Le Gambit de l'Officier
Lire le chapitre 13: The Price of Glory
La lumière du matin d’été frappait les étendards suspendus aux murs de la cour de la caserne de Friedland. Les troupes étaient alignées au cordeau, sabres au clair, shakos vernis. Sur l’estrade, le maréchal Lannes en personne, mais c’était un autre visage qui attirait le regard d’Étienne Moreau.
Le général Lefebvre, en grand uniforme, s’avança vers lui, la boîte de velours rouge dans les mains. La foule des soldats retenait son souffle. Moreau se tenait immobile, les mains dans le dos, la poitrine barrée du ruban de la légion qu’on allait lui épingler.
— Pour acte de bravoure insigne et capture d’un aigle régimentaire ennemi, prononça Lefebvre d’une voix de théâtre, au nom de Sa Majesté l’Empereur, je vous décore de la Légion d’honneur.
Moreau s’inclina. Les épingles cliquetèrent. Les acclamations roulèrent sur les rangs. Lefebvre lui serra la main avec la chaleur d’un vieux camarade, se pencha et, dans un souffle presque affectueux contre son oreille :
— Moreau, nous avons à parler. Après la parade. Mon quartier, la maison aux volets bleus.
L’instant dura une seconde. Puis Lefebvre se redressa et écrasa sa poigne dans celle de Moreau avant de rejoindre l’état-major.
La parade se termina sans autre incident. Moreau traversa le champ de bataille encore fumant par endroits, longea les tentes des blessés, et frappa à la porte aux volets bleus. Un aide de camp l’introduisit dans un bureau sobre, carte de la Prusse au mur, et une bouteille de vin ouvert sur une table.
Lefebvre entra presque aussitôt. Il referma la porte derrière lui. Son visage avait perdu son masque de cérémonie.
— Asseyez-vous.
Moreau resta debout.
Lefebvre haussa les épaules et se servit un verre.
— Vous êtes tenace, Moreau. Je l’ai toujours su. C’est pour cela que vous m’avez tant agacé aux lanciers. Vous croyiez à vos principes. Vous les croyez encore, j’imagine.
— Je crois au règlement, mon général.
— Le règlement. Justement. J’ai lu, Moreau, des lettres fort intéressantes. Des lettres anonymes adressées au Ministre de la Guerre. On y parle de fournitures vendues au marché noir, de faux rapports de bataille, d’un escadron envoyé au massacre à cause d’une carte falsifiée. Style soigné. Une main exercée. Une plume de sergent-major.
Le silence se fit lourd.
— Je ne sais de quoi vous parlez, mon général, répondit Moreau d’une voix neutre.
Lefebvre se mit à rire sans joie.
— Vous jouez mal la comédie. Vous avez le courage du sabre, pas celui du mensonge. Je sais. Votre ancien capitaine Bardet m’a transmis certaines informations. Et l’on m’a montré une écriture comparée à celle du dépôt de la 33e. Vous avez trop de zèle, Moreau, pour votre propre bien.
Moreau serra les mâchoires.
— Si vous avez des preuves, pourquoi ne pas me faire arrêter ?
— Parce que je veux vous donner une chance, répondit Lefebvre en posant son verre. Une vraie. Vous me remettez les lettres que vous avez dissimulées dans votre uniforme — je sais qu’elles sont sur vous, vos coutures sont trop épaisses — et je signe moi-même votre recommandation pour l’épaulette d’officier. Sous-officier à lieutenant, Moreau. Votre rêve. Votre père serait fier.
Moreau soutint son regard.
— Et ces soldats morts à cause de vos rapports falsifiés, mon général ? On les rachète avec une épaulette ?
— Ne faites pas le héros de tragédie, Moreau. Ils étaient morts quoi qu’il arrive. La guerre est une affaire de chiffres. Votre moralité est un luxe que vous ne pouvez plus vous offrir. Donnez-moi les lettres. Prenez la commission. Personne ne saura. Vous serez lieutenant, puis capitaine. Votre honneur est sauf — il ne sera ce que vous en dites.
Les rues de Friedland semblaient murmurer au-delà des volets clos. Moreau passa la main sous sa tunique. Il sentit le papier froissé contre sa poitrine. Les lettres. Le faux rapport de la charge à Kröschendorf. La déposition du déserteur Legrand. Tout un passé qui pesait vingt grammes.
Il sortit les documents et les posa sur la table entre eux.
Lefebvre sourit. Un sourire de vainqueur. Il tendit la main.
Moreau laissa une seconde passer, puis ramassa les lettres et les remit dans sa tunique.
— Non, mon général.
Lefebvre resta figé, la main en l’air. Ses traits se fermèrent lentement, comme une porte qu’on pousse.
— Vous venez de signer votre arrêt de mort, Moreau. Et le mien ? Qui protège le général de division qui couvre un soldat félon ? Les documents que vous êtes sur le point de faire circuler détruiront tout sur leur passage.
— Ils détruiront ce qui est faux.
— Ils détruiront aussi votre carrière, votre nom, et votre vie. Une heure après que vous aurez quitté cette maison, je fais escorter votre corps. Aujourd’hui même. J’ai un peloton de fusiliers qui n’attend qu’un ordre. Je dirai que vous avez tenté de déserter à nouveau — et qui croira un ancien condamné du 33e, décoré d’un éclat de gloire, contre la parole d’un général de division ? Personne, Moreau. Personne.
Moreau ne bougea pas.
— Je construis des barricades, mon général. Vous les détruisez une à une. Mais dans votre règne de papier, il y a une faille : le maréchal Lannes vient de me serrer la main devant deux mille hommes. Il m’a promis de suivre ma carrière avec intérêt. Si je meurs ce soir, il s’étonnera.
— Lannes est sur le point de quitter l’Europe pour une campagne en Espagne, Moreau. Il oubliera votre nom dans quinze jours.
Le silence retomba. Lefebvre se leva, s’approcha de la porte, l’entrouvrit et parla à voix basse à un officier dans le couloir. Il revint vers Moreau, le visage dur.
— Voici le marché final. Vous me rendez les lettres, et vous êtes lieutenant en Silésie, loin de moi. Vous les gardez, et je vous ferai fusiller pour haute trahison avant la chute du soir. Choisissez.
Moreau regarda le général. Il vit se dessiner derrière lui la silhouette du colonel Charpentier, du fouet sur la place d’armes, du corps de Renaud brisé, du visage du déserteur Legrand noyé dans la rivière. Il posa la main sur la poignée de son sabre.
— J’ai fait mon choix, mon général. Depuis longtemps.
Il salua, tourna les talons et sortit dans la lumière. Derrière lui, il entendit Lefebvre aboyer un ordre. Un peloton rassemblé dans la cour, des bottes frappant le pavé.
Il avança. Il savait qu’on le suivait. Il savait qu’il n’aurait qu’une ruelle avant que les fusils se lèvent. Mais il tenait les lettres contre sa poitrine, comme un bouclier.
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