Le Fort Caché du Méandre
Lire le chapitre 8: The Missing Brother
L'odeur du poisson fumé et du cuir mouillé les accueillit avant même qu'ils ne voient les bâtiments. Le poste de traite de Roche-Perchée se blottissait contre la rive nord du fleuve, trois cabanes de rondins cernées d'un muret bas, et une jetée branlante où deux canoës retournés pourrissaient paisiblement.
Étienne leva la main. La colonne s'arrêta.
— Le trappeur qui tient ce poste me doit une dette. Il nous logera, nous soignera Berthier au chaud, et il saura peut-être des choses.
— Des choses, répéta Delacroix, le sergent. Quel genre de choses ?
— Des choses qui bougent dans les bois.
Il ne précisa pas lesquelles. Le paysage avait changé depuis la rencontre avec Gaspard — les épinettes plus denses, les berges plus escarpées, la rivière qui grondaient plus fort entre les rochers. Le fort du Serpent se trouvait à deux jours de marche, peut-être moins si l'on filait sans charrette ni blessé. Mais Étienne ne filait pas. Pas encore.
Il confia Berthier aux bras de Delacroix et de Gaspard, puis s'approcha seul de la porte principale.
Thomas Groulx sortit avant qu'il ne frappe. Le vieux trappeur avait le visage taillé à la serpe, des dents jaunes et des yeux si clairs qu'ils semblaient blancs dans la pénombre. Il cligna plusieurs fois.
— Étienne Roussel. Je croyais que le diable t'avait pris.
— Pas encore. J'ai un blessé. Et des questions.
Groulx cracha entre ses bottes.
— Le prix des questions dépend de la réponse.
— Celle-ci parle de mon frère.
Le vieil homme cessa de cracher. Il regarda Étienne un long moment, puis tourna les talons sans un mot et rentra dans sa cabane. La porte resta ouverte.
C'était une invitation. Étienne la prit.
L'intérieur sentait la graisse d'ours et le thé brûlé. Des peaux de castor séchaient pendues aux poutres, et sur une planche grossière, des paquets de lettres s'empilaient entre des pots de plomb et des sacs de poudre. Groulx contourna ses marchandises, fouilla dans une boîte de fer-blanc et en tira une enveloppe froissée, jaunie par le temps et par les voyages.
— Ça fait trois ans que j'attends de te donner ça. Je ne savais pas où te trouver. Et puis je n'étais pas sûr que tu voudrais la lire.
Étienne prit l'enveloppe. L'écriture était reconnaissable entre toutes — penchée, rapide, avec des jambages d'enfant qui n'avaient jamais mûri. Jean-Baptiste n'avait jamais su écrire droit.
— Tu l'as lue ?
— Bien sûr que je l'ai lue. Les lettres qui arrivent dans mon poste, je les lis. C'est mon impôt.
— Et alors ?
Groulx se gratta la mâchoire.
— Alors il faut que tu t'assoies avant de lire.
Étienne ne s'assit pas. Il déplia la lettre.
*À celui qui trouvera cette lettre, ou à Thomas Groulx du poste de Roche-Perchée, je laisse ceci pour mon frère Étienne Roussel, s'il vit encore et s'il passe un jour par ici.*
*Frère, je sais que tu m'as cherché. Je sais que tu as mis des années à le faire. Peut-être que tu as même pensé que j'étais mort, noyé dans un rapide ou tué par les sauvages. J'aimerais te dire que tu avais tort. Mais ce ne serait pas honnête, et j'ai fini par apprendre que l'honnêteté est la seule chose que nous possédions vraiment.*
*Je suis passé aux Anglais.*
La phrase tomba sur la poitrine d'Étienne comme une hache. Il lut la suite sans respirer.
*Ce n'était pas une trahison. C'était une nécessité. Tu te souviens de ce que père a fait après la mort de mère ? Il nous a emmenés dans les bois. Il nous a appris à chasser dans les bois. Mais il ne nous a jamais appris à être chez nous, nulle part. Les Français nous traitaient de bâtards. Les Indiens de robe sale. Tu avais la peau de mère, la peau qui passait — moi, j'avais celle de père, celle qui ne passe pas.*
*Les Anglais ont fait une offre. Pas pour être des soldats. Pour être des guides. Leur pays est assez grand pour nous, ont-ils dit. Assez grand pour des gens comme nous.*
*J'ai dit oui.*
*Ne me cherche plus. Considère que je suis mort sous les rapides, comme tu l'as cru. C'est plus simple pour toi. Et peut-être que c'est mieux, aussi.*
*Si tu veux avoir l'esprit tranquille, dis-toi que je fais ce que tu aurais fait à ma place : je suis vivant, et je ne tire jamais sur un homme que je sais être innocent.*
*Pardonne-moi. Ou ne le fais pas. C'est selon ce que tu peux porter.*
*Jean-Baptiste*
La lettre trembla entre ses doigts. Le poêle ronflait. Quelque part dehors, Delacroix aboyait des ordres pour installer Berthier.
— C'était il y a deux ans, dit Groulx. Le gars qui l'a apportée a dit qu'il l'avait croisé sur le fort de William Henry. Il s'habillait en vert. Les carabiniers de Rogers.
Les carabiniers. Le mot fit son chemin dans la tête d'Étienne. Les mêmes carabiniers qu'il avait semés aux rapides. Le même petit groupe de rangers anglais, avec un guide qui connaissait les sentiers, qui savait où les tendre, qui avait failli les prendre.
Le même groupe, ou le même homme.
Il se souvint du scout mort. La peau dorée au bronze, la taille mince, les cheveux noirs comme ceux de sa mère. Il se souvint avoir pensé, l'espace d'un instant, que cet homme pouvait être un frère. Puis la bataille l'avait emporté.
Et maintenant ?
Il aurait pu tirer. Il aurait pu viser à côté, pour faire peur — non, il avait visé juste, il avait touché sa cible. Dieu merci, seul un éclat d'omoplate avait suinté. Il l'avait vu courir dans la forêt. Ce dos qui dévalait la pente, lourdement. Ce dos qui pouvait être n'importe quel homme.
Mais ce couteau. Le couteau sorti de la ceinture de cet homme mort — le couteau qui avait tué son père. Ce couteau était passé de main en main, et l'homme qui l'avait porté savait ce qu'il faisait. Le bossu. Le tueur.
Et si l'homme à la carabine verte n'était qu'un guide ? Et si le bossu l'engageait comme guide ? La boucle se refermait. Le bossu savait où Étienne allait, parce que le bossu avait Jean-Baptiste.
Ou bien…
Ou bien Jean-Baptiste était l'homme à la carabine verte qui avait mené l'ambuscade. Qui avait vu son frère au bout de sa mire. Et qui avait tiré sur le faux vicomte au lieu de tirer sur lui, parce que, même après deux ans de séparation, même après une lettre de renoncement, le sang ne se renie pas complètement.
Étienne replia la lettre avec des gestes précis et la glissa dans sa chemise, contre sa poitrine.
— Tu as vu un hunchback passer par ici ? demanda-t-il. Un bossu. Anglais, cuir tanné, qui se déplace avec les rangers.
Groulx secoua la tête.
— Pas un bossu. Mais une compagnie anglaise est passée il y a cinq jours. Ils ont acheté de la poudre et des peaux. Huit hommes. Bien armés. Un d'eux — le guide — portait un médaillon de baptême autour du cou. Il l'avait caché sous sa chemise, mais le cordon dépassait. J'ai cru que c'était une pièce.
Le médaillon. Le médaillon qu'Étienne avait trouvé accroché à une branche dans les bois, qu'il avait caché dans son propre col, sans rien dire à personne. Le médaillon qu'il avait donné à son frère pour sa première communion, avant que tout parte en lambeaux.
Son frère avait marché dans les mêmes bois que lui. Son frère avait su qu'il était là. Le médaillon l'attendait, suspendu comme un signe. Et quand Étienne l'avait trouvé, quinze jours plus tôt, Jean-Baptiste s'était trouvé à une demi-journée de marche, peut-être moins. Les carabiniers détalaient dans la même direction que lui.
Il fallait qu'il voie son frère.
Il fallait qu'il le voie, et qu'il soit certain. Avant de tirer, avant de juger, avant de faire du bossu sa raison d'être. Avant que le territoire entre les forts ne devienne une boucherie où deux Roussel s'entre-tueraient sans se reconnaître.
Étienne sortit.
Berthier gisait sur une couverture, le flanc bandé, le visage gris comme la cendre du poêle. Il ouvrit les yeux quand Étienne s'accroupit à côté de lui.
— L'expression que tu fais… dit Berthier d'une voix rauque, je l'ai vue sur des hommes qui s'apprêtent à faire une folie.
— Ta lettre. La seconde lettre. Je dois la voir.
— Je l'ai dit. Elle ordonne la défense ou la destruction du fort.
— Et rien d'autre ? Personne n'y est mentionné ? Aucun nom ?
Berthier hésita. Étienne savait lire ce genre d'hésitation — un détail retenu. Le faux vicomte avait ses raisons, il gardait ses secrets de cour. Mais le fort au coude du Serpent avait désormais un autre prix pour Étienne.
— Si tu veux que je fasse ce qu'on m'a chargé de faire, dit Étienne, si tu veux que je te traîne jusqu'à ce fort avant que les Anglais n'arrivent avec leurs canons, alors tu me fais confiance. Tu ne me fais pas confiance, nous restons ici et le fort tombe. C'est simple.
Berthier ferma les yeux. Une longue expiration.
— La lettre mentionne un homme qui s'appelle Fraser. Il se trouve au fort. Le courrier aurait dû l'atteindre il y a trois mois.
Fraser. Un nom écossais, peut-être, au service de la France. Ou un nom d'emprunt, soigneusement choisi pour ne trahir rien d'autre qu'une origine étrangère.
Étienne hocha la tête. Il n'était plus un simple guide. Il portait deux lettres, une ancienne et une nouvelle. Il cherchait un frère, un assassin et un Fort du Serpent.
Il se leva.
— On repart dans une heure, dit-il. La nuit porte les traces que la lumière efface. Delacroix ! Prépare le brancard pour le vicomte On m'a dit qu'il y a un passage à une journée d'ici qui mène droit au fort. On ne s'arrêtera plus.
Le ciel s'assombrissait déjà derrière les pics. Quelque part dans ces ombres, huit hommes marchaient vers le même point de mire. Et parmi eux, peut-être, un frère qui avait choisi le mauvais chemin.
Étienne ne savait pas encore lequel des deux Roussel il trouverait au bout de sa piste. Il savait seulement qu'il le trouverait. Le médaillon de sa poche lui brûlait la poitrine avec la promesse d'un rendez-vous que ni les Français ni les Anglais n'avaient prévu.