Le Fort Caché du Méandre
Lire le chapitre 27: The River Trap
La rivière les menait vers le nord-ouest, entre des berges de granite moussu et des pins dont les racines plongeaient dans l’eau noire. Étienne marchait en tête, le fusil en travers de la poitrine, les yeux sur chaque ride, chaque ombre qui bougeait. Nicolas suivait à dix pas, la main pressée sur son épaule bandée, la mâchoire serrée à chaque mouvement trop brusque.
Ils avaient suivi la piste du capitaine depuis le fort — des traces fraîches, un homme seul, pressé. Il ne cherchait pas à se cacher. Cela inquiétait Étienne plus que tout. Un homme qui fuit sans effacer ses pas veut qu’on le suive.
— Il nous mène quelque part, dit-il sans se retourner.
— Ou il court tout simplement, répondit Nicolas, le souffle court. Il croit que la colonie anglaise l’attend en aval.
— Il ne court pas. Il trotte. Il a même pris le temps de boire à cette source, là-bas. Il sait qu’on est derrière lui.
Le sentier longeait la rive, remontait une crête, redescendait vers une anse où la rivière s’élargissait en un miroir trouble. L’eau bouillonnait à l’entrée d’un rapide, un grondement sourd qui emplissait l’air. Étienne s’arrêta net.
Une pierre retournée. Fraîche. Dessous, la terre était encore humide, et les traces de mocassins — deux paires, pas une — se croisaient.
— On n’est plus seuls sur cette piste, murmura-t-il.
Il leva la main. Nicolas s’accroupit aussitôt, le fusil levé, mais son épaule le fit grimacer quand il arma le chien. Un craquement sec, trop proche, à gauche. Étienne plongea derrière un rocher, et la balle siffla là où il se tenait une seconde plus tôt, arrachant un éclat de granite.
Puis tout se déchaîna.
Ils sortirent des deux rives, de derrière les troncs, de sous les surplombs — au moins douze hommes en tuniques rouges, certains se faufilant dans les broussailles avec des fusils levés. Les rangers — Côté, La Framboise, le vieux Jacques Bélanger — réagirent sans un cri. Côté tira à genoux, toucha un homme au ventre, rechargea en trois gestes. La Framboise fondit sur un Anglais qui émergeait des fougères et lui planta son couteau sous la mâchoire avant qu’il n’ait pu armer son fusil.
Bélanger hurla une imprécation et vida sa charge dans le tas, au centre, là où les manteaux rouges se pressaient pour former une ligne. Deux d’entre eux tombèrent. La ligne vacilla.
— À moi ! cria Étienne en se levant, baïonnette au canon.
Il fonça vers la gauche, où le terrain montait — la seule issue, un couloir de rochers qui menait vers un épaulement de la colline. Nicolas comprit aussitôt et le suivit, tirant un coup de feu opportun qui coucha un officier anglais qui se mettait en travers du passage.
Les rangers restèrent en bas, formant un écran vivant.
Étienne atteignit l’épaulement, se retourna. Le tableau s’était figé en bas : trois rangers, couverts de sang et de poudre, tenant la ligne contre huit ou neuf Anglais qui reculaient, se regroupaient, chargeaient de nouveau. Une décharge — La Framboise s’effondra, le bras gauche arraché au-dessus du coude, mais il continua à tirer avec la main droite, un coup de pistolet court qui prit un officier en pleine poitrine.
— Cours ! hurla Côté sans même se retourner vers Étienne. Cours, bordel ! On les retient !
— On ne les abandonne pas ! cria Nicolas, qui le tirait pourtant par le bras, l’entraînant plus haut.
— Nicolas, les rangers...
— Ils ont choisi. Le fort, maintenant. Il faut qu’on arrive au fort.
Un dernier coup de feu en contrebas. Puis le silence s’abattit sur la rivière, plus horrible que le bruit.
Étienne se dégagea de la poigne de son frère et risqua un regard par-dessus le surplomb. Les Anglais fouillaient les corps, trois rangers étendus parmi les rochers, immobiles. L’un d’eux — Bélanger, peut-être — bougea encore, et un soldat leva la crosse de son fusil et l’abattit deux fois. Étienne ferma les yeux un instant. L’aube était encore loin, mais le ciel rougissait déjà au-dessus de la forêt, comme si le sang de ses hommes y montait.
Nicolas le tira vers l’intérieur des terres.
Ils coururent entre les troncs, sans chemin, jusqu’à ce que le bruit de la rivière ne soit plus qu’un murmure derrière eux. Nicolas s’effondra contre un chêne, la respiration rauque, le sang traversant la bande de sa blessure. Étienne s’accroupit, tendit l’oreille. Rien ne les suivait.
— Ils ont dû retourner vers le capitaine, murmura-t-il. Ils ne nous poursuivront pas.
— Tu crois ça ? demanda Nicolas, la voix tremblante de douleur.
— Le capitaine ne veut pas notre mort — pas encore. Il veut nous montrer qu’il peut nous la donner à tout moment. Ce guet-apens était pour nous ralentir, pas nous tuer.
Le silence s’épaissit. Les feuilles mortes du sous-bois retombaient doucement, là où la course avait tout dérangé. Étienne s’assit, posa le fusil sur ses cuisses. Il regarda son frère, le visage livide, l’épaule en charpie. Et quelque chose se décala dans son esprit.
— Comment savait-il qu’on passerait par la rivière ?
Nicolas releva la tête, le regard trouble.
— Il a lu la piste, comme toi. Il savait qu’on suivrait.
— Dans la nuit ? Il faisait noir comme dans la cale quand on est sortis du fort. Et il connaissait l’embuscade ? Il l’avait préparée. On a trouvé des manteaux rouges avant l’aube, en position, des deux côtés de l’anse. Ils n’étaient pas là par hasard. Ils attendaient depuis longtemps.
— Ils ont pu arriver avant nous...
— Avant nous d’une heure, peut-être. Pas de douze. Et le capitaine n’a traversé cette région qu’à la tombée de la nuit. Il n’a pas eu le temps de prévenir une troupe de cette taille. À moins qu’ils sachent déjà qu’on viendrait. À moins qu’on les ait menés ici.
Il ne dit pas « nous ». Il dit « on ». Nicolas le regarda, puis détourna les yeux.
— Tu as trouvé le papier, reprit Étienne, plus bas. Celui de la salle des officiers. On ne l’a jamais lu, tu t’en souviens ? Tu l’as tenu, tu me l’as montré, puis tu l’as remis dans ta poche. Et puis la nuit est tombée, et le capitaine savait où on allait.
Nicolas ne dit rien. Le sang gouttait de sa manche sur les feuilles.
— Montre-le-moi, maintenant, dit Étienne tout en rechargant son fusil avec un soin presque cérémonieux. Montre-moi ce papier.
Son frère resta figé ; il plongea la main dans sa poche, en tira une feuille pliée, encore barbouillée de fumée et de suie ; il hésita, puis la tendit.
Étienne la déplia. C’était un ordre de marche pour une unité anglaise, la grenadiers, de rattacher la route montante vers le fort — plus haut, plus à l’ouest que la voie qu’ils avaient suivie. Il n’y avait aucune mention d’embuscade sur la rivière.
Mais il y avait autre chose. En tête de page, une petite marque, un paraphe en trois traits qui lui fit serrer la mâchoire. Il releva les yeux vers Nicolas.
Le capitaine avait su parce qu’il avait été informé. Et l’information venait de leur propre route — de la direction exacte que les frères avaient prise. Quelqu’un, au fort, leur avait donné la route et le moment.
Étienne regarda la bande de son frère, le sang qui continuait de venir, les yeux qui s’ouvraient trop faiblement. Il ne dit rien. Il n’y avait rien à dire.
Il plia le papier, le glissa dans sa chemise.
— On ne va pas au fort, dit-il.
— Où, alors ?
— À l’endroit où ce papier dit que le capitaine comptera ses hommes quand il croira nous avoir perdus. Le portage des lacs jumeaux, au-dessus du rapide. Il nous a tendu un piège sur la rivière. Il ne nous attendra pas à terre.
Il ajusta son fusil sur son épaule et tendit la main à Nicolas pour l’aider à se lever.
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