Le Fort Caché du Méandre
Lire le chapitre 31: The Debt's Choice
La pluie s'était arrêtée depuis une heure, mais l'humidité restait suspendue entre les épinettes comme un drap mouillé. Étienne s'agenouilla derrière un affleurement de granit, les doigts serrés sur le canon de son fusil. En contrebas, dans une clairière en pente douce qui descendait vers la rivière, le capitaine Béarn était à terre.
Pas seulement à terre — blessé.
Le capitaine était adossé contre un tronc d'orme, la main gauche pressée contre son flanc droit. Le sang avait traversé sa veste bleue et formait une tache sombre qui s'étendait lentement. Son visage était pâle sous ses favoris gris, et son chapeau avait roulé à trois pas de lui, bâillant comme une bouche étonnée.
Debout au-dessus de lui, un mousquet à la main, se tenait Nicolas.
Étienne cligna des yeux, comme pour chasser une vision. Son frère était censé suivre le sentier principal, ralentir le capitaine. Il avait pris un raccourci, lui, la vieille traverse des marais. Et pourtant voilà Nicolas, une tache de sang à l'épaule où sa blessure avait rouvert, le canon de son arme pointé vers le cœur du traître.
« Tu as mis du temps, » dit Nicolas sans tourner la tête.
Étienne se releva lentement, gardant son fusil à moitié levé. Il descendit la pente en diagonale, les yeux alternant entre le capitaine et son frère — et la lisière des arbres au-delà. Si l'embuscade anglaise les avait suivis ici, ils étaient morts à découvert.
« Comment tu l'as trouvé ? » demanda Étienne.
« Il est tombé sur une patrouille anglaise qui ne le connaissait pas. Ou qui ne l'aimait plus. Trois hommes, ils l'ont criblé avant de comprendre qui il était. » Nicolas eut un rire sans joie. « Il a crié son nom assez fort pour que je l'entende depuis le sentier. »
Le capitaine leva les yeux. Son regard passa d'un frère à l'autre, et un sourire mince apparut sur ses lèvres malgré la douleur.
« Les deux petits chiens de la rivière. Vous vous êtes enfin retrouvés dans le même piège. »
Étienne s'arrêta à six pas du tronc. Il abaissa son fusil à hauteur de hanche.
« Tu as trahi la France. Tu as trahi le fort. Tu as tué mon père. » Chaque mot tombait comme une pierre. « Il n'y a pas de procès qui puisse laver ça. »
« Alors fais-le, » dit le capitaine. Sa voix était calme, presque lasse. « Tire. C'est ce que je ferais à ta place. »
Étienne arma son chien de fusil. Le clic sec résonna dans la clairière.
« Non, » dit Nicolas.
Le mot arriva comme un coup de poing. Étienne tourna la tête vers son frère, qui n'avait toujours pas bougé, le mousquet toujours pointé sur le capitaine.
« Écoute-moi, » continua Nicolas. « Si tu le tues ici, maintenant, personne ne saura. Personne ne saura qu'il s'est vendu aux Anglais, que c'est lui qui a fait déplacer la garnison de Sainte-Anne. Les Anglais gagneront le fort sans que personne comprenne pourquoi. »
« Une balle dans la tête explique très bien pourquoi, » grogna Étienne.
« Pour nous, peut-être. Mais pas pour le gouverneur en Nouvelle-France. Pas pour les autres forts. Si tu le tues, tu éteins la preuve de la trahison. » Nicolas fit un pas vers lui, le mousquet toujours ferme dans ses mains. « Il faut le ramener. Le faire parler devant les officiers. Qu'il nomme ses complices. Qu'il dise qui d'autre est corrompu. »
Le capitaine rit — un son mauvais, qui se termina dans une quinte de toux.
« Le petit juge, » dit-il en crachant du sang. « Il veut une confession. Il veut que je m'agenouille et que je chante des noms. Regarde-le, métis. Regarde ton frère qui fait le bon soldat. »
Étienne n'aimait pas la façon dont le capitaine avait dit ça. Il y avait un rythme narquois dans sa voix, quelque chose de privé qu'il ne comprenait pas.
« Tais-toi, » dit-il.
« Il a raison, tu sais, » dit Nicolas. « Il ment même maintenant. Il essaie de nous retourner l'un contre l'autre une dernière fois. »
« Le retourner contre toi ? » demanda le capitaine. « Je n'ai pas besoin de ça. Il suffit que je lève ce bras et je montre qui d'autre porte du muslin anglais. »
Étienne sentit le sol se dérober sous ses pieds.
Muslin.
Le message laissé à Sainte-Anne-des-Pins était écrit sur du muslin de couverture anglaise. Il en avait parlé à Nicolas — mais seulement après avoir quitté le fort, dans la nuit qui avait suivi l'embuscade. Et personne d'autre ne l'avait entendu.
Le capitaine souleva faiblement sa main droite, celle qui ne tenait pas son flanc, et déchira le col de sa chemise de toile. Sous le tissu, une bande de muslin blanc était enroulée autour de sa poitrine — pas de la gaze, non, on aurait dit un pansement maladroit, mais propre, noué avec des gestes de soldat pressé.
« Tu vois ? » dit le capitaine. « Ton frère m'a recousu. Il m'a ramassé dans les roseaux pendant que les Anglais finissaient de mourir un par un sous ses balles. Ses vrais amis anglais. »
Le fusil d'Étienne trembla dans ses mains.
« Nicolas ? »
Le visage de son frère était immobile, blanc comme la lune d'hiver. Il ne regardait pas Étienne. Il regardait le capitaine avec une expression qu'Étienne n'avait jamais vue sur le visage de son frère — pas du triomphe, pas de la haine. Quelque chose de plus profond. Une finalité.
« Pose le fusil, » dit Nicolas doucement. « Il nous dira tout ce qu'il sait. Je te le jure. »
« Tu l'as laissé nous suivre, » dit Étienne, la voix s'étranglant. « C'est toi qui as mené les Anglais à la corniche. C'est toi qui as permis l'embuscade. Les rangers. »
« Les rangers étaient des hommes morts dès qu'ils t'ont écouté, » dit Nicolas. « Toi aussi, tu es mort le jour où tu as choisi ce côté de la rivière. »
Étienne tourna son fusil vers son frère. Le canon n'était plus qu'à trois pieds de la poitrine de Nicolas, et pourtant il ne se souvenait pas d'avoir bougé. Tout était silencieux, sauf le souffle du capitaine, qui riait doucement contre son tronc.
« Tu as tué père, » dit Étienne. Ce n'était pas une question.
« Père était un imbécile, » dit Nicolas. « Il croyait aux serments. Il croyait à la France. Il m'a trouvé avec les papiers, la correspondance avec les marchands d'Albany, et il m'a menacé de tout dire au lieutenant-gouverneur. Il a fallu le faire taire avant qu'il ne parle aux mauvaises personnes. »
« Le capitaine. Tu l'as accusé. »
« Béarn était un traître commode, » dit Nicolas. « Il était déjà vendu aux Anglais. Il suffisait de te le montrer dans la bonne lumière pour que tu tires les conclusions toi-même. Tu as toujours été si certain de ton jugement, Étienne. C'est ton plus grand défaut. »
Le capitaine toussa, s'essuya la bouche.
« Je te l'avais dit, petit juge. Il aurait fallu le tuer il y a trois hivers, quand il a frappé à ma porte en pleurant. Mais tu as dit que tu voulais d'abord savoir qui il était vraiment. » Étienne sentit les mots s'effondrer en lui comme un plancher vermoulu. Trois hivers. Son frère. Le message en muslin. La lettre jamais ouverte que Nicolas portait contre sa poitrine depuis la mort de leur père — pas une preuve. Une confession.
Nicolas arma le chien de son mousquet. Le bruit était doux et définitif.
« La dette, » dit Étienne, d'une voix qu'il ne reconnut pas.
Nicolas hocha lentement la tête. Son épaule saignait toujours, mais sa visée était parfaitement ferme.
« Tu m'as couvert quand nous étions enfants. Tu as pris les coups du forgeron quand j'avais volé sa gourde. Tu m'as nourri quand la sève a gelé pendant deux mois. » Il sourit — le sourire de leur jeunesse, clair et ouvert, comme avant que tout se corrompe. « Je te dois tout, frère. Mais je suppose que je viens de te montrer comment je comptais payer ma dette. »
Le coup de feu partit.
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