Le Gambit de l'Officier
Lire le chapitre 18: The Cell's Neighbor
La cellule empestait la paille humide et le fer rouillé. Moreau comptait les fissures dans la pierre pour la centième fois quand un bruit de clés interrompit le silence. Le verrou gronda, la porte s'ouvrit sur un prêtre en soutane noire, un bréviaire serré contre la poitrine.
« Mon fils, je viens vous apporter la consolation de Dieu. »
La voix était familière, mais Moreau ne reconnaissait pas le visage penché sous la capuche. Puis l'homme leva les yeux, et le souffle manqua au cavalier.
« Roux ? »
Le prêtre sourit, révélant une cicatrice qui coupait sa lèvre supérieure — la marque d'un sabre autrichien reçu à Hohenlinden, trois ans plus tôt. Moreau se souvint de ce jour, des charges éclair dans la brume, du cadet Roux qui avait pris un coup destiné à son capitaine.
« Je m'appelle désormais père Thomas, dit l'homme en s'asseyant sur le banc de pierre. Les autres s'appellent par ce nom. Mais pour toi, je resterai toujours le petit Roux qui montait mal à cheval et visait encore plus mal. »
Moreau rit, un son rauque qui lui écorcha la gorge. Il n'avait pas ri depuis des semaines.
« Comment m'as-tu trouvé ?
— Le bouche-à-oreille va vite dans les bas-fonds de Paris. Quand j'ai entendu qu'un sergent-major de cavalerie attendait la mort dans cette geôle, j'ai prié pour que ce ne soit pas toi. Puis j'ai vu ton nom sur le registre d'écrou. J'ai demandé à te voir. On m'a dit que tu étais un traître. »
Le prêtre marqua une pause.
« Je ne l'ai pas cru. »
Moreau s'adossa au mur humide. La confiance était une denrée rare, et pourtant cet homme devant lui — ce soldat devenu homme d'église — lui inspirait une foi qu'il n'avait plus ressentie depuis son arrestation.
« Tu as bien fait, dit Moreau à voix basse. Lefebvre m'a piégé. Mais j'ai des preuves. »
Les yeux du père Thomas s'étrécirent.
« Lefebvre ?
— Tu le connais ?
— Il était colonel au 9e dragons quand j'ai été touché à Marengo. La balle qui m'a fait quitter l'armée et entrer dans les ordres — c'est lui qui avait ordonné cette charge suicidaire contre une batterie entière. Il a sacrifié deux escadrons pour couvrir sa propre retraite. Puis il a falsifié le rapport, s'attribuant la victoire. »
Le prêtre serra son crucifix.
« Il a fait de ma blessure une médaille pour lui. »
Moreau hocha lentement la tête. Le destin tissait des toiles étranges. Son vieux camarade, brisé par Lefebvre, se tenait maintenant devant lui dans une cellule de prison.
« Ce qu'il a fait à Marengo n'était qu'un début, dit Moreau. Il a envoyé mon escadron à la mort à Friedland pour masquer sa trahison. Il vend des secrets aux Autrichiens. Il vise un bâton de maréchal. Et il me fera fusiller avant que je puisse le prouver. »
Le père Thomas se signa.
« Dieu me pardonne, mais j'aimerais avoir encore mon sabre.
— Écoute-moi, Roux. Je n'ai plus beaucoup de temps. Dans quelques jours, je serai jugé par une cour martiale qu'il a lui-même choisie. L'issue est écrite d'avance. Mais j'ai caché quelque chose, quelque chose qui peut le faire tomber. »
Le prêtre se pencha en avant.
« Où ?
— Dans mon vieil équipement. À l'arsenal du régiment, casier numéro sept, celui qui porte encore mon nom. Il y a un tube de métal, scellé à la cire. Dedans, des lettres de Lefebvre au commandement autrichien et un registre codé que son ancien aide-de-camp a réussi à copier. »
Moreau saisit le bras du prêtre.
« Il faut que ces documents parviennent au maréchal Lannes. Lui seul peut contrer Lefebvre avant qu'il ne reçoive son commandement indépendant. »
Le père Thomas resta silencieux un long moment. Son pouce frottait machinalement la cicatrice de sa lèvre.
« Lannes est à Paris ? demanda-t-il enfin.
— Je l'espère. Il doit y être. Mais je n'en suis pas certain. Les bruits de couloir disent qu'il pourrait partir pour l'Espagne très bientôt.
— Alors il n'y a pas de temps à perdre. »
Le prêtre se leva, épousseta sa soutane.
« Je trouverai un moyen d'atteindre l'arsenal. Les gardiens connaissent les prêtres qui visitent les condamnés — ils ne nous fouillent pas toujours. Je ferai passer le tube à Lannes ou à l'un de ses aides. »
Moreau tendit la main. Le père Thomas la serra fermement.
« Roux. Si je ne sors pas vivant de cette cellule…
— Tu en sortiras. Dieu a un plan pour toi.
— Dieu, peut-être. Mais Lefebvre aussi pour avoir un plan. »
Le prêtre marqua un temps, puis sortit de sa poche un objet qui fit tressaillir Moreau.
« J'ai failli oublier. Un homme bizarre m'a arrêté près du pont Neuf. Il m'a donné ceci, en disant que je devais te le remettre. Il m'a décrit avant même que je lui parle de toi. »
C'était une montre de gousset en argent terni, au verre fissuré. Moreau la reconnut immédiatement — celle qu'il avait récupérée dans la tente de Lefebvre, qu'il avait confiée à Charpentier avant son arrestation.
« Charpentier, murmura-t-il. Il est vivant. »
Il retourna la montre entre ses doigts. Le mécanisme émettait un tic-tac régulier, rassurant. Le verre fissuré laissait voir le cadran pâle. Derrière, au dos, une fine rainure qu'on ne remarquait pas à moins de la chercher.
Moreau hésita un instant. Puis, lentement, il fit glisser le panneau arrière.
Un portrait miniature apparut. Une femme jeune, au visage doux mais ferme, des yeux noisette et des cheveux châtains tirés en arrière. Elle semblait regarder Moreau avec une intensité tranquille.
Le père Thomas pâlit.
« Seigneur », souffla-t-il.
Moreau leva les yeux.
« Tu la connais ?
— Cette femme… » Le prêtre s'interrompit, la voix étranglée. Il passa une main tremblante sur son visage. « C'est Madeleine Lefebvre. La femme du général. »
Moreau fixa le portrait avec un nouveau regard. La femme de l'homme qui l'avait envoyé à la mort portait des vêtements simples, un fichu de paysanne — pas les atours d'une épouse de général. Et le portrait était caché dans une montre que Lefebvre gardait dans sa tente personnelle, comme un talisman.
« Tu l'as connue ? demanda Moreau.
— Je l'ai confessée, une fois, à Marengo. Juste avant la bataille. Elle était venue au camp voir son mari, mais il l'avait renvoyée. Elle est morte quelques mois plus tard. On a dit d'une fièvre. »
Le prêtre hésita, puis se pencha si près que Moreau sentait son souffle.
« Mais ce qu'elle m'a dit durant cette confession, mon fils… Lefebvre ne l'a jamais su. Elle avait découvert la vérité sur ses falsifications, sur les hommes qu'il envoyait à la mort. Elle allait le dénoncer lorsqu'elle est tombée malade. Si ce n'était pas une fièvre…
— Tu penses qu'il l'a tuée. »
Le prêtre ne répondit pas, mais son silence était plus éloquent que mille mots.
Moreau regarda à nouveau le portrait. Cette femme, morte depuis des années, portait peut-être la clé de la chute de Lefebvre — pas seulement comme traître à la France, mais comme meurtrier de sa propre épouse.
« Il garde son portrait dans une montre cachée, murmura Moreau. Il la porte partout avec lui. »
Le père Thomas se releva, son visage de prêtre revenant comme un masque.
« Je trouverai Lannes. Je jure sur cette âme que je la sauverai. »
Il s'arrêta sur le seuil de la cellule et se retourna.
« Et toi, mon fils, prépare-toi. Ce jugement que tu attends… »
Sa voix se fit dure.
« … il pourrait ne jamais avoir lieu. »
La porte se referma, laissant Moreau seul dans l'obscurité avec le tic-tac de la montre et le regard de Madeleine Lefebvre posé sur lui — témoin silencieux d'un crime qui attendait depuis trop longtemps sa justice.
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