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Le Fort Caché du Méandre

Lire le chapitre 7: The Mapmaker's Lie

La pluie s’était arrêtée pendant la nuit, mais l’humidité restait lourde sous les épinettes. Étienne s’accroupit près du feu mourant, les yeux sur Berthier qui dormait, la main pressée contre son flanc bandé. Gaspard ronflait à l’écart, la tête sur son sac.

Étienne n’avait pas dormi. Il avait attendu.

Quand le jour eut assez de lumière pour lire, il se leva et s’approcha du paquet de Berthier, posé contre un tronc. Le servant avait veillé sur ses paperasses comme une mère sur son nouveau-né, même blessé. Trop de soin pour des ordres ordinaires. Étienne défit les sangles et sortit les lettres estampillées du sceau du vicomte. Puis une poche cousue dans la doublure qu’il avait sentie la veille en portant le blessé. Il y glissa deux doigts.

Un parchemin plié en quatre. Étienne l’ouvrit.

Ce n’était pas du français. C’étaient des lignes et des contours, une carte tracée à l’encre pâle, des noms en écriture serrée. La rivière Serpent y figurait, large et précise, et à un méandre que la carte annonçait par des hachures — les rapides qu’ils avaient passés — un fort était dessiné : quatre bastions, une palissade double. À côté, écrit de la main du cartographe : *Fort du Serpent. Garnison estimée : cent hommes. Commandement possible sous influence anglaise.*

« Tu lis trop bien par-dessus mes épaules. »

Étienne se retourna. Berthier était assis, adossé à son arbre, une main crispée sur sa blessure, l’autre tenant son pistolet, le chien relevé.

« Tu vas me tirer dessus, servant ? » dit Étienne. Il ne bougea pas.

Berthier baissa le canon. « Tu n’avais pas à fouiller mes affaires. »

« Et tu n’avais pas à nous traîner vers Carillon quand tu sais où nous devons vraiment aller. Le fort de la carte. Celui de la rivière. C’est ça, ta mission. N’est-ce pas ? »

Le silence dura. Le matin s’épaississait entre les arbres.

Berthier prit une respiration, retint, puis parla d’une voix basse, sans le ton du gentilhomme qu’il imitait depuis Carillon. « Le vicomte est mort à dix lieues au sud du Saint-Laurent, la poitrine ouverte par une balle anglaise. Il m’a remis deux ordres : l’un pour Carillon, l’autre pour le fort du Serpent. Officiellement, Carillon doit être renforcé. Nous devions passer par la rivière, faire bonne figure, puis glisser vers le Serpent avant qu’on ne remarque notre détour. »

« Et le second ordre ? »

Berthier ferma les yeux un instant. « Le fort du Serpent est neuf. Il ne nous appartenait pas avant l’automne. Une construction rapide, mal défendue, mais placée là où la rivière se resserre. Qui le tient, tient le passage vers l’ouest. Les Anglais le savent. Le vicomte avait reçu des informations — une expédition anglaise avec canons remonte la rivière depuis Oswego. Ils veulent le fort avant que nous ayons envoyé ne serait-ce qu’une compagnie de renforts. »

« Et nous sommes cette compagnie », dit Étienne.

« Nous sommes ce qui en reste. »

Étienne remit la carte dans son pli. « Tu m’as laissé croire que Carillon était l’objectif. Tu as laissé tes hommes mourir à la chute dans l’ignorance de la vraie mission. »

« Le vicomte avait ordonné le secret. Si j’avais annoncé la destination réelle et que nous avions été capturés, les Anglais sauraient où nous allons. Une fois la mission connue, la surprise disparaît. »

« Et tu as préféré garder ta comédie jusqu’au bout, même blessé. Même quand des hommes mouraient pour un fort que tu ne cherchais pas. » Étienne se releva, la carte à la main. « Carillon n’est qu’une diversion. Une ruse pour disperser les renforts anglais. Et nous devions être les pions de cette ruse jusqu’à la fin ? »

Berthier ne répondit pas tout de suite. Le pistolet reposait sur son genou, inutile. Il avait l’air vieux, fatigué, loin du noble prétendu qu’il jouait depuis Montréal. « Le vicomte pensait que le secret ferait notre vitesse. Je n’étais pas d’accord. Mais ce n’était pas à moi d’en décider. » « Alors maintenant, tu décides. » Étienne posa la carte sur le sol entre eux. « Nous sommes à deux jours de marche du fort du Serpent. Ton blessé ne supportera pas plus d’une journée de travail s’il ne veut pas que sa blessure le tue avant que les Anglais ne le fassent. Je dois savoir : est-ce que je conduis ces hommes vers le fort réel, où ta lettre dit que des canons arrivent ? Ou est-ce que je continue à les mener vers ce Carillon qui n’a plus aucune importance ? »

Berthier regarda la carte. Il passa une main sale sur son menton. « Le vicomte m’a fait jurer. Mais il n’est plus là pour tenir les serments à ma place. » Il leva les yeux vers Étienne. « Si nous atteignons le Serpent et que le fort est encore debout, nous le défendons. Si les Anglais y sont déjà, nous ne pouvons rien faire — pas nous seuls. Ma lettre ordonne de tenir ou de détruire. Pour que les Anglais ne puissent pas l’utiliser contre nos lignes de ravitaillement. »

Étienne hocha lentement. « Ta comédie nous a menés ici. Ma voie nous amène au fleuve. Ce sera la tâche de l’enfer, mais c’est la seule raison pour laquelle on nous a embauchés. »

Un bruit venant du côté de la rivière — un craquement sec. Étienne se retourna. Gaspard était debout, l’œil éveillé, la main sur son couteau.

« Quelqu’un approche. »

Étienne plia la carte et la glissa dans sa chemise. Il regarda Berthier, qui remettait le pistolet à sa ceinture, les mâchoires serrées, la pâleur de la fièvre aux joues.

« Une dernière question, » dit Étienne, en s’accroupissant. « Pourquoi une carte ? Pourquoi ne pas avoir écrit le fort en toutes lettres dans tes ordres ? »

Berthier se leva, chancelant, la main pressée sur sa côte. « Parce que le mot “Carillon” dans des papiers officiels est un sort qui fait courir les informateurs anglais dans toute la colonie. Et parce que la carte… » Il hésita.

« La carte est la preuve. »

« Des preuves de quoi ? » demanda Étienne.

Berthier fit un pas vers la lisière, l’air profond, avant de se retourner. « Avant l’automne, il n’y avait rien sur cette boucle de la rivière — seulement un marais et une vieille piste de trappeurs. Le fort a été construit en trois mois par six cents hommes. Le vicomte n’était pas le seul à savoir qu’il y avait un « fort du Serpent ». Il y avait aussi ceux qui l’ont positionné sur la carte anglaise, bien avant qu’il ne soit visible sur la nôtre. »

Étienne comprit lentement. « Un traître. »

Berthier acquiesça. « Quelqu’un de haut. Quelqu’un qui a donné aux Anglais le plan du fort avant même que ses palissades ne soient dressées. Et c’est la raison pour laquelle le vicomte n’a parlé de la véritable mission à personne, pas même à ses propres officiers. Trop de bouches, trop de risques. Le traître est encore là, quelque part entre nous et le fort. »

Gaspard murmura : « Alors ils nous attendent déjà. »

« Non, » dit Étienne en ajustant son fusil. « Ils nous attendent peut-être. Être attendu signifie qu’ils ne savent pas tout. Sinon ils seraient déjà arrivés et le fort serait tombé. » Il regarda Berthier, dont la main tremblait légèrement contre son flanc. « Toi et ta lettre. Moi et la carte. Nous arrivons avant les canons, ou nous devenons les messagers d’une mort déjà ordonnée. »

Berthier ne dit rien. Il prit simplement son sac, y rangea ses papiers, et rejoignit Gaspard qui scrutait déjà la direction du bruit.

Étienne les suivit, la carte contre sa poitrine, gravée dans sa mémoire comme une marque à l’encre chaude. Il savait désormais que son frère n’était pas seulement dans le fort. Il savait que la main qui avait dressé la carte anglaise, celle qui avait voulu livrer le fort avant même sa construction, pouvait être la même qui avait signé — ou permis — la mort de son père. Et sa traque le menait maintenant non pas loin de sa mission, mais directement sur son chemin.