Le Gambit de l'Officier
Lire le chapitre 19: The Watch's Secret
La cellule empestait la paille humide et le fer rouillé. Moreau s'était redressé sur son grabat, les mains posées sur les genoux, observant le prêtre qui rangeait déjà le tube de métal dans sa soutane. Thomas avait promis de le porter à Lannes, coûte que coûte.
« Vous partez, mon père. »
Thomas suspendit son geste. Il avait vieilli, Moreau s'en rendait compte maintenant — les tempes grises, les rides au coin des yeux. Marengo avait laissé des traces sur eux deux, mais différemment.
« Je dois rejoindre l'arsenal avant la levée du jour. Le maréchal Lannes — si Dieu me prête vie assez longtemps pour le trouver. »
Moreau fouilla dans sa poche et en tira une montre. Un objet modeste, de l'argent terni, la chaîne brisée. Elle venait de la tente de Lefebvre, volée comme tout le reste pendant la guerre. Il la tendit au prêtre.
« Pour ma mère. Si je ne sors pas d'ici... elle lui donnera une sépulture décente. Elle mérite au moins ça. »
Thomas prit la montre entre ses doigts. Elle était lourde, plus lourde qu'elle n'en avait l'air. Il la retourna, la fit glisser dans sa paume, caressa le boîtier du pouce. Un mouvement instinctif d'horloger, presque.
« Cette montre a été ouverte récemment », murmura-t-il.
Moreau fronça les sourcils. « Elle me vient de Friedland. Je ne l'ai jamais ouverte. »
Thomas ne l'écoutait plus. Il avait trouvé un cran sur le flanc du boîtier, discret, presque invisible à l'œil nu. Un petit déclic — et le fond de la montre s'ouvrit avec une douceur qui n'avait rien d'accidentel. Moreau se leva d'un bond, le cœur battant la chamade.
À l'intérieur, nichée dans un écrin de velours bleu usé, se trouvait une miniature. Le genre de portrait qu'on commandait aux meilleurs ateliers de Paris, peint sur ivoire, protégé par un verre d'une finesse extrême. La femme représentée avait les cheveux châtain clair tirés en bandeaux, des yeux gris perle, et un sourire si fragile qu'il semblait près de s'éteindre. Elle portait une robe bleu pâle, un médaillon au cou.
Thomas laissa échapper un souffle. Un souffle court, comme un coup reçu.
« Mon Dieu. »
« Vous la connaissez ? »
Le prêtre ne répondit pas tout de suite. Il tenait le portrait de ses deux mains tremblantes, la lumière de la lanterne vacillant sur l'ivoire. Moreau vit ses lèvres remuer sans émettre un son. Puis, d'une voix blanche :
« C'est Madeleine. Madeleine Lefebvre. »
Le nom tomba dans la cellule comme une pierre dans l'eau.
« La femme du colonel ? »
« La femme du traître. » Thomas leva les yeux vers lui — et Moreau y vit une douleur si ancienne qu'elle semblait faire partie de la chair même de l'homme. « Je l'ai enterrée. À Marengo, après la bataille. » Il fit une pause. « Non. "Enterrée" est un mot trop doux. Je l'ai mise en terre avec mes propres mains, dans un coin perdu du champ de bataille, sous des tentes brûlées et des morts que personne n'avait réclamés. »
Moreau se rassit lentement, les jambes soudainement faibles.
« Comment... ?
— Elle était du village. Près du champ de bataille. La première nuit, après la canonnade, j'ai été appelé pour les derniers sacrements. Une femme — une paysanne — m'a dit qu'il y avait une dame à moitié morte dans une ferme éventrée à l'est du village. Elle avait rampé, paraît-il. Fait deux cents mètres sur les coudes avant que les brancardiers ne la trouvent. » Thomas ferma les yeux. « Elle respirait encore quand je suis arrivé. Elle tenait quelque chose dans sa main — un fragment de papier, une lettre déchirée. J'ai essayé de la lire, mais le sang l'avait rendue illisible. »
« Une lettre ? »
« Je n'ai jamais su ce qu'elle contenait. Mais je me souviens de ses derniers mots. Elle m'a attrapé le poignet — les ongles dans la peau — et elle a dit : "Il vendait tout. Ma mère l'a vu. Il nous tuera tous." »
Un silence s'abattit, épais comme un drap mortuaire.
« Elle parlait de Lefebvre ? »
« Qui d'autre ? » Thomas reposa la miniature sur le rebord de la fenêtre grillagée, avec une délicatesse de diacre manipulant une hostie. « Je l'ai cherché, après. Lefebvre était officier d'état-major à cette époque, engagé dans des opérations de liaison avec les alliés italiens. Il a présenté des condoléances parfaites, commandé un service funèbre à la mémoire de sa femme, pleuré devant sa peleton complète. Et trois semaines plus tard, il a épousé la fille d'un général autrichien. »
Moreau sentit un froid monter le long de son échine.
« Sa femme autrichienne ? »
« Écossaise, en réalité. Fille d'un mercenaire au service de l'archiduc. Mais la question n'est pas là. » Thomas désigna le portrait. « Cette miniature date d'avant Marengo. La femme que j'ai enterrée était la première madame Lefebvre. »
« Et Charpentier — il savait ? Tout à l'heure, il m'a fait parvenir cette montre. »
« Charpentier sait beaucoup de choses. Il sait peut-être même que la montre est venue du bureau du colonel. » Thomas haussa les épaules, un geste las. « Mais ce que je sais, moi, c'est que cette femme est morte pour avoir découvert quelque chose. Et que son portrait se trouve dans une montre que Lefebvre gardait dans sa tente. Il emportait sa femme morte avec lui, Moreau. Il porte une preuve de son crime comme une relique. »
Moreau tendit la main, et Thomas lui remit la montre. Il la retourna entre ses doigts, le métal froid contre sa paume moite. Il la regarda comme on regarde une bête venimeuse enfin identifiée.
« Vendait tout, dites-vous. »
« Oui. »
« Et maintenant il vend des secrets aux Autrichiens. » Le rire de Moreau sonna creux dans le cachot. « Il a commencé le commerce au même comptoir. »
Thomas ramassa son chapeau et le plia sous son bras. Une détermination nouvelle avait durci ses traits.
« Je vais porter cette montre à Lannes, avec les lettres et le registre du capitaine Duval. Mais je vais aussi lui parler de Marengo. De cette ferme éventrée. De la femme qui est morte en prononçant ces mots. » Il fixa Moreau un long moment. « Lefebvre n'a pas seulement trahi l'armée. Il a trahi ses serments les plus anciens. Il y a une justice là-dedans aussi. »
« Les tribunaux militaires ne jugent pas les meurtres de femmes. »
« Non. Mais les maréchaux consultés au moment d'accorder un bâton de maréchal — ils pèsent ce genre de chose. » Thomas ouvrit la porte de la cellule, se retourna une dernière fois. « Restez en vie, Étienne. C'est un ordre. »
La porte claqua. Les pas du prêtre s'éloignèrent dans le couloir, puis le silence retomba.
Moreau resta seul, la montre ouverte dans la paume, fixant les yeux gris pâle de Madeleine Lefebvre. Elle avait l'air de le connaître. De le voir à travers l'ivoire, à travers les années et la mort.
Il referma le boîtier d'un geste net. Puis il s'allongea sur la paille et fixa le plafond humide jusqu'à ce que la lumière grise de l'aube parisienne vienne dessiner les barreaux sur le mur.
Il savait maintenant que Lefebvre ne le laisserait jamais vivre. Et il savait aussi — avec une certitude froide et magnifique — qu'il trouverait un moyen de l'emporter avec lui dans sa chute.
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