Le Fort Caché du Méandre
Lire le chapitre 30: The Outpost's Secret
L'odeur de pin et de poudre sèche le frappa avant même qu'il ne fût sorti des roseaux. Étienne s'accroupit au bord de la clairière, haletant, les mains sur les genoux. Deux jours de portage à travers les hautes terres marécageuses l'avaient vidé — les cuisses en feu, les mocassins en lambeaux — mais il était là. Sainte-Anne-des-Pins se dressait devant lui, ses palissades de bois gris hérissées de pieux, le drapeau de France battant mollement au-dessus du corps de garde.
Trop calme. Trop silencieux.
Il compta les sentinelles aux tours. Une. Deux. La troisième manquait. À cette heure, la relève aurait dû se faire — il connaissait les habitudes de cette garnison, il y avait passé un hiver à ravitailler les lignes. Quelque chose n'allait pas.
Il descendit prudemment le talus, restant dans l'ombre du coude du fleuve, là où les canots des Algonquins se cachaient autrefois des Iroquois. Le sol était meuble, encore marqué par les raquettes — récentes. Plusieurs paires, au moins six hommes, montées vers le nord.
Son sang se glaça.
Il contourna le fossé, trouva l'entrée secondaire par laquelle les trappeurs apportaient le gibier. La porte était entrebâillée, le verrou forcé de l'intérieur. Quelqu'un l'avait ouverte en trombe.
Dans la cour, le sergent Desmarais était adossé au mur du magasin, les bras croisés, le visage fermé comme un nœud de chêne. Deux soldats le flanquaient, leurs mousquets en travers de la poitrine.
— Roussel, fit Desmarais. Je me demandais quand tu pointerais ton nez.
Étienne s'arrêta à dix pas. Tendu. Les mains visibles.
— T'as vu le capitaine Béarn passer par ici.
Ce n'était pas une question.
Desmarais cracha par terre.
— Il est passé avant-hier, oui. Avec des ordres signés de Montréal. Mouvement de troupe, réaffectation du détachement vers le lac Abitibi. Le gouverneur veut verrouiller le passage avant la neige.
Le cœur d'Étienne cogna contre ses côtes. Une réaffectation. Vers le lac Abitibi, qui ne protégeait rien. Pendant que le détachement serait en route, loin des vivres, la ligne de ravitaillement vers le nord se retrouverait nue. L'anglais n'aura qu'à couper la corde.
— C'est un faux.
Desmarais haussa un sourcil.
— Le sceau était bon. Le papier était bon.
Le papier. Étienne fouilla sous sa chemise mouillée, en sortit la lettre capturée — celle qu'il avait arrachée du corps d'un messager anglais trois jours plus tôt. Le papier était huilé, plus épais que celui de l'armée française. Cette qualité-là venait de Londres.
— Regarde, dit-il en tendant la lettre. Compare. Leur papier imite le nôtre depuis le début — filigrane identique. Mais l'angle des traits, là — le « S » du sceau est décalé. C'est la marque d'un graveur anglais.
Desmarais prit la lettre, la froissa entre ses doigts épais. Il la porta à la lumière du corps de garde. Ses yeux plissèrent.
— Le gouverneur n'envoie jamais ce style de vellum par courrier ordinaire, dit-il lentement. Il utilise le papier de lin, celui de la mission.
— Le capitaine Béarn l'a fait passer pour officiel.
— Le capitaine Béarn est à la tête de ma garnison depuis l'automne dernier, grommela Desmarais. Avant ça, il avait commandé à Québec. Je le connais depuis dix ans. Il ne forgerait pas—
— Le capitaine Béarn a tué mon père. Il a trahi le fort de la Rivière-Bend. Il a mené une compagnie anglaise à travers le territoire français pour bâtir un fort sur nos terres, et si ton détachement part vers le lac Abitibi, il prendra ces terres sans un seul coup de feu.
Le silence tomba sur la cour. Les deux soldats échangèrent un regard.
Desmarais l'étudia un moment, puis se tourna vers le magasin à poudre.
— Il a ordonné aussi un inventaire complet du magasin, dit-il. Avant de partir, il a fait ouvrir les coffres. Il a compté les barils.
Le ventre d'Étienne se noua.
— Combien ?
— Quatorze barils de poudre noire. Plus les mèches et les balles.
— Et il a dit quoi, sur le transport ?
Desmarais ferma les yeux.
— Il a dit qu'un convoi viendrait les chercher la semaine prochaine. Ordre du gouverneur. Il a laissé une commission écrite pour le lieutenant qui commande en son absence.
Étienne sentit le monde basculer.
— Il va revenir, dit-il. Mais pas pour emporter la poudre. Il revient pour la détruire ou pour la donner à l'anglais. Avec ta garnison réaffectée vers le nord et ton magasin à poudre ouvert…
Desmarais le saisit par le col.
— Tu me parles de trahison avec un nom comme le tien, métis ? Ta mère était des leurs.
— Mon père était soldat. Il est mort parce que Béarn l'a laissé mourir. Écoute-moi, sergent. Envoie un courrier vers le lac Abitibi — arrête ce mouvement avant qu'il ne franchisse le portage du Castor. Si tes hommes y arrivent, ils trouveront une compagnie anglaise qui les attend déjà, peut-être. Et laisse-moi la poudre.
Desmarais le lâcha, recula.
— Pour quoi faire ?
Étienne sortit la carte du capitaine — celle qu'il avait gardée cachée de son frère. Il la déplia sur le tonneau d'eau près du magasin. La ligne rouge serpentait vers le nord, traversait le fleuve à la boucle du Caribou, puis s'enfonçait dans les hautes terres. Au bout de la ligne, une croix fraîche. Une date. Et sous la croix, écrite à la plume fine, une annotation en anglais qu'il n'avait pas osé révéler à Nicolas, pas encore — *« Rivermouth — kills the supply lines. »*
— Il construit le fort au confluent du Mégiscane, dit Étienne. Trois jours au nord d'ici. Sept barils de poudre suffisent pour le brûler avant qu'il ne pose ses palissades — et pour briser ses canons s'il les a déjà montées. Mais ce fort une fois érigé, les Anglais contrôlent la rivière entière jusqu'à Québec. Tout ce que vous envoyez vers le nord passera par sa ligne de tir.
Desmarais inspecta la carte, les dents serrées.
— Tu veux que je te donne la moitié de ma réserve. Sur ta parole de métis et une lettre que tu ne m'as même pas laissée lire.
— Je veux que tu arrêtes tes hommes avant qu'ils ne servent d'appât, et que tu me donnes ce que tu peux pour que je rejoigne Béarn avant qu'il ne regroupe ses forces. Après ça — je te jure sur le fleuve, sur la tombe de mon père — je le ramène ici vivant pour qu'il réponde devant un tribunal.
Desmarais regarda la palissade, le ciel qui virait à l'orange, puis la poudre. Il rendit la carte à Étienne.
— Tu as une heure. Prépare un canot. Je te donne cinq barils et quatre sacs de balles. Mais si tu mens…
Étienne hocha la tête, ramassa la carte. Il était déjà en train de calculer le poids, la distance, les portages. Cinq barils — il lui faudrait le canot le plus large et deux hommes pour l'aider sur les pentes.
Il se retourna vers le magasin.
Puis il vit, cloué au montant de la porte du corps de garde, un message que Desmarais n'avait pas jugé bon de mentionner.
Une étoffe verte. Brûlée sur les bords. Et dessous, écrit à la peinture bleue, en français — *« Ton frère sait où je suis allé. Tu arrives trop tard. »*
Son sang lui glaça les veines.
Desmarais suivit son regard.
— Il a laissé ça aussi. J'ai cru que c'était un chiffon de chasse.
Étienne décrocha l'étoffe. Il la reconnut — la doublure d'une couverture militaire anglaise, de celles qu'il avait vues sur les épaules des soldats de la rivière Hudson.
Le capitaine avait traversé Sainte-Anne-des-Pins, laissé une lettre, un inventaire, et ce message. Pour qui ?
Et pourquoi mentionner Nicolas ?
À moins que ça ne soit pas pour lui.
Il tourna l'étoffe. Sur l'envers, écrit d'une main plus griffue : *« Le frère a rejoint le portage des Deux-Lacs. Il porte ta lettre — il ne sait pas ce qu'elle dit. »*
Étienne plia l'étoffe avec soin et la glissa dans sa chemise.
Le capitaine n'était plus seulement devant lui. Il jouait entre les deux frères.
Et Nicolas était en route vers le portage des Deux-Lacs avec une lettre qu'il n'avait jamais lue.
— Sergent, dit-il d'une voix qui ne tremblait pas. Je change mon plan. Je ne prends pas cinq barils. J'en prends deux — et un cheval, si vous en avez.
— Un cheval ne passe pas les hautes terres.
— Je ne vais pas dans les hautes terres. Je vais au portage des Deux-Lacs.
Au portage où des coutumes anciennes, gravées dans la pierre par les Algonquins avant l'arrivée des Français, indiquaient le seul passage praticable pour un homme à cheval en automne.
Le capitaine le savait.
Il savait aussi que Nicolas y serait.
Et pour la première fois depuis des jours, Étienne comprit que ce n'était pas lui qui poursuivait le capitaine.
C'était le capitaine qui l'attirait.
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