Le Fort Caché du Méandre
Lire le chapitre 28: The Brother's Lie
La pluie s'était enfin arrêtée, mais le sol restait une boue traîtresse qui ralentissait chaque pas. Étienne s'accroupit derrière un rocher moussu, examinant les traces fraîches dans la terre meuble — l'empreinte d'une botte anglaise, le talon usé du capitaine de Béarn. Il ferma les yeux une seconde, puis se redressa.
Derrière lui, Nicolas s'appuyait lourdement contre un tronc d'érable, la main pressée sur son épaule bandée. La tache sombre avait grandi depuis la veille, et son souffle court trahissait la fièvre qui montait. Mais il refusait de se plaindre.
« Il a pris le sentier des castors, » dit Étienne à voix basse. « Il longe la rivière jusqu'au portage des lacs jumeaux. Nous pouvons encore le rattraper si nous coupons par la crête — »
— et c'est là qu'une branche craqua derrière eux, un bruit sec et précis qui n'appartenait à aucun animal.
Ils se jetèrent chacun d'un côté du rocher. Trois balles sifflèrent à l'endroit où ils se tenaient l'instant d'avant, arrachant des éclats de l'arbre que Nicolas venait de quitter. Les Anglais étaient dissimulés dans les broussailles en contrebas, une position qu'ils avaient dû occuper depuis des heures.
Pendant un long moment, le monde se réduisit au chant des armes — la détonation sourde des mousquets, le sifflement des balles, le grincement des branches piétinées. Nicolas tira d'une main, manquant sa cible, et lâcha un juron lorsque son épaule cria au mouvement. Étienne, lui, ne tirait pas. Il observait, comptait les positions, mémorisait chaque flash de canon.
Trois tireurs en position basse. Peut-être quatre. De quoi arrêter deux hommes.
« Ils nous attendaient », murmura Étienne entre deux échanges. Les mots le brûlaient comme du poison.
Nicolas ne répondit pas. Il chargeait son mousquet d'une main gauche maladroite, le visage tordu par la douleur. Le canon était vide — il avait tiré sa dernière balle et sa main droite refusait de servir.
Une balle anonyme arracha une partie de l'épaule du manteau d'Étienne. Il roula derrière le rocher, atterrit à côté de son frère.
« Nicolas. » Sa voix était basse, pressante. « Tu portais le papier. Tu savais qu'il y aurait une embuscade. »
Nicolas leva les yeux. Dans son regard fiévreux, il y avait quelque chose qu'Étienne ne connaissait pas — ou ne voulait pas reconnaître. De la honte, peut-être. Un mensonge qui cherchait une sortie.
Le silence entre eux fut plus bruyant que la fusillade.
« J'ai trouvé le capitaine », dit Nicolas enfin. Sa voix était rauque, comme chaque mot lui coûtait. « Avant l'assaut. Il était seul, en amont de la rivière, avec un cheval boiteux. »
Étienne sentit le sol se dérober sous lui. Comme s'il ne marchait plus sur la terre ferme du Canada, mais sur une glace de printemps prête à se fendre.
« Tu l'as trouvé. Et tu l'as laissé partir. »
« Je voulais le prendre seul. » Le regard de Nicolas se détourna, chercha un refuge dans la forêt qu'il savait hostile. « Prouver que je pouvais le faire. Prouver que je n'étais pas seulement le frère du grand guide. Que j'avais ma place, moi aussi, dans cette guerre et dans cette famille. »
Une balle frappa le rocher à quelques pouces de la tête de Nicolas, envoyant des éclats de pierre dans ses cheveux. Ils avaient une minute, peut-être moins, avant que les Anglais ne pensent à contourner leur position.
« Tu nous as tous tués pour ton orgueil », dit Étienne, la rage faisant trembler sa voix. « Les rangers sont morts pour couvrir notre fuite. Des hommes que nous connaissions. Côté, qui riait toujours en chargeant son arquebuse. La Framboise, qui chantait pour tromper les moustiques. Bélanger, qui voulait revoir sa famille à Québec. — Ils sont morts. »
Nicolas serra les mâchoires, mais ne détourna pas les yeux cette fois.
« Je n'ai pas dit au capitaine notre route, ajouta-t-il. Le papier que je portais indiquait seulement les coordonnées du fort. Mais le capitaine m'a vu, il sait ce que je porte. Il a pu guetter notre départ, suivre notre trace. C'est moi qui les ai menés ici. Peut-être involontairement. Peut-être pas. »
Cette dernière phrase tomba entre eux comme un couteau planté dans la table familiale.
« Pas involontairement », répéta Étienne lentement. « Qu'est-ce que tu veux dire. »
Nicolas leva sa main gauche, celle qui ne tremblait pas encore. Sous l'étoffe froissée de son gilet, il sortit une pièce d'argent — la monnaie anglaise que le capitaine de Béarn avait dû lui donner comme une garantie, ou un salaire.
« Il m'a proposé un marché, en amont de la rivière. Si je le laissais passer et que je lui donnais l'heure du départ de la colonne, il me donnerait l'argent nécessaire pour m'établir loin d'ici, sous un autre nom. Pour échapper à la promesse faite à notre père. »
La pièce roula sur la terre humide entre eux.
Étienne la regarda comme elle était — un cercle d'argent impérial, frappé à l'effigie d'un roi qu'il n'avait jamais servi et ne servirait jamais. L'image de son père lui apparut soudain — la médaille brisée cachée contre sa poitrine, les deux fragments qui refusaient de rejoindre. Il toucha la poche où il gardait le papier que Nicolas avait porté, celui qu'il n'avait pas encore montré. Tout était en train de se figer dans une signification plus large, plus sombre qu'il ne l'avait cru.
« Mais je n'ai rien dit », continua Nicolas. Sa voix se fissurait, comme une glace qui cède. « Je l'ai laissé passer, je ne lui ai rien donné. Mais quand les premiers coups de feu ont tonné devant le fort, j'ai compris que le capitaine n'avait pas besoin de mon information — il m'avait utilisé comme appât. Laisser ma trace derrière moi, te conduire — nous conduire — exactement où il voulait. »
La pièce resta entre eux. Une balle siffla encore, plus proche cette fois, et un gémissement de douleur monta des broussailles en contrebas — l'un des hommes de l'embuscade avait mal calculé son angle.
Étienne prit la pièce. Elle était froide dans sa paume. Il la regarda quelques secondes, puis la mit dans sa poche, à côté du papier replié.
Derrière eux, le bruit des pas dans les broussailles annonça le mouvement imminent de l'ennemi. Ils n'avaient plus le temps pour les accuses.
« Je t'ai caché le papier du capitaine, encore plus important que celui que tu portais, dit Étienne. Un papier qui détaille non seulement la route de fuite du capitaine, mais aussi les plans anglais pour un avant-poste français au nord — un guet-apens contre les renforts, des ordres pour rejoindre une force plus grande. Le capitaine ne fuit pas seulement vers le fort des lacs jumeaux. Il fuit vers quelque chose qu'il veut protéger, quelque chose dont ce papier parle. »
Nicolas resta figé. Cette nouvelle information, ce deuxième secret, changeait la nature du mensonge qu'ils partageaient. Ils n'étaient plus des poursuivants et un poursuivi — ils étaient devenus deux hommes qui se portaient mutuellement des mensonges, comme des fardeaux.
« Quelque chose qu'il veut protéger ? » répéta Nicolas.
Étienne sortit le papier et le déplia d'un geste sec — le papier qu'il avait pris au fort, celui que Nicolas croyait avoir vu brûler.
Au creux du pli, une carte.
La carte détaillait un fort au-delà de la vallée, à trois jours de marche, dans un coude de la rivière que les Français ne connaissaient pas encore. Un dessin net, des lignes anglaises précises. Le capitaine n'était pas en fuite. Il rentrait chez lui pour livrer un message plus dangereux que celui que les deux frères transportaient : le plan pour la construction d'un nouveau fort anglais, en plein territoire français, qui couperait la rivière en deux.
« Ce n'est peut-être pas lui qui nous a menés ici, dit Étienne. C'est peut-être tout le contraire. C'est nous qui l'avons poussé à accélérer sa retraite — vers l'endroit où il a le plus besoin d'être. »
Il releva les yeux vers Nicolas. La douleur dans l'épaule de son frère avait changé de nature — elle n'était plus une blessure physique, mais un poids différent, celui de deux décisions secrètes qui venaient de se rejoindre dans la boue entre eux.
Un cri monta des broussailles — l'ordre de charger.
« Il faut bouger, maintenant, » dit Nicolas. « Et il faut parler, » répondit Étienne. Il plia la carte avec le soin de celui qui la connaissait déjà par cœur. « Tu me diras la vérité entière, ou tu me perdras ici. »
Nicolas regarda la carte, puis la pièce invisible dans la poche de son frère. Une lueur de reconnaissance passa dans ses yeux fiévreux — ils étaient enfin deux hommes qui se regardaient, sans plus la distance des rôles imposés par leur père.
« Quand je sortirai de cette broussaille, dit Nicolas, je te dirai tout — d'abord, le nom de celui qui m'a ordonné de suivre ta piste dès ton arrivée à Québec. »
Étienne sentit son sang se figer. Une instruction préalable, avant même qu'il soit engagé — quelqu'un, à Québec, savait qu'il viendrait, et avait ordonné à son propre frère de l'espionner.
Il écarta le rideau de branches qui le séparait de la fuite, et jeta un dernier regard au papier entre ses mains.
L'encre anglaise prenait soudain une teinte plus sombre — celle d'une trahison plus profonde que celle du capitaine : celle d'un nom qu'il avait cru pouvoir compter parmi les siens.
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