Le Fort Caché du Méandre
Lire le chapitre 34: Aftermath of Blood
La terre était meuble sous la pluie fine qui tombait depuis une heure. Étienne s'agenouilla près du corps de son frère, les mains encore tremblantes du combat. Il ne pleurait pas. Il ne savait plus pleurer. Il ne savait plus rien, sinon que le sol était froid et que la pluie lavait le sang de ses jointures.
Il traîna le corps de Nicolas jusqu'au pied d'un érable aux branches basses. Il n'avait pas de pelle. Il utilisa son couteau, puis ses mains, creusant une tombe peu profonde dans la terre noire et spongieuse. Ses doigts s'écorchèrent contre les racines et les pierres enfouies. Il travailla en silence, le souffle court, chaque pelletée de terre un poids sur sa poitrine.
Quand le trou fut assez profond, il y déposa le corps de son frère. Il détourna son regard du visage — ce visage qu'il connaissait depuis l'enfance, ces mêmes yeux qui l'avaient regardé avec haine au moment de mourir. Il prit le médaillon qui pendait au cou de Nicolas, un petit médaillon de cuivre que leur mère leur avait donné à chacun avant de mourir. Étienne tenait encore le sien, caché sous sa chemise. Il le laissa sur la poitrine de Nicolas, puis referma la tombe.
Il se releva, les genoux douloureux, la tête lourde. La pluie redoubla, noyant les traces de sang sur l'herbe piétinée, effaçant les marques de leur lutte. Bientôt, personne ne saurait que deux frères s'étaient entre-tués ici.
La lettre. La lettre non lue de Nicolas.
Étienne fouilla dans la besace de son frère, qu'il avait ramassée après le duel. Le cuir était taché de sang. Il en sortit un papier plié, scellé d'un sceau de cire rouge — le sceau de la garnison française. Il l'ouvrit.
Les mots s'étalaient en écriture serrée et régulière. C'était une lettre de Béarn, datée de trois semaines plus tôt.
*Nicolas,*
*Le plan avance bien, mais il faut taire les apparences. Le capitaine Vaudreuil croit encore qu'il agit de son propre chef. Il nous sert en pensant trahir, mais il ne fait qu'exécuter nos ordres. Laissons-le semer la pagaille dans les garnisons. Il fera diversion pendant que les Anglais montent vers le fort. Une fois que nous aurons déplacé toutes les troupes vers Sainte-Anne-des-Pins, la route du fleuve sera libre.*
*Il ne faut pas que tu te montres. Continue de guider les Anglais à travers les marais. Quand tout sera fini, nous te donnerons le commandement du nouveau fort, comme convenu.*
*Prends garde à ton frère. S'il se met en travers du chemin, règle la question définitivement.*
*Béarn*
Étienne relut la lettre deux fois, puis la froissa dans sa main. Béarn. Béarn, l'officier français qu'ils étaient censés rencontrer. Béarn, qui traitait le capitaine Vaudreuil comme un pion jetable. Béarn, qui avait ordonné l'assassinat d'Étienne.
Et Nicolas avait obéi. Il avait vendu leur père, vendu le fort, vendu son propre frère.
Étienne mit la lettre dans sa poche, des deux mains, lentement, en prenant soin de ne pas la déchirer davantage. Elle était la preuve. La seule preuve qui pouvait innocenter le capitaine et charger Béarn. Mais à quoi bon, si le capitaine fuyait vers les Anglais en laissant ses mensonges derrière lui ?
Le capitaine. Le traître. L'homme qu'Étienne avait choisi d'épargner, et qui s'était échappé pendant le duel entre les deux frères.
Étienne se tourna vers l'est, là où la forêt s'épaississait. Le capitaine avait déjà une heure d'avance. Il était blessé, mais il connaissait le chemin. Il allait vers le nouveau fort anglais, au-delà du lac des Deux-Outardes. S'il atteignait le fort avant Étienne, il alerterait la garnison anglaise. Ils sauraient tout : la mort de Nicolas, l'avancée française, la position du fort français de Sainte-Anne-des-Pins.
Mais surtout — et c'était le plus terrible — le capitaine emporterait son secret. Personne ne saurait la vérité sur Béarn. Personne ne saurait que la trahison venait de plus haut, d'un officier français, pas d'un simple capitaine devenu fou.
Étienne pouvait fuir. Il pouvait retourner vers le fleuve, rejoindre les troupes françaises, leur montrer la lettre de Béarn. Mais cela lui prendrait deux jours de marche. Le capitaine, lui, arriverait au fort anglais en une journée.
Et si Béarn avait déjà déplacé les garnisons ? Si les Français bougeaient leurs soldats vers l'ouest pour contrer une attaque anglaise qui n'existait pas ? Le fort de Sainte-Anne-des-Pins serait vide, ou presque. La route du fleuve serait ouverte.
Il fallait atteindre le fort avant le capitaine. Convaincre des hommes que leur commandant les trahissait. Montrer la lettre. Arrêter Béarn.
Mais pour cela, il fallait traverser les marais. Et pour cela…
Étienne se retourna vers la tombe fraîche. Terre retournée, déjà détrempée par la pluie. Une branche cassée plantée à la tête, en signe de croix. C'était tout ce que son frère aurait jamais.
« Mon frère, dit-il à voix basse, d'une voix qui se cassa. Tu as choisi ton camp. J'ai choisi le mien. Que Dieu te pardonne. Moi, je n'y arrive pas encore. »
Il se releva. Sa main trouva le manche du couteau à sa ceinture. La pluie tombait toujours.
Il savait ce qu'il devait faire.
Le fort. Il devait retourner au fort de Sainte-Anne-des-Pins, pas au fort anglais. Le capitaine courait vers la garnison anglaise, mais la menace immédiate était ailleurs : la lettre ordonnait de déplacer la garnison française comme appât. Si Étienne pouvait l'atteindre avant que Béarn ne mette son plan à exécution…
Mais Béarn avait trois semaines d'avance. Le piège était peut-être déjà en place.
Étienne hésita. Une voix en lui — celle de son père, peut-être — murmurait qu'il courait après des ombres. Son frère était mort. Le capitaine fichait le camp. Les Anglais approchaient. Il n'était qu'un métis, un sang-mêlé, que les soldats français méprisaient. Qui, au fort, l'écouterait ? Qui croirait un guide qui portait le sang indien, venu annoncer que son propre frère était un traître, que son commandant était corrompu ?
Ils le pendraient. Ou ils l'ignoreraient.
Et pourtant.
Il sortit la lettre froissée de sa poche, la relut une dernière fois, puis la remit soigneusement dans sa besace. Il passa la bandoulière sur son épaule, ajusta le couteau à sa ceinture, et jeta un dernier regard à la tombe de son frère.
« Tu as toujours voulu être du côté des forts, dit-il à la terre. Moi, j'ai toujours été dehors. »
Il tourna le dos à la tombe et partit d'un pas rapide vers le nord-ouest, vers la garnison. Pas pour la garnison elle-même, non. Il fallait d'abord trouver un cheval. Il savait qu'il y avait des chevaux de trait dans une ferme abandonnée à une demi-lieue d'ici, une ferme que plus personne n'habitait depuis la mort de ses occupants lors d'une attaque iroquoise trois ans plus tôt. Les chevaux y vivaient en liberté dans un enclos.
S'il pouvait gagner le fort avant que Béarn ne ferme le piège…
Il marchait vite, mais sans courir. Courir, c'était s'essouffler. S'essouffler, c'était mourir dans ce pays. Il fallait économiser chaque souffle, chaque force, chaque battement de cœur. Il gardait son esprit fixé sur chaque tâche à venir : touver le cheval, longer les marais hauts par le traverse, arriver au fort par le nord, trouver Béarn sans se faire repérer, le confronter avec la lettre. Étape par étape. Mouvement par mouvement. C'est ce que son père lui avait appris. Ne jamais penser à tout. Penser à la prochaine chose.
La prochaine chose, c'était la ferme.
Il marcha pendant une heure. La pluie cessa, laissant un ciel blanc et bas. La terre collait à ses mocassins. Il contourna un ruisseau, traversa un bosquet d'épinettes, arriva enfin à la clairière où se trouvait la ferme.
L'enclos était vide. Les chevaux, effrayés par quelque prédateur ou volés par une patrouille, avaient disparu.
Étienne resta un instant immobile au milieu de la cour boueuse. Il ferma les yeux, sentit le poids de la fatigue sur ses épaules. Il aurait voulu s'asseoir. S'asseoir et ne plus rien faire.
Mais quelque chose le poussait. Pas la vengeance. Pas la haine. Quelque chose de plus simple : le témoignage. La mémoire de son père, salie à jamais par les mensonges de Béarn et la trahison de son frère aîné. Quelqu'un devait dire la vérité. Quelqu'un devait porter la lettre jusqu'aux oreilles des hommes capables de lire.
Il repartit à pied. À pied, il lui faudrait deux jours. Peut-être serait-il trop tard. Peut-être le fort serait-il déjà détruit, la garnison massacrée. Peut-être que Béarn, ou les Anglais, ou le capitaine lui-même avaient déjà gagné.
Mais il irait quand même.
Il irait parce que son père l'avait fait traverser cette forêt par tous les temps, en disant : *« On ne choisit jamais le chemin que quand on est arrivé. Mais quand on est arrivé, il est trop tard pour repartir. »*
Il irait, une main sur la lettre froissée dans sa besace, l'autre sur le manche de son couteau, les yeux fixés sur la ligne des arbres, là où le vide commençait.
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