Le Fort Caché du Méandre
Lire le chapitre 35: The Captain's End
La fumée montait au-dessus des arbres, une colonne grasse et noire qui tranchait le ciel pâle de l’après-midi. Étienne ralentit, le souffle court, les jambes en feu. Il avait couru depuis la ferme abandonnée, poussé par quelque chose de plus fort que la raison — un pressentiment, une odeur de poudre et de fin.
Il contourna l’éperon rocheux et vit le fort. Pas le fort français de Sainte-Anne-des-Pins. L’autre. Celui que Nicolas avait vendu aux Anglais, celui que le capitaine fuyait pour prévenir. Une palissade de troncs grossiers, hâtivement dressée au bord du lac des Deux-Outardes. Les portes étaient ouvertes. Des corps gisaient dans la boue — des habits rouges, quelques habits bleus. Un carnage récent, déjà refroidi.
Et au centre, une silhouette en uniforme français qui traînait un baril vers le magasin à poudre.
Le capitaine. Il avait trouvé le fort avant les Anglais, ou après eux — peu importait. Il portait l’uniforme de Béarn, volé ou emprunté, et il s’apprêtait à faire sauter ce qui restait de la poudre pour empêcher l’ennemi de s’en saisir. Encore une fois. Encore le même geste.
— Arrête ! cria Étienne.
Le capitaine se retourna. Son visage était blême, creusé par la fièvre et la fuite. La blessure à l’épaule avait rouvert, la tache sombre s’étendant sur le drap bleu. Il tenait une mèche fumante dans la main gauche.
— Toi, souffla-t-il. Tu as tué ton frère ?
— Il est mort. Je l’ai enterré.
— Alors tu comprends. Ce fort commande la rivière. S’il tombe entre leurs mains, tout le Saint-Laurent est ouvert.
— Il est déjà tombé, dit Étienne en désignant les corps. Les Anglais sont venus et repartis. Tu ne sauves rien ici.
Le capitaine secoua la tête, un rire brisé lui échappant.
— Tu crois que je fais ça pour le sauver ? Ce fort n’a jamais eu d’importance. Il a été construit pour être perdu.
Étienne fit un pas en avant. Le sol gelait sous ses mocassins, mais son sang bouillait.
— Qu’est-ce que tu racontes ?
— Ta mission, la lettre, tout ça — c’était pour attirer les régiments français loin de Québec. Béarn a monté toute l’affaire. Les Anglais ne voulaient pas ce fort, ils voulaient la ville. C’était un leurre, guide. Un piège géant, et tu l’as servi jusqu’au bout.
Les mots tombèrent comme des pierres dans l’eau morte. Le fort, le guide secret, les ordres à livrer — tout cela n’avait été qu’un appât. Et lui, Étienne, avait conduit des hommes à la mort pour un mensonge. Son père avait trahi pour la même raison ? Ou pour une autre ? Cela importait peu désormais.
— Pose la mèche, dit Étienne.
— Tu ne comprends pas. Si les Anglais trouvent la poudre, ils s’en serviront contre Québec. Je dois la détruire.
— Ou te venger. Brûler ce que Béarn a construit, même si c’est pour le compte de l’ennemi.
Le capitaine leva la mèche, la flamme crépitant à quelques pouces de ses yeux.
— Tu crois que tu peux m’arrêter ? Tu es un bâtard, un sang-mêlé. Personne ne t’écoutera. Tu n’as même pas réussi à garder ton frère en vie.
Il y eut un bruit. Un battement lointain, puis un craquement sourd. De l’autre côté du lac, des canots émergeaient de la ligne grise des arbres — des canots anglais, une vingtaine au moins, chargés d’hommes en rouge. Ils revenaient. Ils revenaient chercher la poudre.
Le capitaine suivit le regard d’Étienne et sourit, d’un sourire mauvais qui tordait sa barbe rousse.
— Trop tard. Alors je les prive. Espèce de métis, tu échoueras encore.
Il jeta la mèche vers le baril, mais Étienne était déjà en mouvement. Il traversa la cour en trois bonds, saisit la mèche en plein vol — la corde lui brûla la paume — et la jeta dans la boue, où elle s’éteignit avec un sifflement.
Le capitaine jura. Il plongea la main dans sa ceinture, cherchant son dernier pistolet.
Étienne avait le sien, chargé depuis le matin. Son père le lui avait donné, et il avait servi à tuer son frère, donc il pouvait bien servir à tuer un monstre.
Il visa. Le capitaine réussit à dégainer le sien.
Ils tirèrent ensemble.
L’écho roula sur le lac. Les canots anglais ralentirent, hésitants.
Le capitaine s’effondra en avant, la main encore serrée sur un pistolet qui n’avait jamais tiré droit. Une tache rouge s’élargit au milieu du dos, juste entre les omoplates. Étienne baissa son arme, la fumée s’échappant du canon avec un murmure.
Le destin du capitaine était réglé. Il s’effondra comme une racine pourrie, sur le sol humide du fort, parmi les morts anglais et français, et la mèche mouillée à deux pas de ses doigts.
Étienne resta immobile un long moment. Les battements des rames sur l’eau se rapprochaient. Il pouvait fuir.
Mais il regarda le fort. Les mots du capitaine — mensonge ? vérité ? — tournaient en lui comme une lame mal aiguisée. Québec sous siège. Des régiments attirés loin de la ville. Et lui, métis, guide, tueur de son propre sang, qui tenait dans les mains la chose la plus fragile et la plus puissante qui soit : le savoir.
Il savait. Et pour une fois, personne n’était là pour le tuer avant qu’il ne le dise.
Étienne tourna le dos aux canots et courut vers l’est, vers Québec, vers ce qui restait de sa patrie — ou de ce qu’on lui avait dit d’appeler sa patrie.
Le vent portait le froid. Derrière lui, le fort brûlerait ou non. Peu importait désormais.
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