Le Gambit de l'Officier
Lire le chapitre 20: Aftermath of Discovery
La cellule sentait la paille mouillée et le fer rouillé. Moreau était assis dans l'angle, le dos contre la pierre froide, le portrait de Madeleine Lefebvre entre ses doigts. Le médaillon s'ouvrait comme une coquille, révélant le visage ovale peint à la miniature — des yeux gris, un sourire retenu, un collier de perles qui semblait trop lourd pour son cou.
Il l'avait déjà vu. Pas ce visage, non — mais ce cadre. Cette façon particulière qu'avait l'artiste de rendre les ombres sous le menton, cette touche de bleu dans le regard qui aurait dû être gris.
Moreau ferma les yeux et laissa la cellule disparaître.
Friedland. Le matin après la bataille. Les feux de camp qui fumaient encore parmi les morts, les brancardiers qui cherchaient les blessés dans la boue gelée. On avait amené un officier autrichien — un colonel, peut-être, ou un major — dans la tente où Moreau rédigeait les rapports de pertes. L'homme avait le bras gauche en charpie, la chair ouverte jusqu'à l'os, et pourtant il tenait encore son chapeau à plumet de la main droite, comme si l'étiquette importait encore.
Lefebvre était entré sans frapper. Il avait examiné l'officier comme on examine un cheval à la foire, puis il avait vu la montre.
— Elle est belle, avait-il dit en la tirant de la poche du blessé.
L'Autrichien avait essayé de protester. Il avait dit quelque chose en allemand, puis, dans un français haché :
— Elle vient de mon commandant. Il est mort à Elchingen. Il m'a demandé de la rendre à sa famille.
Lefebvre avait ri. Un rire court, sans joie.
— Elchingen est loin, avait-il dit. Et il est mort. Il n'en aura plus besoin.
Il avait glissé la montre dans sa propre poche et était sorti. Moreau avait pensé à protester — c'était du pillage, pur et simple, interdit par les articles de guerre — mais il avait vu la manière dont Lefebvre avait regardé le blessé, comme s'il espérait qu'il fasse un geste. Une excuse.
L'officier autrichien était mort pendant la nuit. Le chirurgien avait dit que c'était la gangrène.
Moreau rouvrit les yeux. La montre — la sienne, celle qu'on avait cachée dans la doublure de sa veste — pesait dans sa poche. Il la sortit, l'ouvrit du pouce.
À l'intérieur du couvercle, la même touche de pinceau. Le même gris qui tendait vers le bleu.
Le portrait dans la montre n'était pas de Madeleine Lefebvre. C'était une autre femme — plus jeune, le visage plus anguleux, le sourire moins sûr. Mais il y avait quelque chose dans la ligne de la mâchoire, dans la manière dont les sourcils se rejoignaient presque, qui appartenait à la même famille.
Peut-être une fille. Peut-être une sœur.
Et Lefebvre l'avait prise à un officier autrichien mourant, qui avait dit qu'elle appartenait à son commandant, mort à Elchingen.
Moreau tourna le portrait vers la lumière qui filtrait du soupirail. La peinture était fine, presque translucide aux bords, comme si l'artiste avait travaillé rapidement. Au dos, une inscription minuscule, une écriture de femme :
*Pour ma promesse.*
Rien d'autre.
Il remit le médaillon dans le boîtier, referma la montre, la glissa dans sa poche. Puis il regarda le portrait de Madeleine, toujours posé sur la paille.
Madeleine Lefebvre avait accusé son mari de trahison. Thomas l'avait enterrée à Marengo, morte de ce qu'il appelait "la maladie de la vérité". Et Lefebvre — le même Lefebvre qui avait volé la montre, qui falsifiait les rapports, qui vendait les secrets aux Autrichiens — gardait dans sa tente un tableau de cette même Madeleine.
Ou peut-être pas. Moreau n'avait jamais vu le tableau de la tente de Lefebvre. Il n'avait vu qu'un cadre similaire, un style similaire. Peut-être que son esprit fabriquait des liens là où il n'y en avait pas.
À Elchingen, avait dit l'Autrichien. Le commandant était mort à Elchingen.
Elchingen. Novembre 1805. Une affaire de ponts sur le Danube, quand tout le corps de Ney avait traversé sous le feu autrichien. Moreau n'y était pas — il servait alors sous Murat, à Austerlitz — mais il connaissait le nom. On racontait que les Autrichiens y avaient perdu leurs meilleurs officiers, noyés dans la rivière, abattus sur les planches du pont.
Et Lefebvre y était. Moreau s'en souvenait maintenant — Lefebvre avait été cité après Elchingen, promu chef d'escadron pour sa conduite pendant le passage du pont. Il avait dit que c'était là qu'il avait mérité ses épaulettes.
Tout le monde y avait trouvé une raison de se vanter. Mais Lefebvre, lui, y avait trouvé autre chose.
La montre.
Moreau se leva et marcha jusqu'au soupirail. La nuit tombait sur Paris. Par la fente étroite, il voyait les toits, les cheminées, les pigeons qui se disputaient une corniche. Quelque part dans cette ville, Thomas portait la preuve vers Lannes. Quelque part dans cette ville, Lefebvre approchait.
Les articulations de Moreau se crispèrent sur le métal froid.
Une montre volée à un mort. Un tableau de femme morte. Une femme qui avait parlé de trahison et qui était morte en le disant.
Lefebvre habitait un monde où les morts n'avaient pas de droits, où les vivants n'avaient que des prix. Il avait pris la montre parce qu'elle était belle et qu'elle appartenait à un homme qui ne pouvait plus protester. Avait-il pris Madeleine de la même manière ? Avait-elle eu un prix — ou avait-elle simplement compris trop de choses ?
Le médaillon était encore ouvert sur la paille. Le visage de Madeleine le regardait, patient, mort, accusateur.
Moreau pensa à Thomas, qui l'avait enterrée. Il pensa à la manière dont Thomas avait parlé d'elle — avec une douleur qui dépassait le simple soldat pour son colonel. Avec une tristesse personnelle, comme si Madeleine avait été plus qu'une femme de régiment.
Il pensa aussi à Charpentier, qui avait fait parvenir la montre par des chemins détournés. Charpentier savait-il ce qu'elle contenait ? Avait-il ouvert le boîtier, vu le portrait, compris le message ?
Ou bien la montre avait-elle simplement fait son propre voyage, passant de main en main — de l'officier mort à Lefebvre, de Lefebvre à sa tente, de sa tente à Dieu sait où, jusqu'à ce qu'elle arrive dans la prison parisienne d'un sergent-major condamné — comme si les objets avaient leurs propres desseins ?
Il était impossible de le savoir. Et de toute façon, cela n'avait peut-être pas d'importance.
Il remit le médaillon de Madeleine dans la doublure de sa veste, contre sa poitrine. La montre resta dans sa poche. Deux femmes, deux morts, deux pièces du même puzzle qu'il ne pouvait pas encore assembler.
Mais il les garderait. Il les garderait tous les deux, et quand il sortirait de cette cellule — s'il en sortait jamais — il les remettrait à Thomas, ou à Lannes, ou à n'importe quel tribunal qui voudrait bien entendre ce que les morts avaient à dire.
Il retourna à son coin de paille et s'assit. Le soupirail s'était assombri ; la nuit était complète maintenant. Le poste de garde changeait dans la cour — il entendait des semelles qui frappaient le pavé, le cliquetis d'une arme qu'on reposait.
France. Moins de cent kilomètres. Une journée de cheval, si on avait un bon cheval.
Il ne savait pas quand on viendrait le chercher. Il ne savait pas si ce serait la guillotine, le peloton ou autre chose. Thomas avait parlé d'un plan d'évasion, mais Thomas était maintenant dehors, en mouvement, et Moreau était ici, immobile.
Sa main trouva la montre dans sa poche. Il la fit tourner entre ses doigts, écoutant le mécanisme léger qui tictaquait à l'intérieur.
Une montre de commandant. Un héritage de famille. Une promesse écrite par une main de femme.
*Pour ma promesse.*
Il pensa au visage dans la montre — la femme aux yeux bleus qui ressemblait presque à Madeleine. Une fille, peut-être. Une fille qui attendait quelque part une montre qui ne viendrait jamais.
Sur le pont d'Elchingen, le commandant était mort en tenant peut-être sa promesse. Lefebvre avait pris la montre avant que le corps fût froid.
Des hommes comme Lefebvre croyaient que la guerre était un vol. Ils croyaient que tout ce qui était abandonné sur le champ de bataille leur appartenait — les montres, les épaulettes, les femmes, les secrets, les bataillons. Ils prenaient ce qu'ils voulaient et appelaient ça la victoire.
Ils avaient tort. Mais ils étaient nombreux, et ils étaient en place, et ils commandaient des régiments et des divisions et peut-être bientôt des armées entières.
Moreau referma les doigts sur la montre. Le tic-tac s'arrêta sous la pression.
L'obscurité de la cellule était totale maintenant, mais il n'avait pas besoin de voir. Il avait le poids de deux mortes dans ses poches, la mémoire d'un vol au bord d'une rivière allemande, un tribunal qui l'attendait, un ennemi qui approchait.
Il n'en savait pas plus que ce matin. Mais il savait quelque chose. Il savait qu'un officier mort à Elchingen avait porté cette montre, et que cet officier avait eu un commandant, et que ce commandant avait été tué au même endroit, et que quelque part dans cette chaîne de morts et de promesses, Lefebvre avait mis sa main.
Un jour — si un jour venait — il déroulerait toute cette chaîne.
Il posa la montre sur la paille, à côté de lui, et ferma les yeux.
Dehors, le silence de Paris. Dedans, le tic-tac tranquille de la montre, qui promettait à son tour, sans le savoir, que le temps n'était pas encore fini.
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