Le Gambit de l'Officier
Lire le chapitre 24: The Captain's Gambit
La poussière de la route de Salamanque collait à la gorge de Moreau. Il avait troqué l’uniforme de courrier contre une veste de paysan, mais rien ne pouvait masquer sa carcasse de soldat. Le capitaine Duval, lui, avait vieilli de dix ans en deux campagnes. Il se tenait dans l’ombre d’un porche effondré, le visage creusé par la fièvre des marais, et il regardait Moreau comme on regarde un fantôme.
« Tu devrais être mort, Moreau. On le dit partout. Fusillé à Paris. »
— Pas encore. Et j’ai besoin de toi.
Duval cracha dans la poussière. Il portait encore l’uniforme bleu de l’état-major de Ney, mais tout en lui sentait la déroute. Derrière lui, dans la cour du monastère en ruine, une vingtaine de traînards cuvaient leur vin volé. L’armée de Ney se désagrégeait dans les montagnes espagnoles, rongée par la guérilla et le manque de tout.
« J’ai vu ton signal à l’auberge. Le chiffre “23” sur le mur, à côté du crucifix. Tu prends des risques pour un homme qui n’a plus d’épaulettes.
— J’ai appris à compter sur personne d’autre que moi. Et toi, Duval, tu es le seul qui connaisse les vieilles méthodes.
Duval plissa les yeux. Il savait de quoi Moreau parlait. Ils avaient appris la cryptographie ensemble, à l’École de guerre, dans un cours que le professeur avait qualifié d’“art de la guerre invisible”. Duval avait été le meilleur de la promotion. Il l’était encore, sans doute, même si personne ne lui demandait plus rien.
« Montre-moi.
Dans la pénombre du porche, Moreau déplia les feuillets du registre volé. Le papier suait encore l’encre grasse de l’état-major de Lefebvre. Duval les parcourut d’un regard rapide, puis s’arrêta sur la page où les permutations s’étalaient : RHN, NHR, RNH, HNR, et cette ligne de psaume griffonnée en marge.
« Tu as essayé le césar ? demanda Duval.
— Oui. Rien. La clé n’est pas alphabétique.
— Tu as essayé le chiffre de Vigenère ?
— Sans la phrase-clé, c’est de la divination.
Duval sourit — un sourire triste qui ne touchait pas ses yeux. Il replia le papier et le rendit à Moreau.
« Les officiers modernes ne connaissent que les chiffres à clé simple. Mais Lefebvre n’a pas été formé à l’École de guerre. Il a appris sur le terrain, avec les vieux d’Italie. Et les vieux d’Italie, ils utilisaient la méthode du livre.
— Le livre ?
— Un texte connu des deux correspondants. Le destinataire a le même livre, il compte les mots, les lignes, les lettres. Pas besoin de clé alphabétique. Le texte lui-même est la clé.
Moreau ferma les yeux. La ligne de psaume. “Même quand je marche dans la vallée de l’ombre de la mort, je ne crains aucun mal, car tu es avec moi.” Le psaume 23. Mais quel livre ? Quel texte ?
Duval le regardait, et quelque chose dans son regard disait qu’il avait déjà compris. Il fouilla dans sa besace et en tira un petit volume usé, couvert de cuir noir.
« Le psautier de campagne. On le distribue aux aumôniers, mais les vieux officiers s’en servent aussi. Chaque mot a un numéro. Chaque ligne a une position. Si Lefebvre a écrit “23.III”, il veut dire psaume 23, troisième ligne. Regarde.
Il ouvrit le livre à la page marquée. Psaume 23, verset 3 : “Il restaure mon âme. Il me conduit dans les sentiers de la justice, à cause de son nom.”
Duval compta sur ses doigts.
« Maintenant, prends tes permutations. RHN. R pour “restaure”. H pour le septième mot après “R” dans la ligne. N pour le quatorzième. Ça te donne trois lettres. Et comme tu as quatre permutations… »
Moreau saisit le papier et un crayon. Il recompta plusieurs fois, la sueur perlant à son front. Duval l’observait sans rien dire. Quand Moreau releva la tête, ses yeux étaient chargés d’une rage froide.
« L. E. F. “LEF”. Puis “EBVRE” avec les autres permutations. Ça donne LEFEBVRE.
Duval ne sembla pas surpris. Il hocha lentement la tête, comme un homme qui vérifie une hypothèse vieille de plusieurs mois.
« Lefebvre. Le destinataire final des paiements, c’est Lefebvre lui-même.
Moreau froissa le papier dans son poing.
« Il se paie lui-même pour trahir. Il écrit des rapports qui le couvrent, et il encaisse l’argent autrichien par l’intermédiaire de ce banquier Haas. Mais qui est “A” ? Qui transmet l’argent en France ?
— Tiens, regarde la date du dernier transfert.
Moreau relut. « 23.III — Transfert à H. par l’intermédiaire de A. »
— Le 23 mars, dit Duval doucement. Avant Elchingen.
— Elchingen ?
— Oui. Et devine qui commandait le corps qui a pris le pont d’Elchingen ?
Moreau chercha dans sa mémoire. La bataille, les charges, la fumée. Et puis le nom qui remontait des rapports officiels, celui qu’on avait couvert de gloire après la victoire.
« Ney.
— Ney, répéta Duval. Tout semble le désigner. Les paiements à “H”, c’est peut-être lui. Il avait accès aux routes, aux convois. Il avait besoin d’argent pour ses “dépenses spéciales”. On l’appelait le Rougeaud, mais personne ne savait où passait son or.
Moreau sentit le sol se dérober sous lui. Tout ce qu’il avait construit — des mois de fouilles, de risques, de morts — le menait à un maréchal de France. L’un des hommes les plus décorés de l’Empire. Le Lion Rouge. Comment dénoncer un tel homme sans preuve irréfutable ?
Il regarda Duval, et quelque chose dans le silence du capitaine ne sonnait pas juste.
« Tu le crois coupable, Duval ?
— Je crois ce que disent les chiffres. Mais je connais Ney. Je l’ai suivi depuis la Pologne jusqu’ici. Ce n’est pas un traître.
— Alors pourquoi les paiements ?
Duval hésita. Il jeta un regard vers les soldats dans la cour, puis baissa la voix.
« Parce qu’il est la cible, Moreau. Le piège est construit pour qu’on le découvre. Tout pointe vers Ney. Trop parfaitement. Lefebvre a tout fait pour que quelqu’un, un jour, déterre ce registre et croie que Ney est l’homme. Et quand tu le dénonceras, avec tes preuves, tu ne détruiras pas Lefebvre. Tu détruiras le bouclier qui protège encore la France contre les Autrichiens.
— Alors c’est un leurre ?
— C’est un échafaud. Lefebvre prépare la chute de Ney depuis des années. Il veut sa tête, et aussi l’argent qui va avec. Si tu suis ces indices jusqu’au bout, tu ne trouveras que le gibet de Ney. Et Lefebvre sera libre de poursuivre son trafic sans que personne ose le regarder.
Moreau resta silencieux un long moment. La poussière tourbillonnait dans la lumière rasante. Les montagnes espagnoles semblaient les murs d’une prison plus vaste que celle de Paris.
« Alors il faut que je trouve où Lefebvre cache la vraie preuve, dit-il lentement. Ce que Ney n’est pas. Quelque chose qui le lie directement au meurtre de von Hallberg.
— Et ça ne se trouve pas dans son état-major, dit Duval. Ça se trouve dans ses affaires personnelles. Ce qu’il garde près de lui, ce qu’il n’ose pas confier à un registre.
Moreau pensa au visage de Madeleine Lefebvre, morte à Marengo en accusant son mari. Aux morts de sa propre escadrille. À Renaud, exsangue dans une grange.
« Il faut que je sache où il va être, dit-il.
Duval lui tendit un morceau de papier froissé.
« Il doit passer par Salamanque dans trois jours. Il vient inspecter les comptes de l’armée d’Espagne — officiellement. Si tu veux le prendre, c’est là. Mais Moreau… » Le capitaine posa une main sur son bras. « Tu es seul. Lannes ne te couvrira plus. Lefebvre sait que tu es vivant, et il a des hommes partout. Si tu es pris sans uniforme, sans papiers valables, ce sera une corde dans une cour de caserne, comme un espion. »
Moreau rangea le papier. Il savait ce que cela signifiait. Il ajusta la veste de paysan sur ses épaules, mais ses doigts tremblaient légèrement.
« On m’a déjà condamné à mort deux fois, dit-il. La troisième, je veux que ça compte.
Il sortit du porche, la chaleur espagnole l’enveloppant comme un linceul. Duval le regarda s’éloigner, puis se retourna vers le psautier resté ouvert sur le rebord du mur. Quelque chose dans la page, à la dernière ligne du psaume, attira son regard : aux versets ajoutés par un copiste inconnu, une note marginale écrite d’une main différente. Duval se pencha, déchiffra la phrase à voix basse :
« …et celui qui lit comprendra que la mort ne se paie qu’une fois. »
Il leva les yeux, mais Moreau avait déjà disparu dans la poussière dorée de la route de Salamanque.
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