Le Gambit de l'Officier
Lire le chapitre 22: The Priest's Mission
La pluie battait les vitres du salon particulier où le maréchal Lannes recevait ses visiteurs discrets. Le prêtre, trempé jusqu'aux os, avait refusé de s'asseoir tant que le maréchal n'aurait pas accepté de regarder ce qu'il portait sous sa soutane.
« Vous avez de l'audace, mon père, pour un homme d'Église qui vient troubler un maréchal d'Empire avec des histoires de soldats.
— Ce n'est pas une histoire, monseigneur. C'est une vérité qui pèse plus lourd que le plomb des cartouches que Moreau portait à Elchingen. »
Lannes leva un sourcil, observa le prêtre d'un regard exercé à jauger les hommes sur le champ de bataille. Il fit un geste sec vers une chaise.
« Asseyez-vous. Parlez. Et que cela vaille la peine que j'aie renvoyé mon aide de camp.
Le père Thomas tira de sous sa soutane un paquet enveloppé de toile cirée, le déposa sur la table sans un mot. Lannes le défit avec une lenteur calculée, étalant les lettres jaunies et le registre à la couverture usée. Ses doigts s'arrêtèrent sur une page où l'encre commençait à pâlir.
« Vous me dites que le général Lefebvre vendait des positions à l'ennemi avant Austerlitz ?
— Les lettres sont datées. L'écriture est la sienne. Le registre relate les paiements d'un banquier autrichien de Vienne, un certain Herr Weissmann, avec qui il correspondait sous le nom de “Le Tisserand”.
Lannes parcourut quelques lignes, puis referma le registre d'un geste sec. Il se leva, s'approcha de la fenêtre, les mains croisées dans le dos.
« Et vous voulez que je fasse quoi, mon père ? Que je porte ces pièces à l'Empereur ? Que je dénonce un général décoré sur la foi d'un prêtre défroqué et d'un sergent rebelle qui s'est évadé de prison ?
— Je veux que vous fassiez justice.
— La justice, c'est l'Empereur qui la rend. Et l'Empereur est à Vienne, en ce moment même. Mais devinez qui a l'oreille de Sa Majesté en son absence ? Le général Lefebvre en personne, qui arrive à Paris demain matin. »
Le père Thomas resta silencieux un instant. Lannes se retourna, son visage de gascon durci par des années de campagnes.
« Il y a quelque chose que vous ne me dites pas, mon père. Quelque chose qui vous a poussé à risquer la potence pour un soldat que vous n'avez pas vu depuis des années.
Thomas ouvrit la bouche, puis la referma. Il sortit alors le portrait miniature de sa poche intérieure, le posa délicatement sur la table à côté des lettres.
« Cette femme, dit-il d'une voix altérée. Elle s'appelait Madeleine. Madeleine Lefebvre, avant qu'il ne devienne général. Je l'ai enterrée de mes propres mains à Marengo, après qu'elle soit morte en me disant que son mari vendait tout. Tout, comprenez-vous ? »
Lannes s'approcha du portrait, le prit avec une précautions inhabituelle. Ses yeux s'étrécirent.
« Marengo. Vous y étiez ?
— J'étais sergent au 8e de ligne. C'est là que j'ai reçu ma vocation, en tenant la main d'une femme qui se vidait de son sang sur la paille d'une grange, pendant que son mari se faisait décorer par Bonaparte.
Le maréchal reposa le portrait. Long silence. La pluie remplissait la pièce d'un bruit de fond continu.
« Vous comprenez ce que vous demandez, mon père ? Si je porte ces preuves à l'Empereur sans qu'elles soient irréfutables, je me fais un ennemi mortel. Si Lefebvre est innocenté, c'est moi qui serai déchiqueté par la calomnie. »
Il fit quelques pas, les mains à nouveau croisées dans le dos.
« Votre Moreau. Il est où, actuellement ?
— Je ne le sais pas. Il s'est évadé avec un camarade. Ce camarade est mort dans une grange, je crois, et je ne sais pas si Moreau a survécu.
— S'il a survécu, où ira-t-il ?
Thomas hésita. Il pensa à la carte que Renaud avait décrite, aux instructions murmurées dans la cellule. Il choisit de ne pas tout révéler.
« Il cherchera des preuves. Encore plus solides que celles-ci, si elles existent. Je crois qu'il retournera là où tout a commencé. »
Lannes hocha la tête. Il revint vers la table, appuya ses deux mains sur le rebord, et fixa le prêtre avec une intensité nouvelle.
« Voici ce que je vais faire, mon père. Je vais examiner ces pièces. Si elles se révèlent authentiques — et je saurai le voir — je ne les porterai pas à l'Empereur. Pas encore.
— Mais c'est votre devoir !
— Mon devoir, c'est de servir la France. Et la France ne sera pas bien servie si je livre un général en pièces sans être sûr à cent pour cent que je peux gagner cette bataille. Lefebvre a des amis. Il a des alliés qui occuperont des postes que moi-même je convoite. »
Il laissa la phrase flotter dans l'air humide, puis se redressa.
« Tenez-vous prêt à lui transmettre un message, si jamais vous le revoyez.
— Quel message ?
Lannes retourna le portrait dans ses mains, observa le visage de la femme morte.
« Dites-lui que j'ai besoin d'un homme capable de pénétrer les lignes ennemies, de se faire passer pour ce qu'il n'est pas, et de rapporter des preuves que personne ne pourra contester. Dites-lui que s'il ramène la preuve irréfutable — la preuve que Lefebvre a trahi, pas juste par des lettres mais par des actes concrets, des paiements saisissables, des témoins vivants — alors il aura ce qu'il désire.
— Que désire-t-il, monseigneur ?
— Une commission. Des épaulettes d'officier, signées de ma main. Et moi, j'aurai le dossier que je veux pour convaincre l'Empereur que je suis le seul homme de confiance pour remplacer Lefebvre à la tête de la cavalerie de réserve. »
Le prêtre se leva, ramassa ses papiers restés sur la table, mais laissa le portrait. Lannes le prit, le retourna un instant, puis son regard se fit soudain plus aigu.
« Attendez. Cette inscription. “Pour ma promesse.” Qu'est-ce que cela signifie ?
— Je l'ignore. Le portrait était caché dans une montre que Moreau portait au cou. Il l'a reçue d'un officier autrichien mourant à Elchingen — un homme que Lefebvre avait laissé pour mort sur le champ de bataille, à qui il avait pris la montre en disant qu'il s'agissait d'un héritage de commandant.
Lannes resta figé. Il tourna le portrait entre ses doigts, puis le plaqua soudain contre la lumière de la bougie.
« Un officier autrichien, dites-vous ? Décrivez-le.
— Je ne l'ai jamais vu. Moreau dit qu'il était jeune, pas plus de vingt-cinq ans, avec une cicatrice au-dessus de la lèvre…
— Et cette cicatrice, serait-elle à droite ou à gauche ?
Le prêtre parut troublé par l'intensité de la question.
« Je crois qu'il a dit à gauche. Oui, certainement. À gauche.
Lannes reposa le portrait avec une lenteur inhabituelle.
« Le comte von Hallberg, murmura-t-il. Je le connaissais. Il était l'envoyé privé de l'archiduc Charles pour des négociations secrètes de paix, juste avant Elchingen. Il a été déclaré disparu après la bataille. Certains disaient qu'il avait été tué, mais son corps n'a jamais été retrouvé. »
Il releva la tête vers le prêtre, les yeux brillants d'une lumière nouvelle.
« Et cette montre — cette montre provenait de la tente personnelle de Lefebvre, dites-vous ? Non. Elle provenait probablement du cadavre d'un diplomate qui portait en lui des secrets que l'Autriche voulait livrer à Napoléon, et que quelqu'un aurait pu vendre au plus offrant. »
Le prêtre déglutit.
« Que voulez-vous dire ?
— Je veux dire que, si ce que vous me racontez est vrai, cette montre n'est pas une relique de bataille. C'est une preuve de meurtre politique. Si von Hallberg est mort en possession de documents de paix, et que ces documents ont disparu avec sa montre, alors quelqu'un les a volés et les a peut-être vendus. Et si ce quelqu'un est bien celui que je pense…
Lannes s'interrompit, saisit une plume, griffonna quelques lignes sur un bout de papier qu'il cacheta d'un sceau de cire sans attendre que la cire refroidisse.
« Trouvez Moreau. Il se dirige probablement vers Strasbourg — c'est le seul chemin qu'un homme évadé peut prendre pour rejoindre la frontière sans attirer l'attention. Il y a une auberge, à la sortie nord de la ville, appelée L'Écu de Lorraine. On y tient un livre des voyageurs. Il y laissera un signe à la page d'aujourd'hui s'il pense avoir besoin d'aide. »
Il lui tendit le papier scellé.
« Donnez-lui ceci. Un ordre de réquisition signé de ma main, le présentant comme courrier officiel du ministère de la Guerre. Cela lui donnera accès aux étapes militaires et aux écuries impériales. Mais prévenez-le : s'il est arrêté avec ce papier, il sera fusillé comme espion et je nierai toute connaissance de son existence. »
Le père Thomas prit le papier avec des mains qui tremblaient légèrement. Il le glissa dans sa soutane.
« Et s'il refuse ? S'il décide de continuer seul vers Lefebvre pour une vengeance personnelle ?
Lannes retourna vers la fenêtre, son regard perdu dans la pluie.
« Alors il mourra, et Lefebvre triomphera. Et la France perdra, sans même le savoir. Dites-lui que j'ai vu des hommes comme lui. Des hommes qui portent l'honneur comme une armure, jusqu'à ce qu'elle les étouffe. Sa seule chance, c'est de servir. Pas de se venger. La vengeance n'apporte rien aux morts. Mais le service — le service peut tout changer. »
Le prêtre s'inclina, puis se retourna vers la porte. Il s'arrêta sur le seuil, se tourna à moitié.
« Une dernière chose, monseigneur. Vous avez dit que Lefebvre arrivera à Paris demain. Que se passera-t-il quand il découvrira la cellule vide ?
Lannes esquissa un sourire froid qui n'atteignit pas ses yeux.
« Il comprendra que quelqu'un l'a trahi. Et il cherchera qui. Peut-être qu'il trouvera le prêtre qui a visité le prisonnier la veille de l'évasion. Peut-être qu'il posera des questions sur un aumônier discret qui rendait visite aux condamnés à la prison militaire. »
Le sourire s'effaça.
« Soyez prudent, mon père. Très prudent. Et si vous vous doutez qu'on vous suit, brûlez ce papier, brûlez le portrait, et oubliez que vous avez jamais connu un homme nommé Moreau. »
Le père Thomas hocha la tête, une fois, puis s'effaça dans le couloir obscur sans un mot de plus.
La porte se referma. Lannes resta seul face à la pluie qui ruisselait sur les vitres, le portrait de Madeleine Lefebvre entre ses doigts, son regard semblant le fixer à travers les années.
« Pour ma promesse… » murmura-t-il. Puis il glissa le portrait dans sa poche et appela son aide de camp.
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