Le Gambit de l'Officier
Lire le chapitre 21: The Debt Paid Forward
La nuit sentait le foin et la paille mouillée. Étienne Moreau comptait les pas du factionnaire dans le corridor—quarante-deux d'un mur à l'autre, puis un silence de trois secondes avant le retour. Il avait cessé de dormir depuis deux jours. Le sommeil ne servait plus qu'à rapprocher la mort.
Un bruit sourd, plus bas que le couloir. La porte d'entrée de la prison, peut-être. Puis un cri étranglé, coupé net. Moreau se leva, les chaînes tintant à ses chevilles. Il colla son oreille au métal froid de sa cellule.
Quelqu'un marchait dans le corridor. Deux hommes, peut-être trois, chaussés de bottes. Ils ne traînaient pas.
— Moreau ? murmura une voix rauque.
Il connaissait cette voix.
— Renaud ?
La serrure grince, la porte s'ouvrit. Renaud se tenait là, le souffle court, une dague rouge de sang à la main. Son visage portait encore les marques de la fièvre qui avait failli l'emporter à Friedland, mais ses yeux étaient ceux d'un homme qui n'avait pas oublié.
— Tu as une façon bien particulière de répondre aux invitations, dit-il en souriant. Viens. Nous n'avons pas le temps d'échanger des compliments.
Il sortit une pince de sa ceinture et s'accroupit devant les fers de Moreau.
— Où as-tu appris à faire ce métier ?
— Le métier de voleur ? Dans l'armée, comme tout le reste. Ne bouge pas.
Les menottes tombèrent. Moreau sentit le sang revenir dans ses poignets comme une brûlure. Renaud lui jeta une cape sombre et un chapeau à large bord.
— Le factionnaire de la porte est mort. Le sergent de garde, aussi. Ils retrouveront les corps avant l'aube. Nous avons une heure, peut-être moins.
— Pourquoi ? demanda Moreau, les yeux plantés dans ceux de son ancien camarade.
Renaud se releva, rangea la pince. Il paraissait moins solide que jadis—l'épaule encore bandée sous sa veste, la joue creusée. Mais un éclat l'animal habitait son regard.
— Tu m'as porté pendant quatre lieues sous le feu ennemi à Eylau. Tu ne m'as pas laissé mourir dans la boue alors que les cosaques nous tailaient en pièces. Tu crois que je pouvais te laisser pourrir dans une prison de Paris pendant que Lefebvre savoure son triomphe ?
Moreau ouvrit la bouche, mais Renaud l'interrompit d'un geste.
— Garde tes remerciements. Nous aurons le temps de verser des larmes plus tard, si nous survivons à cette nuit.
Ils sortirent dans le couloir. Deux corps gisaient dans une mare de sang qui s'élargissait lentement sur les dalles. Moreau dut enjamber celui de son geôlier—un homme qui lui avait apporté du pain sans trop de méchanceté. Il détourna le regard.
La cour était déserte. Renaud connaissait les rondes, les angles morts, les moments de passage. Ils longèrent le mur d'enceinte dans l'ombre, puis passèrent par une brèche que Renaud avait préparée—un pan de pierre descellé, masqué par un tas de bois.
Derrière le mur, la rue était vide. La pluie tombait à nouveau, fine et tenace.
— Des chevaux, dit Renaud, plus loin. Dans l'écurie d'un maréchal-ferrant qui me doit la vie.
Ils marchèrent vite, têtes baissées, capes relevées. Paris dormait autour d'eux, indifférent au drame qui se jouait dans ses entrailles. Des réverbères fumeux projetaient des halos jaunes sur les pavés. Un fiacre passa, ses roues grinçant, le cocher endormi sur son siège.
— Lefebvre arrive demain, dit Moreau à mi-voix.
— Il trouvera une cage vide.
— Il aura la fureur de mille diables.
— C'est le but. Un homme en colère fait des erreurs.
L'écurie se trouvait rue de la Huchette, derrière une porte cochère vermoulue. Le maréchal-ferrant les attendait, un vieux brigadier à moustache blanche qui ne posa aucune question. Deux chevaux sellés, des bêtes de route, pas des pur-sang. Il tendit à Moreau un paquet de vêtements civils.
— Les uniformes attireront les regards, dit Renaud. Changez-vous, et filons vers le sud.
Ils s'habillèrent en silence, troquant la tenue militaire pour des habits de marchands. Moreau se sentit étranger dans ces habits de laine grossière. Le poids de l'uniforme manquait à ses épaules.
Ils montèrent en selle et prirent la direction de la barrière d'Enfer. La pluie s'était intensifiée, lavant la ville de ses ordures et de ses secrets. Les gardes à la barrière étaient à l'abri sous leur auvent, plus occupés à leurs cartes qu'à la route. Deux voyageurs par une nuit de pluie ne méritaient pas qu'on se dérange.
Ils passèrent.
La route du sud s'ouvrit devant eux, sombre et boueuse. Les chevaux n'avaient pas le trot d'animaux frais, mais ils tiendraient jusqu'à l'aube. Moreau sentait son cœur battre fort dans sa poitrine, un rythme qu'il n'avait pas connu depuis son arrestation.
Renaud chevauchait à son côté, plié sur sa selle. Il ne se plaignait pas, mais Moreau connaissait ce genre de silence—celui qu'on impose à la douleur par la seule volonté.
Ils progressèrent pendant deux heures. Les maisons se firent plus rares, puis disparurent. Autour d'eux, la campagne s'étendait, noire et vide. À l'est, une lueur pâle commençait à poindre.
— Ils seront derrière nous au lever du jour, dit Moreau. Il faut quitter la route.
— Plus loin, murmura Renaud. Il y a un chemin de ferme qui monte vers les bois. Nous pourrons nous y cacher.
La voix était tendue, plus faible qu'une heure auparavant. Moreau ralentit sa monture et observa son compagnon. La cape sombre ne cachait pas la tache humide qui s'étendait sous son bras gauche.
— Tu saignes.
Renaud fit un geste évasif de la main.
— Ce n'est rien. Une égratignure.
— Montre-moi.
— Conduis.
Moreau insista, mais Renaud garda les yeux fixés sur la route. Ils atteignirent le chemin de ferme—un ruban de terre bordé d'ifs noirs qui grimpait vers un bosquet de chênes. Là, ils mirent pied à terre, et Moreau aida Renaud à descendre de selle.
En ouvrant la cape, il vit la blessure. Une balle avait traversé le flanc gauche, entrant par l'arrière et ressortant par l'avant. Le sang ne coulait plus ; il suintait, sombre et épais. Le visage de Renaud avait la pâleur des morts.
— Tu as pris cette balle pour moi.
— Le tireur avait une meilleure visée sur toi, souffla Renaud. Un tireur d'élite sur le toit de la prison. Je ne l'ai vu que lorsqu'il a fait feu. J'ai cru qu'il visait ton dos.
Moreau déchira sa chemise et plaqua le linge contre la plaie. Renaud grimaça mais ne cria pas.
— Il faut trouver un médecin, dit Moreau en lui passant un bras sous l'épaule. Il y a un village à une lieue d'ici.
— Non. Ils chercheront dans les villages. Conduis-moi dans les bois. Laisse-moi souffler un moment.
— Tu ne peux pas—
Renaud le saisit par le col de sa veste, avec une force surprenante pour un homme dans son état.
— Je ne suis pas venu te sortir de prison pour mourir cinq minutes plus tard. Je suis venu payer une dette. Alors arrête de discuter et fais ce que je te dis.
Ils avancèrent dans le bois, tenant les chevaux par la bride. Les branches basses fouettaient leurs visages. Renaud s'appuyait lourdement sur l'épaule de Moreau, chaque pas le vidant un peu plus de ses forces.
À l'orée d'une clairière, ils trouvèrent une grange abandonnée—un toit troué, des murs de planches disjointes. Moreau étendit son compagnon sur un lit de foin rassis et s'occupa de la blessure. Le trou de sortie était large, rougi. Parfois, une hémorragie interne ne pardonne pas.
Renaud ouvrit les yeux. Sa pupille était dilatée, son regard déjà ailleurs.
— Tu iras trouver Lannes, murmura-t-il. Tu lui donneras ce que le prêtre a apporté. Tu lui diras que Lefebvre a tué sa femme, qu'il a vendu les plans, qu'il a envoyé nos camarades à la mort par intérêt personnel.
— Je le ferai.
— Et quand tu tiendras tes épaulettes, quand tu seras officier, tu te souviendras de ceux qui sont tombés en chemin. Tu te souviendras de ceux qui auraient pu rester en arrière et qui se sont jetés dans la gueule du loup pour toi.
— Je me souviendrai.
Renaud sourit—un sourire de fièvre et d'os, mais un vrai sourire.
— C'est bon. Ma dette est payée. Plus rien ne me retient.
Sa main chercha celle de Moreau et la serra. Puis la tension quitta son visage, comme une corde qu'on lâche. Les doigts se desserrèrent, retombèrent.
Moreau resta là, immobile, sentant le poids du corps contre le sien encore tiède. La pluie frappait le toit au rythme d'un tambour lent.
Il ferma les yeux de son camarade avec le pouce. Il ne pria pas. Il ne savait plus prier.
Il chercha dans les poches de Renaud et trouva une lettre pliée. Elle n'était pas cachetée. L'écriture était celle d'un homme qui n'avait pas beaucoup fréquenté l'école :
*Si cette lettre est lue, c'est que je ne suis plus là. J'avais une dette envers Moreau depuis Eylau. Je la paie ce soir. Que l'on me pardonne les vies que j'ai prises pour honorer celle qu'il m'a sauvée. Le maréchal Lannes saura reconnaître la valeur d'un homme qui ne renonce pas.*
En dessous, d'une main plus tremblante, une dernière ligne avait été ajoutée :
*Son père aussi serait fier de lui.*
Moreau relut ces mots. Son père—mort depuis dix ans, tué à Mantoue. Personne n'avait parlé de son père depuis longtemps.
Il plia la lettre et la mit dans sa poche.
Il restait une heure avant le jour. Il restait un homme à traquer au cœur de Paris. Il restait une promesse à tenir.
Il se tourna vers les chevaux, remonta en selle, et regarda le sud. Orléans, puis la Loire. Et peut-être, si Dieu ou le hasard se montraient bons, une autre issue.
Mais cette fois, il ne fuyait plus.
Il allait à la rencontre de son destin.
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