Le Fort Caché du Méandre
Lire le chapitre 6: The Deserter's Tale
La pluie s'était arrêtée vers minuit, mais le sol restait gras sous les pieds. Étienne avait choisi un repli de rocher à demi caché sous les épinettes, assez loin du sentier pour que le feu ne fût qu'une lueur timide entre les troncs. Le blessé dormait, la main posée sur son flanc bandé. Les trois soldats restants montaient la garde à tour de rôle, et c'est le jeune Larcin qui donna l'alerte.
— Quelqu'un vient. Seul. Il marche comme un éclopé.
Étienne se leva d'un bloc, le couteau à la main, et s'effaça dans l'ombre d'un cèdre. Il entendit bientôt ce que l'autre avait perçu : un pas traînant, irrégulier, une respiration sifflante. Puis une voix, cassée, qui appelait en français.
— Ho ! Français ! Ne tirez pas. Je suis du régiment de Béarn. Je fuis les Anglais.
Berthier, réveillé par le bruit, souleva la tête. Dans la lueur du feu qui renaissait, son visage était pâle, mais son regard restait vif.
— Un déserteur, murmura-t-il. On en pend assez pour ne pas s'en encombrer.
— Laissez-le approcher, dit Étienne. S'il porte une arme, je la verrai.
L'homme émergea des ombres, les mains levées. Il était petit, râblé, l'uniforme en loques, une balafre ancienne lui fendant la joue gauche. Il s'arrêta à dix pas, clignant des yeux vers le feu comme un hibou surpris.
— Je m'appelle Gaspard, dit-il. Caporal au régiment de Béarn. J'étais avec le détachement du capitaine Villers, envoyé en renfort vers le fort du Serpent. On est tombés dans une embuscade il y a trois jours. Les Anglais étaient trois fois plus nombreux. Ils ont tué presque tout le monde. Je me suis échappé en longeant la rivière.
Berthier toussa, la main crispée sur sa blessure.
— Le fort du Serpent ? Il n'y a pas de fort du Serpent. Nous allons à Carillon.
Gaspard le regarda, puis Étienne, puis de nouveau Berthier. Il y avait dans ses yeux une lueur étrange, quelque chose entre la peur et l'excès de fatigue.
— Si, monsieur. Il y en a un. Il ne figure sur aucune carte que j'aie vue, mais il est là-bas, au coude de la rivière, à deux jours de marche vers le nord-ouest. Une petite palissade, une tour, une poignée d'hommes qui tiennent le passage. Les Anglais le savent. Ils y vont.
— Vous mentez, dit Berthier. Ou vous divaguez. La fièvre, peut-être.
Étienne s'approcha de l'homme, lentement. Il ne regardait pas son visage. Il regardait ses épaules, ses bras, la façon dont il se tenait. Puis ses yeux tombèrent sur le col de l'uniforme déchiré, où pendait encore un morceau de laine bleue. Deux raies blanches, usées par la boue et la pluie.
Les galons de caporal du régiment de Béarn.
Étienne connaissait ce régiment. Il connaissait ses couleurs, ses quartiers, ses morts. Une partie de lui avait espéré ne jamais revoir ces raies blanches. Une partie de lui savait qu'il les reconnaîtrait au premier coup d'œil.
— Votre régiment a été dissous l'an dernier, dit-il calmement. Après la reddition du fort Niagara. Les hommes ont été répartis dans d'autres unités.
Gaspard cligna des yeux. Puis il ricana, un son sec qui ressemblait à un aboiement.
— C'est ce qu'on raconte. Mais ceux qui étaient au fort Niagara savent que la moitié des hommes ne sont jamais arrivés jusqu'aux bateaux. On nous a envoyés ailleurs. En secret. Dans les postes qui ne doivent pas exister.
Étienne ne répondit pas. Il se souvenait d'une lettre, reçue trois ans plus tôt, d'un frère qui n'avait jamais été très bon pour écrire. Quelques lignes sur le froid, sur la boue, sur un fort qu'on construisait loin de tout. Il avait rangé la lettre dans un coffre et ne l'avait jamais montrée à personne.
— Vous avez déserté, dit-il enfin. Pourquoi ?
Gaspard regarda le feu. Ses épaules s'affaissèrent.
— Parce que je ne veux pas mourir pour un fort qui n'est sur aucune carte. Parce que le capitaine Villers est mort en criant le nom de sa femme. Parce que les Anglais ont des guides qui connaissent chaque sentier mieux que nous. Et parce que j'ai vu ce qui les attend, là-bas. Une compagnie entière, peut-être deux. Avec des canons. Des canons qu'ils traînent sur des radeaux le long de la rivière.
— Combien d'hommes au fort ? demanda Étienne.
— Quarante, peut-être moins. Le commandant est un vieil officier nommé de la Roche. Il tient bon, mais il n'a pas de renforts. Il attend des ordres. Des ordres qui ne viennent pas.
Il y eut un silence. Le feu craqua. Berthier ferma les yeux un instant, et Étienne vit sa mâchoire se serrer.
— Des ordres qui ne viennent pas, répéta Berthier lentement. Parce que les ordres ont été confiés à un homme qui est mort avant d'arriver à destination. Et à son serviteur, qui n'a jamais porté l'épée.
Étienne se tourna vers lui. Berthier le regardait, et quelque chose dans ses yeux avait changé. Une lueur d'amertume, ou de résolution.
— Je dois voir la lettre, dit Étienne.
— Non.
— Je sais que vous en avez une deuxième. Celle que vous cachez sous votre veste. Celle que le vicomte ne vous a jamais donnée devant moi.
Le silence s'épaissit. Gaspard se recroquevilla un peu, comme s'il sentait l'orage monter. Berthier resta immobile, la main sur sa blessure.
— Comment le savez-vous ? demanda-t-il enfin.
— Parce que la poche de votre veste est trop lourde pour une seule lettre, et parce que vous la touchez chaque fois que vous parlez de Carillon. Vous n'êtes pas un officier. Vous êtes un messager. Et vous portez deux messages.
Un long moment passa. Puis Berthier rit, un rire fatigué.
— Vous êtes un guide, Étienne Roussel. Pas un juge. Pas un inquisiteur.
— Je suis un homme qui veut savoir pourquoi on le mène par le bout du nez vers un fort qui n'existe pas.
— Il existe, dit doucement Gaspard. Je l'ai vu. Je l'ai aidé à construire. Et j'ai vu les hommes qui le défendent. Il y a un sergent là-bas, un grand maigre, qui parle toujours de son frère resté dans le sud. Il porte une médaille de baptême autour du cou. Une médaille d'argent, avec un motif de feuille d'érable.
Étienne sentit son cœur se serrer. Il ne dit rien, mais il tourna légèrement la tête vers l'arbre où, plus tôt dans la journée, il avait caché une médaille arrachée à une branche. Une médaille de baptême. Une feuille d'érable.
— Vous mentez, souffla-t-il.
— Je ne mens pas. Je l'ai vu de mes yeux. L'homme s'appelait… je ne me souviens plus. Il s'appelait Roussel, je crois. Comme vous.
Berthier fixa Étienne, puis Gaspard, puis de nouveau Étienne. Dans la pénombre, la blessure à son flanc avait laissé une tache sombre qui s'étendait sur l'étoffe.
— Il semble que votre famille soit plus présente dans cette forêt que vous ne le pensiez, murmura-t-il.
Étienne se releva, s'éloigna du feu, et regarda l'obscurité entre les arbres. Une branche craqua quelque part, loin. Le vent portait une odeur de pluie et de terre mouillée.
Il pensa à son frère. À la lettre. À la médaille. Et à ce fort au coude de la rivière, un fort qui n'était sur aucune carte, mais qui venait de devenir le centre de tout.
Il se retourna vers Berthier.
— Demain, dit-il, nous ne partirons pas pour Carillon. Nous irons au fort du Serpent. Et vous me montrerez cette lettre.
— Et si je refuse ?
Étienne le regarda. Dans sa voix, il y avait quelque chose qui n'était pas tout à fait une menace. Peut-être pire.
— Alors je vous laisserai ici, avec votre blessure et votre secret. Et j'irai seul. Parce qu'il y a un homme là-bas qui porte une médaille de baptême, et je veux savoir s'il est encore vivant.