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Le Gambit de l'Officier

Lire le chapitre 3: The Debt Accepted

La salle des gardes sentait la cire chaude et le renfermé, une odeur de procès aussi vieille que l'armée. Le capitaine Duret siégeait derrière une table de chêne brut, la tête grisonnante penchée sur un dossier qu'il ne lisait pas. À sa droite, le lieutenant Aubry faisait tourner une plume entre ses doigts, l'air déjà ennuyé. Moreau se tenait au garde-à-vous, les bottes cirées ce matin encore, la tunique brossée jusqu'à l'obsession.

Renaud se tenait à trois pas de lui, les épaules rentrées. Sa joue portait la marque violette du coup de crosse qu'il avait reçu en séparant deux soldats ivres, la nuit où tout avait dégénéré. Il n'avait pas volé ce qu'on l'accusait d'avoir volé — Moreau en aurait mis sa main au feu. Il l'avait vu, ce soir-là, tirer l'ivrogne hors du brasier de la cantine, pas fouiller sa poche.

Le capitaine Duret leva enfin les yeux.

« Sergent-major Moreau. Vous demandez à témoigner en faveur du caporal Renaud. »

« Oui, mon capitaine. »

« Vous étiez présent au cantonnement cette nuit-là ? »

« J'étais au bivouac à deux cents pas, mon capitaine. Mais j'ai vu le caporal Renaud intervenir. Il a séparé deux hommes qui se battaient, dont le soldat Martin. Il n'y avait aucun vol. Martin a perdu sa bourse en tombant dans la boue — je l'ai retrouvée moi-même, le lendemain, à l'aube, à l'endroit exact de la bagarre, sous le marchepied de la charrette à vivres. »

Le capitaine Duret fronça les sourcils. Le lieutenant Aubry cessa de tourner sa plume.

« Vous l'avez retrouvée, dites-vous. Pourquoi ne pas l'avoir déposée au rapport ? »

Moreau soutint son regard. La boue, la pluie, la nuit, tout ça n'excusait rien devant une table de discipline. Mais le mensonge, lui, avait des jambes courtes. Il ne fallait pas en faire.

« Je l'ai rendue à Martin, mon capitaine. Il était content de la retrouver et s'est dit prêt à le confirmer. Le différend entre lui et Renaud était clos. Je n'ai pas jugé utile d'encombrer les registres d'une affaire qui n'en était pas une. »

La pièce retint son souffle. C'était un aveu : Moreau avait pris une initiative hors de sa chaîne de commandement. Mais c'était aussi un témoignage net, sans bavure.

Le capitaine Duret se renversa sur sa chaise, les doigts joints. Il regarda Renaud, puis Moreau. Puis il hocha lentement la tête.

« Le témoignage du sergent-major Moreau est crédible. Sa conduite à Ulm me le prouve suffisamment. Caporal Renaud, vous êtes relevé des accusations. Vous reprendrez vos fonctions demain. »

Un soupir collectif traversa la salle. Renaud ferma les yeux, brièvement. Moreau ne bougea pas.

« Sergent-major, vous resterez cinq minutes. Le reste est congédié. »

La salle se vida. Renaud, en sortant, frôla Moreau et murmura assez fort pour que seul lui l'entende : « Je te le dois, Étienne. Ma vie. Si un jour il en faut, elle est à toi. »

Moreau ne répondit pas. Il regarda son ami sortir, la porte se refermer dans un grincement.

« Sergent-major », dit le capitaine Duret.

Moreau se retourna et se remit au garde-à-vous.

« Asseyez-vous, je vous prie. »

Moreau obéit, s'asseyant sur le bord du banc. Le capitaine Duret sortit un papier d'une sacoche de cuir usée. Il ne le tendit pas, le posa à plat devant lui, comme une carte qu'on craint de froisser.

« Une citation à l'ordre du régiment, pour votre charge à Ulm. Lecture en est prévue à la parade de demain, en présence du général Vandamme et du corps d'armée. » Il fit une pause. « Mais il y a eu une modification. »

Moreau ne bougea pas. Il savait déjà ce qui allait suivre avant même que le capitaine n'ouvre la bouche. C'était écrit dans sa réserve, dans la manière qu'il avait de mesurer ses mots.

« Une autre mention a été ajoutée. Celle du sous-lieutenant de Boisgarnier. Le neveu du général. Il vous est attribué, en partie, la conduite de la charge et la capture de l'officier autrichien. »

Le sang de Moreau devint froid et lourd dans ses veines. Il ne prononça pas un mot. Une seconde passa. Deux. Trois. Le capitaine Duret le regardait, impassible, comme s'il attendait une explosion qui ne voulait pas venir.

« Je vois », dit Moreau. Sa voix était plate, égale, d'une politesse presque inquiétante.

« Moreau... Ce sont des choses qui arrivent. Vous avez l'âge pour le grade. Et le mérite. Mais il y a des noms, des protections, des familles... »

« Je comprends. »

Le capitaine le considéra un long moment. Il n'y avait rien à ajouter. Il replia le papier dans sa sacoche.

« Vous serez de la parade de demain. Vous porterez votre sabre. Vous aurez la croix du régiment, au moins. C'est déjà mieux que rien. »

« Oui, mon capitaine. »

Moreau se leva, salua, sortit. Son souffle était régulier. Mais à l'intérieur de ses tempes, quelque chose tournait avec un bruit de meule.

Dehors, le soleil couchant frappait la cour de la caserne d'une lumière orange qui dessinait des ombres longues sur la terre battue. Il marcha sans but jusqu'à dépasser les écuries et atteindre le muret qui donnait sur le champ de manœuvres. Là, il s'arrêta. Il posa les deux poings sur les pierres et regarda l'horizon sans le voir.

De Boisgarnier. Il connaissait le nom. Un jeune officier aux cheveux lisses, arrivé au régiment trois mois plus tôt avec son barda neuf et des recommandations cousues dans la doublure de son habit. Il n'avait pas mené la charge. Il n'avait pas attrapé le colonel autrichien. Il n'avait pas récupéré cette carte dont les lignes annotées l'avaient suivi jusque dans son sommeil depuis deux nuits. Mais il allait recevoir la citation.

Et Lefebvre. Lefebvre, qui promettait d'une voix lisse et livrait avec une main vide. Lefebvre, dont la montre ternie sortait d'une poche où elle n'avait rien à faire. Lefebvre, qui avait accueilli la carte comme un homme qui retrouve un billet oublié.

Moreau ferma les yeux. La meule tournait toujours en lui. Il l'entendait, ce grincement de fer contre la pierre, sous la mâchoire. Il respira lentement.

Non, il ne dirait rien. Pas encore. La parade serait demain. La croix serait là. Mais il garderait ses yeux ouverts. Il regarderait Lefebvre lire la citation, il regarderait de Boisgarnier saluer la foule, il regarderait le général Vandamme sourire sous sa moustache, et il se souviendrait de tout. Chaque nom. Chaque visage. Chaque détail.

Car un homme qui accumule ce genre de comptes finit toujours par savoir les faire payer. Il fallait juste apprendre la manière exacte de les présenter.

Il se détacha du muret. La nuit tombait sur le camp. Les feux de bivouac s'allumaient par dizaines, points d'or minuscules dans l'ombre qui gagnait. En regagnant sa tente, il croisa le fourrier qui portait le courrier du soir. L'homme lui tendit un pli à l'en-tête du régiment.

Il le rompit sans s'arrêter.

C'était un ordre de mutation, signé de la main de Lefebvre lui-même.

Le sergent-major Moreau était affecté à la garde des bagages de l'état-major, 36e régiment d'infanterie de ligne, à compter du lendemain, sous les ordres du lieutenant Aubry.

Le régiment partait pour l'Autriche dans trois jours. Moreau allait le suivre... à l'arrière.

Outre le conducteur, il ne voyait dans la carriole qu'un seul visage qu'il reconnut : celui de l'adjudant Fouchard, le scribe du régiment, qui tenait un registre sur ses genoux. Le greffier. Le seul homme qui écrivait les rapports de bataille.

La meule cessa de grincer.

Elle s'arrêta net.