Le Fort Caché du Méandre
Lire le chapitre 33: The True Enemy
La pluie s'était mise à tomber, fine et obstinée, quand Étienne rattrapa son frère au bord de la coulée. Nicolas ne s'était pas arrêté — il marchait vite, le fusil en bandoulière, ignorant le sang qui séchait sur sa manche. Il ne s'était même pas retourné en quittant le capitaine mourant.
— Arrête.
Nicolas ralentit, mais continua. Étienne bondit, lui saisit l'épaule et le fit pivoter. Le visage de son frère était fermé, ses yeux balayaient la forêt comme s'il cherchait une route de fuite.
— Tu vas me laisser passer, Étienne. Tu m'as déjà laissé passer une fois.
— Tu as tué notre père.
Le silence entre eux fut plus lourd que la pluie.
— Il n'était pas ton père. Pas le mien non plus. Il était un homme qui nous avait pris pour des outils.
— C'était un bon père.
— C'était un lâche. Il a signé la reddition du fort dans le dos de la garnison — il a vendu les hommes qui lui faisaient confiance pour sauver sa peau. Tu veux savoir pourquoi je l'ai tué ? Parce que j'ai trouvé les papiers. Les ordres écrits de sa main, livrant la position du fort aux Anglais en échange d'une pension à Montréal.
Étienne recula d'un pas. Les mots tombaient comme des pierres.
— Tu mens.
— Va voir. Monte sa tombe, déterre-le, demande-lui. Mais il ne pourra plus te répondre, n'est-ce pas ? Notre père — *ton* père — était un traître. Pas le capitaine. Il l'a toujours su. Le capitaine n'a jamais été que le courrier.
— Le capitaine a avoué. Il a dit qu'il l'avait tué.
— Il a porté le corps, oui. Il a trouvé notre père déjà mort dans la chambre, la gorge ouverte, et il a pris la responsabilité pour protéger le secret — pour que toi tu ne saches jamais. Une dette d'honneur, disait-il. Comme si l'honneur existait dans cette famille.
Étienne sentit le sol se dérober sous ses pieds. Les années de chagrin, la haine portée contre le capitaine, le poids de la vengeance — tout cela oscillait comme un arbre prêt à tomber.
— Pourquoi ? La vengeance contre lui ? Il t'avait frappé enfant, t'avait humilié devant les hommes. Tu as attendu des années.
Nicolas ricana.
— J'ai attendu une occasion. Cette guerre en est une. J'ai vendu la position du nouveau fort anglais aux Anglais eux-mêmes. Ils paient bien pour une carte précise. Et le capitaine — je le savais porteur des ordres français. J'ai organisé son chemin pour qu'il rencontre l'embuscade anglaise. S'il mourait, les ordres disparaissaient. S'il survivait, il aurait l'air suspect d'avoir survécu.
— Tu as envoyé des hommes mourir pour une dette familiale.
— Pour une dette *juste*. Notre père — ton père — a vendu un fort il y a dix ans. Personne n'a rien dit. Personne n'a puni. Il est mort proprement dans son lit, soi-disant. Et moi j'ai grandi dans son ombre, le fils bâtard, celui qu'on regarde de travers. Maintenant c'est moi qui tiens le fil.
La pluie redoubla. Étienne dégaina son couteau de chasse.
— Tu vas venir avec moi. Tu vas dire la vérité à la garnison, et tu répondras de tes actes.
— Non.
Nicolas jeta son fusil à terre et sortit son propre couteau. La lame luisait, froide.
— Nous régions ça ici, frère. Comme on aurait dû il y a longtemps.
Ils s'affrontèrent. Le premier mouvement de Nicolas fut rapide, féroce — une plongée basse visant la cuisse. Étienne le para de l'avant-bras, ressentit l'impact jusqu'à l'épaule. Il recula, trouva une position sur le terrain détrempé.
— Tu n'as jamais été meilleur que moi, dit Nicolas en tournant autour de lui.
— Je n'ai jamais eu besoin de l'être.
Nicolas attaqua de nouveau, deux mouvements larges qui forçaient Étienne à reculer dans la boue. Le troisième fut une feinte — Étienne la vit venir, s'inclina sur le côté et lui attrapa le poignet. Il serra. Les doigts de Nicolas s'ouvrirent sous la pression, le couteau tomba.
Étienne le plaqua contre un tronc, l'avant-bras contre sa gorge.
— C'est fini.
Nicolas suffoquait, mais ses yeux ne suppliaient pas. Ils riaient.
— Tu ne comprends toujours pas, articula-t-il à peine.
— Quoi ?
— Le capitaine. Il a filé pendant que tu me poursuivais. Le sable dans ta botte, frère. Il n'était pas si blessé que ça. Il t'a utilisé comme diversion — il sait que tu le suivrais. Il court maintenant vers le nouveau fort anglais pour prévenir sa garnison de ta venue. Et toi, tu es ici.
Étienne tourna la tête. La forêt derrière était vide. Il avait laissé le capitaine sur le sol, agonisant — ou prétendant l'être. La colère le saisit, mais il retint son élan.
Nicolas toussa.
— C'est pour ça que je t'ai attiré ici. Pour que le capitaine puisse fuir. Nos comptes sont liés, frère. Tous les trois.
Étienne resserra son emprise.
— Tu as vendu le fort.
— J'ai vendu ce que je savais. Et le capitaine a vendu ce qu'il savait. Nous sommes pareils, lui et moi. Toi — toi tu es encore en train de choisir ton camp. Pauvre métis. Trop français pour les Anglais. Trop indien pour les Français. Qui voudra de toi si tu rentres à la garnison et que tu dis la vérité ?
Étienne ne répondit pas. Il relâcha la pression un instant, juste assez pour que Nicolas puisse respirer.
Le genou de Nicolas jaillit vers l'aine. Étienne se déroba, perdit l'équilibre sur la mousse glissante. Nicolas en profita, se libéra et plongea vers son fusil.
Étienne fut plus rapide. Il saisit son couteau tombé, se projeta et enfonça la lame entre les côtes de son frère, la remontant.
Nicolas poussa un soupir, presque surpris. Il s'effondra contre le tronc, les mains plaquées sur sa poitrine, le sang coulant entre ses doigts.
Étienne s'accroupit devant lui.
— Tu aurais pu revenir.
Nicolas sourit, rouge, amer.
— Revenir où ? Il n'y a jamais eu de retour possible. Pas pour nous.
Il toussa, du sang au coin des lèvres.
— Le fort... neuf... il est au-delà du lac des Deux-Outardes. Le capitaine y va. Tu peux l'arrêter si tu cours. Mais d'abord... tu dois choisir. Le laisser m'enterrer. Ou le poursuivre.
— Je ne te laisse pas ici.
— Des corbeaux s'en chargeront. C'est plus que je ne mérite.
Ses yeux se fermèrent. Étienne posa une main sur son épaule, sentit la vie le quitter sous ses doigts. Le silence revint, troué par la pluie seule.
Il resta un long moment. Puis il se releva, prit le fusil de Nicolas, vérifia sa poudre et se tourna vers le nord, vers le lac des Deux-Outardes, où un traître et un capitaine fuyaient.
Leur père avait signé sa reddition dix ans plus tôt. Cette fois, Étienne n'était pas un outil. Il était l'homme qui déciderait de la fin.
Il se mit à courir.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.