Le Gambit de l'Officier
Lire le chapitre 17: The Ministry's Cold Eyes
Le ministère de la Guerre sentait l’encre, la cire à cacheter et la peur. Moreau — Jean-Baptiste Olivier, passeport en poche — avait traversé Paris sous une pluie fine de novembre, les semelles de ses bottes usées par les pavés. Il n’avait pas dormi depuis Friedland. Ses yeux voyaient double, mais sa résolution restait intacte.
Il avait obtenu une audience auprès d’un secrétaire du bureau des affaires disciplinaires, un certain Lemaire, homme sec aux lunettes rondes qui semblait avoir sucé un citron à la naissance. On l’avait fait attendre deux heures dans un couloir froid, entre des portraits de maréchaux et le ronronnement d’un poêle mal réglé. Deux heures pour répéter son discours, pour choisir ses mots. Il savait que Lefebvre avait des relais partout, mais il espérait que le ministère n’était pas tout entier à sa solde.
— Vous prétendez être le sergent-major Étienne Moreau, dit Lemaire sans lever les yeux de ses papiers. Celui qui a été cassé de son grade et condamné pour lâcheté devant l’ennemi.
— Je prétends que ce jugement était une erreur, monsieur. Et j’ai des preuves que le général Lefebvre a falsifié les rapports.
Lemaire leva enfin les yeux. Il ne cilla pas. Il posa sa plume, croisa les doigts, et Moreau sentit une goutte de sueur glacée descendre le long de sa colonne vertébrale.
— Vous accusez un général de division de falsification de rapports de bataille ?
— Oui, monsieur. Et de bien plus encore. De trahison. De vente de secrets militaires aux Autrichiens.
Le silence qui suivit fut si épais qu’on aurait pu y tailler une lame. Lemaire n’appela pas de gardes. Il ne haussa pas la voix. Il ouvrit simplement un tiroir de son bureau, en sortit une lettre cachetée, la décacheta, et la parcourut d’un air las.
— Le général Lefebvre a eu l’amabilité de nous faire parvenir, par courrier prioritaire, un signalement détaillé de votre personne. Vos cicatrices. Votre stature. Votre habitude de vous faire passer pour un colporteur. Votre plan de fuite vers Paris.
Le sang de Moreau se glaça. Il avait vu des officiers renards, des profiteurs, des lâches — mais Lefebvre était décidément un joueur d’échecs. Combien de jours avait-il passé à préparer cette réponse, même depuis Friedland ?
— Vous êtes attendu depuis mardi, poursuivit Lemaire d’une voix monotone. Le général a des amis au ministère, sergent-major. Vous auriez dû choisir une autre cible. Une plus encombrée.
Moreau recula d’un pas. Sa main chercha la poignée de son couteau, mais il ne vit pas ? — trois gendarmes étaient apparus dans la porte derrière lui, mousquets levés, baïonnettes au canon. Ils avaient dû attendre dans un couloir annexe. L’affaire avait été préparée comme une embuscade.
— Vous venez avec nous, dit l’un d’eux, un capitaine au visage taillé à la serpe.
Moreau n’opposa pas de résistance. Que pouvait-il faire ? Il était seul, dans un ministère hostile, sans une seule âme à qui se confier. Il baissa la tête et se laissa emmener dans la cour, sous la pluie, entre deux rangées de baïonnettes.
Il y a une prison militaire ; des murs épais, des couloirs couverts de salpêtre, une odeur de paille moisie et d’urine. On le jeta dans une cellule de deux mètres sur trois, avec une lucarne grillagée donnant sur un mur aveugle. Pas de lit — une couchette de planches, une couverture de laine râpeuse, un seau. On lui ôta sa ceinture, son couteau, ses papiers.
— Vous serez jugé dans trois jours, lui dit le geôlier, un vieux briscard à la moustache grise. On vous fusillera à l’aube du quatrième. Como le général l’a ordonné.
— Le général n’a pas le pouvoir de…
— Le général Lefebvre a le pouvoir de tout, mon garçon. Comme quoi, il a l’oreille du ministre. Trois jours, vous dis-je. Après, vous ne reverrez plus la lumière.
Le verrou claqua. Moreau resta seul dans le noir, le fracas de cette annonce résonnant dans son crâne comme un glas. Il avait joué sa dernière carte en venant à Paris — et il avait perdu. Non, pas perdu. Reculé. Il fallait qu’il survive à ces trois jours. Encore trois jours.
Il s’assit par terre contre le mur. Il avait le tube de métal caché dans une des coutures de sa veste — mais on la lui avait prise, sa veste ? Non. Le geôlier n’avait saisi que sa ceinture et ses papiers. Sa veste, râpée de son habit de sergent-major, était restée sur ses épaules. Le tube, aplati, coulissait dans sa doublure. Lui n’avait jamais eu l’intention de le remettre à Lemaire. Il voulait sonder le ministère d’abord, juger s’il y avait là un homme intègre, un républicain véritable.
Il avait mal choisi. Mais le tube était encore là, contre sa poitrine, avec ses copies des lettres — et le livre de codes de Duval. Rouge, de l’encre, encore des preuves. Tant que le tube était vivant, l’espoir n’était pas mort.
Les jours passèrent avec une lenteur cruelle. Moreau comptait les coulées de grisaille sous sa lucarne, les bruits de la prison : le caquètement des geôliers, la toux d’un autre prisonnier, le tintement du seau des cuisines. On lui apportait du pain rassis et de l’eau boueuse deux fois par jour. Il ne voyait personne d’autre que le vieux briscard, qui ne desserrait pas les dents.
Au matin du troisième jour, le vieux briscard ouvrit la porte de la cellule et laissa entrer un prêtre vêtu de noir, une barrette sur la tête, portant un bréviaire et une petite croix de fer. Le prêtre n’était pas le vieux briscard habituel, il s’agissait d’un aumônier, probablement un homme de troupe qui arrondissait ses fins de mois en bénissant des condamnés.
— Mon fils, dit le prêtre d’une voix douce, presque familière. Je viens vous préparer au grand voyage.
Moreau leva les yeux. Il s’était résigné, mais pas à se laisser rouer. Il regarda le visage du prêtre. Une mâchoire carrée, des yeux bleus brillants, une balafre qui lui barrait la joue gauche — il y avait quelque chose de familier dans cette balafre.
— Père, dit-il, je suis mort demain. Une dernière confession ?
Le prêtre s’assit sur la couchette et croisa les mains. Le geôlier referma la porte derrière lui, pour la première fois sans laisser un garde. Sans doute parce qu’un prêtre était considéré comme sans danger.
— Confession, tu dis ? fit le prêtre à voix basse, à peine un souffle. Seulement si c’est une vraie confession, Étienne. Parce que moi, je me souviens d’un caporal qui m’avait sorti des griffes des Autrichiens à Marengo. Et je ne crois pas à une seule de tes foutaises de pénitence.
Moreau cligna des yeux. Il avait vu ce visage à travers les volutes de fumée de poudre, des années auparavant, juste après Marengo. Un fantassin tombé dans une embuscade, qu’il avait chargé pour dégager, au prix d’une balle qui avait frôlé son oreille — c’était lui. Ce prêtre, qu’il connaissait aujourd’hui comme Thomas — mais pas un nom de famille, un régiment —, ce Thomas qui avait abandonné le fusil pour le bréviaire.
— Thomas, souffla Moreau. Mais tu avais été renvoyé de l’armée pour…
— Pour avoir rendu son épée, oui. Puis je suis devenu curé de campagne et, à mes heures, aumônier des prisons militaires. Une vie tranquille, tu vois.
— On ne me tue pas demain,
— Tu es jugé ce matin, dit Thomas avec un respect calme. Il faut que tu te prépares. La mort est une marche, pas une… Mais je vois dans tes yeux que tu ne veux pas d’extrême-onction. Tu veux autre chose.
— Thomas, j’ai des preuves. Des lettres. Un livre de codes. Le tube est dans ma veste, sous le col, mais ils vont me la prendre demain, au moment de me faire fusiller. Si je tombe, tout tombe. Le général Lefebvre trahit l’Armée française ; j’ai des preuves qu’il livre des plans à l’ennemi. Ce tube doit parvenir entre les mains du maréchal Lannes. Pour ça, il faut que je survive — et que le tube, lui, sorte de cette prison.
Thomas se pencha, posant une main sur l’épaule de Moreau, l’examinant d’un œil critique.
— Tu ressembles à un cadavre, Étienne. Mais ta voix est ferme. Très bien, dit-il. Je verrai ce que je peux faire pour te faire durer quelques heures de plus. D’abord, laisse-moi regarder cette veste avec toi. Les voleurs de prisonniers n’opèrent pas le jour de l’exécution — c’est la veille qu’ils vident les poches, pour ne pas être dérangés la nuit. Quelqu’un a dû fouiller ? Non ? Alors, cachons mieux le secret — je connais un pli de doublure au niveau de l’épaule où les geôliers ne regarderont pas.
Il marmonna une prière tout en déchirant discrètement la doublure et en y insérant le tube de métal, puis il les ressortit dans la main, les glissa. Il les cousit ensuite avec une dextérité remarquable et en quelques minutes, la veste était aussi nette qu’avant.
— Et maintenant, quoi ? demanda Moreau.
— Tu es jugé ce matin même, dit Thomas en se levant. Je serai là. J’ai une idée pour gagner du temps, mais il te faudra jouer le rôle du condamné repentant à la perfection. Ensuite, je vais voir si le maréchal Lannes n’a pas encore quitté Paris pour l’Espagne. Il avait, disait-on, un peuple de dépêches en retard… vois si je peux la lui faire transmettre.
— Tu ne dois pas mourir pour moi, Thomas.
— Je ne vais pas mourir. J’ai de l’huile, des contacts, et surtout je connais un général — Lannes — qui n’a pas perdu la mémoire de ce qu’on lui doit. Te souviens-tu de ce service que tu lui as rendu à Austerlitz ?
Moreau fronça les sourcils.
— Un service… ?
— Le ponton sur la Diablotine ? Où l’on perdit le chef de bataillon R… Tu le regardes avec des yeux de veau. Agence-moi ça, tu veux ?
Il saisit Moreau par le bras, le forçant, l’examinant.
— Souviens-toi des glaces de la mort. Rappelle-toi ce que cela fait que de vouloir vivre. Il te faut cela, beaucoup plus que le Dieu des armées. Oui, je crois pouvoir retarder l’exécution d’un jour, peut-être deux, en jouant les confesseurs et en prétendant que tu refuses l’absolution — que d’après toi, le général Lefebvre a commis une faute morale qui t’interdit de mourir en paix. Les juges n’aiment pas exécuter un homme en état de péché. Ça leur coûte des messes de plus pour sauver leur propre âme. Et pendant que je gagne du temps, je m’assure que ton tube trouve un chemin.
Il se pencha à l’oreille de Moreau.
— Et il y a une autre chose, Étienne. La balafre de ton vieil ami Thomas n’est pas due à une charge, mais à une balle tirée dans le dos à Marengo par un officier qui…
— Par Lefebvre ?
— À cette époque, il était colonel d’infanterie légère. Une sale affaire. C’est pourquoi je sais ce qu’il vaut. C’est pourquoi je précipiterai son destin, autant que tu précipiteras ton salut. Prépare-toi : dans une heure, on viendra te chercher pour la parodie de jugement. Et joue ton rôle de saint, veux-tu ?
Thomas posa sa main sur la tête de Moreau, comme en bénédiction, puis gagna la porte du couloir. Le geôlier se méprit sur l’air recueilli du prêtre — il ouvrit la porte sans un mot. Mais avant de sortir, Thomas se retourna, et Moreau vit dans ses yeux bleus une lumière dure, quelque chose qui n’était pas de la piété.
— Une dernière chose, dit-il. Le général Lefebvre a été vu à Varsovie, il n’y a pas une semaine. Il est en route pour Paris. Il vient savourer sa victoire. Et il amène son état-major pour assister à ton exécution en personne.
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