à l'homme — le fit taire. Il acquiesça d'un seul hochement de tête.
— Trois jours, dit-il. Pas un de plus. Et si je ne vois pas de fumée au sud à la fin du deuxième, je pars avec une section remonter la rivière avec des ordres de tir.
Étienne tendit la main, et Lesparre la serra.
— Fais attention à lui, dit le ranger à Nicolas.
— Compte là-dessus.
Ils partirent en silence, deux rangers et deux frères, longeant le talus derrière le fort jusqu'à ce que les murs de pierre ne soient plus qu'une masse sombre dans la nuit. Étienne marchait en tête, ses yeux balayant le sol avec cette concentration totale qu'il avait apprise de son père — un homme qui avait su lire les signes d'un tel passage même dans l'obscurité complète. Parce que la piste du capitaine était vieille maintenant de près de quatre heures, mais elle était encore là : un brin d'herbe froissé, une pierre retournée, la marque d'un talon profond dans la terre meuble d'un ravin.
— Il court vite, murmura Nicolas derrière lui. Il sait qu'on va le suivre.
— Il court le plus vite possible, oui. Mais il s'est arrêté ici, regarde.
Étienne s'accroupit et désigna une touffe de fougères écrasées près d'un tronc tombé. Sur l'écorce du tronc, une traînée sombre.
— Il saigne, dit-il. Je l'ai touché à l'épaule pendant la lutte — pas grave, mais une blessure qui ralentit. Et un homme blessé fait des fautes.
Laroche passa sa langue sur ses lèvres sèches.
— Il fera route vers le nord-est, dit-il. C'est là qu'il y a le plus de monde. Mais par cette sente, il doit traverser la rivière au gué des Cèdres ou au portage de la Longue-Sault. Deux passages possibles, à six heures de marche l'un de l'autre.
— S'il traverse au gué, on peut le rattraper avant l'aube, dit Étienne. S'il choisit le portage, il mettra une demi-journée de plus mais il sera en terrain découvert — aucun endroit pour lui tendre une embuscade.
Il se releva, le regard fixé vers le nord-est, là où la forêt s'épaississait jusqu'à devenir impénétrable. Quelque part dans cette masse noire, l'homme qui avait tué son père avançait, épuisé mais libre.
— Il faut décider, dit Nicolas. Le gué ou le portage.
Étienne leva la main pour le faire taire. Là-bas, à travers le silence de la nuit, dans la direction exacte du gué des Cèdres, il y avait autre chose que le vent dans les branches. Quelque chose de régulier, de lointain, de métallique.
Il retint son souffle.
Et il l'entendit, net dans la nuit : le tintement d'un fer de cheval contre une pierre.
— Il ne va pas au gué, dit-il à voix basse. Il est déjà au-delà. Et il n'est pas seul. On n'entend pas un seul cheval. On en entend au moins huit.
Nicolas pâlit dans l'obscurité.
— Un renfort. Il les a déjà trouvés.
Étienne se tourna vers Laroche, et son visage, un instant plus tôt encore crispé par la soif de vengeance, se fit soudain calculatoire.
— Change de plan. On ne le rattrape pas avant qu'il rejoigne ses hommes. On l'attend — il devra ralentir, panser sa blessure. Et il y a un endroit que même un officier pressé ne peut pas éviter : le rapide de la Gatineau. C'est là que les canots doivent être portés. C'est là qu'on le prendra.
Laroche regarda Nicolas, qui regarda Étienne. Le blessé eut un sourire sans joie.
— Tu veux tendre un piège à un homme qui a passé toute sa carrière à tendre des pièges aux autres ?
— Je veux faire ce qu'il n'attendra pas, répondit Étienne. Je veux faire ce que mon père aurait fait.
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