Le Fort Caché du Méandre
Lire le chapitre 32: The Last Betrayal
La plaie du capitaine saignait encore, rouge vif sur sa chemise sombre, quand Étienne s’agenouilla près de lui dans la boue des berges. Le soleil n’était pas encore haut et l’air sentait l’humidité des joncs. Il avait choisi. Contre tout instinct, contre toute douleur, il l’épargnerait. Il le ramènerait à Sainte-Anne, où les chaînes et la corde feraient ce que le fusil ne devait pas faire.
— Tiens bon, dit Étienne d’une voix rauque en tassant un linge sur la blessure à l’épaule du capitaine. J’ai des liens dans mon sac. Tu vivras pour la cour martiale.
Le capitaine grimaça, les yeux dans le vide, la respiration sifflante. Derrière lui, Nicolas s’approchait lentement, le mousquet baissé, le visage fermé.
— Tu es sûr de ça, mon frère ? demanda Nicolas.
Étienne ne se retourna pas.
— Il n’y a pas de « sûr » ici. Il y a la justice. C’est tout ce qui nous reste.
— La justice, répéta Nicolas, plus bas. C’est drôle que tu en parles.
Quelque chose dans la voix de son frère fit dresser les cheveux sur la nuque d’Étienne. Il commença à se retourner, la main sur la crosse de son pistolet, quand l’impact le frappa entre les omoplates, brutal comme un coup de massue. Sa tête explosa d’étincelles blanches. Une douleur liquide coula le long de sa colonne. Il tomba en avant, la poitrine dans l’herbe trempée, le souffle coupé.
Le cul du mousquet de Nicolas s’était abattu une première fois. Il s’abattit une seconde, sur la nuque, et le monde d’Étienne se brisa en fragments — le clapotis de la rivière, le cri des oiseaux, le bruit mou de son propre corps qui roulait sur le flanc. À travers le brouillard, il vit son frère debout au-dessus de lui, mousquet épaulé, le canon visant son front.
Le capitaine, à moitié évanoui, râla quelque chose.
Nicolas ne le regarda pas. Il regardait Étienne, les yeux secs, la mâchoire serrée.
— Tu as toujours cru que tu étais le seul à porter le poids de la vérité, dit Nicolas doucement. Le métis sage. Le guide loyal. Celui qui voit à travers les mensonges des hommes. Mais tu n’as jamais rien vu, Étienne.
Étienne cracha du sang. Sa vision se stabilisait. La douleur à la tête pulsait comme un tambour.
— C’est toi. La troisième piste. Le vêtement vert et brun. C’est toi qui suivais.
— Il fallait bien que quelqu’un s’assure que tu fasses ton travail, dit Nicolas. Je t’ai laissé courir. Tu es rapide. Tu es bon. Mais tu es bon pour aller dans la direction où je te pousse.
Le capitaine leva la tête, les yeux élargis. Il semblait reconnaître Nicolas pour la première fois. Et dans son regard s’alluma une horreur lente, terrible — celle d’un homme qui comprend qu’il a été le jouet, pas le maître.
— Le garçon… dit-il dans un souffle. C’est toi. Tu as écrit la lettre en mousseline. Tu as guidé les Anglais sur la rivière.
Nicolas acquiesça, presque élégamment.
— Vous étiez un bon capitaine, pourtant. Obéissant. Prévisible. Vous avez servi à merveille, jusqu’ici.
Étienne voulut parler, mais un nouveau coup de crosse l’envoya rouler contre les racines d’un saule. Le goût du cuivre lui emplit la bouche. Il entendit Nicolas s’approcher, s’accroupir près de lui, la chaleur de son souffle contre son oreille.
— Tu te souviens de la mort du père, Étienne ? Tu en parles comme d’un meurtre, d’un assassinat. Tu accuses le capitaine d’avoir tué notre père après une fausse lettre de reddition. Tu as répété cette histoire pendant des années. Tu y croyais.
— C’est la vérité, murmura Étienne.
— Non, dit Nicolas. C’est la version que je t’ai donnée.
La phrase tomba dans le silence comme une pierre dans une eau morte. Étienne sentit son sang se figer dans ses veines. Il regarda son frère, cherchant une fissure, un signe de mensonge. Il ne vit que la froide certitude de celui qui s’est libéré du mensonge qu’il a lui-même tissé.
— Le père était ivre, continua Nicolas. Tu étais parti en trappe. Tu sais comment il était quand il buvait. Il a trouvé les lettres anglaises dans ma malle. Les lettres de correspondance avec les agents de Boston. Il a compris ce que je préparais.
— Tu avais dix-sept ans, dit Étienne, la voix tremblante. Tu ne pouvais pas…
— Je pouvais ce que je devais. Il menaçait de tout révéler au gouverneur. De te ruiner, parce que tu portais ma honte. Alors je lui ai écrit une lettre de reddition, de sa main à lui. La fausse lettre que vous avez tous crue authentique. Et quand il est venu me confronter dans la cave, j’avais déjà placé le pistolet de Mathieu, le domestique. J’ai appelé le capitaine. Je lui ai dit que le père avait attaqué. Le capitaine est arrivé, a vu l’arme, a vu le corps. Il m’a cru, parce qu’il ne voulait pas voir plus loin. Il a pris la charge. Il l’a portée pour moi, pendant des années, sans savoir.
Étienne ferma les yeux. La tête lui tournait. Des images anciennes remontaient — le visage de son père dans la cave, le sang sur le sol, le capitaine debout, l’air confus, la lettre sur la table. Il avait accusé le capitaine sans jamais regarder son frère. Sans jamais voir que Nicolas avait les mains propres parce qu’il les avait lavées dans le sang d’un autre.
— Tu as tué notre père, dit Étienne, plus pour lui-même que pour Nicolas.
— J’ai nettoyé une tache, dit Nicolas. Le père était une tache sur notre nom. Sur notre sang. Tu ne l’as jamais vu comme moi.
— Je l’ai vu. Je l’ai vu boire. Je l’ai vu frapper. Mais je l’ai vu aussi…
— Assez.
Nicolas leva le mousquet, le canon appuyé contre le front d’Étienne. Le métal froid contre la peau moite. Étienne ne bougea pas. Il regarda son frère — les boucles sombres, les yeux d’un vert si pâle qu’ils semblaient gris, la ligne dure de la mâchoire. L’enfant qu’il avait porté sur ses épaules dans les rapides. Le jeune homme qui avait ri avec lui autour des feux. Le traître qui se tenait maintenant au-dessus de lui, prêt à tirer.
— Tu es le dernier, dit Nicolas. Le seul qui connaisse la vérité. Avec le capitaine, qui va mourir de sa blessure dans quelques heures. Et puis je serai libre. Je serai l’héritier. Je serai le guide des Français. Je serai celui qui les mènera, et ils ne sauront jamais qu’ils ont marché dans les pas d’un homme qui leur a offert leur propre tombeau.
— Sakonaskot, murmura Étienne. Le mot algonquin du frère. Le petit frère. Tu te souviens de ce que le père disait ? La rivière ne pardonne que ceux qui nagent ensemble.
Nicolas marqua une hésitation. Une fraction de seconde. Un battement de cil. Puis son doigt commença à se resserrer sur la gâchette.
Étienne sut avant qu’il ne bouge que c’était le dernier moment où l’eau cristalline existait entre eux. Il avait passé sa vie à lire les rivières. Il connaissait la courbe avant le saut.
Il roula sur lui-même, de côté, une fraction de seconde avant le coup de feu — la détonation claqua comme un fouet, la balle déchira l’air où avait été sa tête et fracassa une racine derrière lui. Le recul projeta Nicolas en arrière d’un pas. Étienne se jeta en avant, attrapa la jambe de son frère par le mollet, tira. Nicolas bascula en arrière, tombant lourdement dans la boue, le mousquet perdu sous lui.
Le capitaine, qui avait réussi à ramper quelques mètres plus tôt, était recroquevillé contre un tronc, le visage décomposé, la main pressée sur sa blessure, les yeux témoins d’une trahison qui dépassait leur propre lutte.
Nicolas se releva d’un bond. Il tenait maintenant un couteau — un long couteau de chasse à la lame noircie, celle du père. Étienne reconnut la poignée de corne cerclée de cuivre. Il l’avait donnée à Nicolas le jour de ses treize ans.
— C’est juste, dit Étienne en se relevant lentement, la douleur à la tête et aux côtes irradiant dans chaque geste. C’est avec ça qu’il aurait voulu que je te ramène.
— Il ne voulait rien de personne, dit Nicolas. Et toi non plus. Tu as toujours joué aux deux mondes, Étienne. Aux sauvages et aux Français. Aux vivants et aux morts. Mais tu n’as jamais choisi.
— Je choisis maintenant, dit Étienne.
Il tira son propre couteau, plus court, plus usé, un outil de travail plus qu’une arme. Mais entre ses mains pesait la mémoire. Ils se regardèrent. La rivière murmurait à quelques pas. Les oiseaux reprenaient leurs cris dans les branches. Le soleil, déjà plus haut, frappait les bords du fleuve d’une lumière impitoyable.
Nicolas attaqua le premier — une feinte haute, une lame qui trancha l’air à la nuque. Étienne l’esquiva d’un pas de côté, contre-attaqua dans les côtes, mais Nicolas tourna sur lui-même, la lame du couteau frappant le poignet d’Étienne. Le choc fit voler le couteau court dans l’herbe.
Nicolas eut un rire étranglé.
— Toujours trop lent, grand frère. Tu regardes les mains, pas les pieds.
— J’apprends de toi, dit Étienne.
Et il fit ce que Nicolas n’avait pas anticipé — il tomba en avant, directement sous la garde, attrapa la cheville de Nicolas par-dessus la botte et la tordit. Nicolás hurla, bascula, la lame noircie siffla dans une trajectoire désespérée qui coupa la joue d’Étienne, un trait de feu et de sang. Étienne laissa passer la douleur, saisit le poignet de Nicolas dans les deux mains, força la lame à pivoter. Il ne voulait pas tuer. Il voulait désarmer.
Mais la lutte était trop courte, trop violente. La lame échappa à Nicolas et roula. Sans arme, Étienne vit le visage de son frère pâlir — non pas de peur, mais d’un calcul. Nicolas se détendit soudain. Trop tôt pour une reddition complète.
— Va-t’en, dit Nicolas. Le capitaine saigne trop vite. Si tu veux le ramener vivant, il faut le panser. C’est moi ou lui.
Étienne regarda le capitaine, recroquevillé plus loin à travers l’herbe, la chemise trempée de rouge, le souffle court et sifflant comme celui d’une forge mourante. Puis il regarda son frère, recroquevillé devant lui, vidé de haine, prêt à se faire oublier.
Il ne dit rien. Il marcha vers le capitaine.
Il entendit, derrière lui, Nicolas se relever lentement, saisir le mousquet et la poudre, et disparaître dans les arbres sans un mot. Il resta là, grandissant dans la lumière du matin, une moitié du monde s’en allant avec lui.
Étienne ne regarda pas une fois en arrière.
Il s’agenouilla près du capitaine, qui leva vers lui des yeux noyés de confusion.
— Lui… dit le capitaine.
— Il est parti, dit Étienne. Et il emporte son mensonge avec lui. Vous porterez le vôtre devant le tribunal.
Le capitaine voulut répondre, mais un murmure lui échappa. Étienne déchira une bande de chemise, la serra, commença à travailler en silence. La lumière montait. La rivière coulait toujours. La douleur à sa nuque, sous la brûlure de la plaie, était celle d’un homme qui vient de voir la vérité, non pas pour la première fois, mais pour la meilleure, après des années de la croire à moitié.
Le sang du capitaine tachait ses mains, comme le sang de son père tachait la mémoire. Deux taches. Un même arbre. Lui restait seul avec le fleuve.
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