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Le Fort Caché du Méandre

Lire le chapitre 5: A Debt of Blood

L’eau roula sur la pierre en un murmure continu, mais Étienne n’entendait que le souffle rauque de Berthier. Le faux vicomte était adossé à un tronc d’épinette, le visage pâle sous la sueur, les doigts crispés sur la toile de sa chemise trempée de sang. Le soldat nommé Gagnon tenait la lampe de camp, une flamme chétive qui vacillait à chaque rafale.

« Tenez-le », dit Étienne en s’agenouillant.

Il écarta le tissu d’un geste net. La balle avait traversé les côtes sans les briser, mais la sortie, à l’arrière, était large et vilaine. Une plaie de chair déchiquetée, noircie par la poudre.

— Il vivra, murmura Étienne. Si on nettoie ça avant que la fièvre ne prenne.

Berthier ouvrit les yeux, mi-clos, et tenta un sourire qui se transforma en grimace.

— Vous êtes médecin, maintenant, guide ?

— Je suis métis, répondit Étienne en tirant une lanière de cuir de son sac. On apprend à recoudre ce qui peut l’être.

Il travailla en silence, lavant la plaie avec l’eau d’une gourde mêlée d’un peu de racine pilée – une poudre jaune à l’odeur âcre qu’il portait toujours contre les mauvaises blessures. Berthier ne cria pas. Il serra les mâchoires, les veines du cou saillantes, et il regarda le ciel entre les branches comme s’il comptait les étoiles.

Les trois soldats s’étaient écartés, montant une garde molle aux abords du camp. Ils connaissaient leur métier, mais la nuit pesait sur eux. Étienne le sentait dans la façon dont ils se retournaient au moindre craquement de brindille, fusils trop hauts, doigts trop prompts.

Il finit de panser la plaie, serra la lanière, puis se releva. Ses genoux craquèrent. La fatigue le tirait vers le sol, mais il y avait autre chose, une tension plus profonde, logée sous son sternum depuis qu’il avait glissé le couteau dans sa ceinture.

— Gagnon, dit-il. Rapprochez le feu. Pas trop haut. La fumée se voit de loin.

L’autre acquiesça et se mit à tisonner les braises.

Étienne s’écarta du cercle de lumière. Il sortit le couteau de sa ceinture – celui qu’il avait pris au cadavre de l’éclaireur anglais, dans la vase des rapides. La lame était courte, utilité plus qu’arme de parade, mais c’était le manche qui l’avait frappé. En corne de cerf, gravé d’un motif qu’il connaissait mieux que son propre nom.

Un serpent lové autour d’une flèche.

Son père portait ce même signe sur son propre couteau, passé de main en main depuis la Louisiane jusqu’aux vallées du nord. Étienne l’avait vu toute son enfance posé sur la table de bois, à côté du pain et de l’eau-de-vie. Il l’avait vu planté dans le sol, lors des veillées, près du feu. Et il l’avait vu – il revoyait la scène avec une netteté cruelle – dans la poitrine de son père, un matin d’automne où la gelée blanchissait les herbes.

Un homme maigre, aux épaules tombantes, avait tiré le couteau du corps et l’avait essuyé d’un revers de manche. Puis il avait craché dans la poussière et il était parti. Étienne avait treize ans. Il avait couru derrière lui, les jambes fauchées par les souches, les larmes givrant ses joues, et il avait vu l’homme monter un cheval bringé et disparaître vers le lac. Il n’avait jamais su son nom.

Mais il n’avait jamais oublié sa façon de marcher. Ni la bosse de son épaule gauche.

L’Anglais qui avait fui la fusillade – ce petit homme voûté qui courait à travers les joncs – marchait ainsi. La même inclinaison, la même hanche haute. Étienne avait cru, sur le moment, que c’était un souvenir vague, un tour de la lumière. Maintenant, la lame froide dans sa main lui disait le contraire.

Il retourna près de Berthier et s’accroupit. Les yeux du blessé étaient plus clairs maintenant, la douleur lui ayant rendu son attention.

— Vous avez trouvé quelque chose, dit Berthier sans détour.

— Oui.

Étienne lui montra le couteau, lame dans la paume, manche vers lui.

— Vous connaissez ce signe ?

Berthier plissa les yeux, puis haussa une épaule – prudemment, à cause de sa blessure.

— Non. Un soldat anglais ? Cela pourrait être n’importe quoi.

— Ce n’est pas n’importe quoi. Cette marque, c’est celle d’un homme qui a tué mon père, il y a quinze ans. Je l’ai vu faire. Avec ce couteau.

Le silence se fit plus profond. Gagnon, qui avait entendu, se tourna à demi, la bouche entrouverte. Les deux autres soldats échangèrent un regard opaque.

Berthier étudia Étienne un long moment. Dans la lumière du feu, son visage paraissait vieilli – non par la blessure seule, mais par quelque chose de plus lourd, un fardeau que le déguisement cachait mal.

— Et vous pensez que cet homme était dans l’embuscade, ce soir ?

— Le survivant. Petit, l’épaule gauche haute. J’ai reconnu sa façon de courir.

— Reconnaître une démarche après quinze ans ?

— Certaines choses ne se pardonnent pas, dit Étienne. Et on ne les oublie pas.

Il rangea le couteau dans sa ceinture, sous sa tunique de cuir, là où il ne le verrait pas. L’acier froid contre sa peau le rassurait, étrangement.

Berthier ferma les yeux un instant. Sa respiration était régulière, mais un muscle tressaillait sous sa pommette.

— Cette poursuite est-elle votre but ? demanda-t-il.

— Mon but, c’est le fort du Serpent. Je l’ai dit.

— Et pourtant, vous tenez ce couteau comme un homme qui a déjà fait son choix.

Étienne ne répondit pas tout de suite. Il jeta un regard vers la forêt, vers le nord-ouest, là où la rivière devait serpenter entre les collines. Son frère était quelque part par-là. Peut-être mort, peut-être vivant. Et l’homme qui portait la marque du serpent rôdait aussi dans ces bois, avec les autres, avec les Anglais.

— Le fort d’abord, dit-il lentement. Les ordres d’abord. Mais une fois la mission accomplie, je chercherai cet homme.

— Et si la mission ne s’achève pas ?

Étienne sourit, sans joie.

— Alors je serai obligé de lui rendre visite avant.

Berthier toussa, une quinte brève qui lui arracha une grimace.

— Je ne paie pas pour des règlements de comptes, guide.

— Vous ne me payez pas pour mourir non plus. Et pourtant, vous êtes blessé parce que j’ai choisi un chemin que vous ne vouliez pas prendre.

Le petit homme – sous son air de vicomte, c’était un serviteur, un homme habitué à servir – le regarda avec, soudain, une lueur d’estime.

— Vous êtes plus dangereux que vous n’en avez l’air.

— Je suis plus patient. C’est pire.

Étienne se releva. Il fit le tour du camp, vérifiant les sentinelles, les cordes, les charges. Il vérifia la piste derrière eux – ses propres traces, encore fraîches dans la terre humide, se confondaient avec celles des blessés.

— Le matin, nous partons avant la première lumière, dit-il à Gagnon.

— Nous ne pourrons pas le porter, répondit le soldat en désignant Berthier d’un geste du menton.

— Nous le porterons à tour de rôle. Nous avons assez d’hommes.

— Et s’ils reviennent ?

Étienne jeta un coup d’œil au couteau dans sa ceinture.

— S’ils reviennent, je les attendais.

Il s’assit près du feu, adossé à son sac, et il tira sa carabine sur ses genoux. Il ne dormirait pas beaucoup, cette nuit-là. Ce n’était pas la douleur de ses muscles ni le froid de l’aube qui le tiendraient éveillé.

C’était la certitude que, quelque part dans la nuit, l’homme à l’épaule gauche marchait en boitant vers un rendez-vous qu’Étienne n’avait pas choisi, mais qu’il saurait tenir.

La mission d’abord. Mais ensuite, il y aurait une dette à régler.