Le Gambit de l'Officier
Lire le chapitre 25: The Body at Eylau
La poussière leur montait à la gorge. Moreau talonna son cheval dans le ravin desséché, Duval sur ses talons, les balles des guérilleros sifflant au-dessus de leurs têtes comme des guêpes furieuses. Ils avaient cru semer la colonne espagnole dans les contreforts de la Sierra de Francia, mais les partisans connaissaient chaque pierre de ce paysage hostile.
— À gauche ! cria Duval.
Moreau tira sur les rênes, sa monture peinant sur le terrain rocailleux. Un coup de feu claqua, plus proche que les autres. Son cheval hennit, s'effondra, l'envoyant rouler dans la terre sèche. Il se releva, l'épée à la main, cherchant Duval des yeux — mais une trentaine de cavaliers en uniformes français surgirent du coude du ravin, sabres dégainés, et le cercle se referma avant qu'il ne puisse esquisser un geste.
— Sergent-major Moreau, je présume ?
L'officier qui parlait portait les épaulettes de capitaine et un sourire mauvais. Moreau ne le connaissait pas, mais il connaissait l'insigne brodé sur son col : l'aigle de la division Lefebvre.
Duval se figea, la main sur la garde de son sabre, mais il était inutile de combattre. Trente contre deux. Moreau laissa tomber son arme.
— Capitaine Roussel, annonça l'officier. Le général Lefebvre a beaucoup entendu parler de vous. Il brûle de faire votre connaissance.
***
Ils les conduisirent à travers la campagne espagnole pendant deux jours, mains liées, chevaux tenus en laisse. Moreau ne parlait pas. Duval non plus. Ils échangèrent un seul regard lorsque les clochers d'une petite église apparurent à l'horizon, perchée sur une colline déchiquetée, abandonnée depuis longtemps si l'on en jugeait par son toit effondré et ses vitraux aveugles.
C'est là qu'on les enferma, dans la sacristie, sous la garde de six soldats armés de mousquets chargés.
La nuit tomba. Puis le matin vint. Puis un autre soir.
Le troisième jour, la porte s'ouvrit.
Lefebvre entra comme s'il possédait l'endroit — et plus encore. Il avait vieilli depuis Austerlitz, le visage plus lourd, les yeux plus enfoncés, mais il portait encore ses galons de général de division avec cette arrogance qui avait toujours fait bouillir le sang de Moreau. Derrière lui, deux adjudants et un homme en redingote civile que Moreau ne reconnut pas.
— Moreau, dit Lefebvre avec une chaleur feinte. Je dois avouer que j'ai rarement vu une carrière se briser avec autant d'élégance. Vous auriez pu être colonel, à l'heure qu'il est. Vous avez choisi d'être un cadavre.
— Je ne suis pas encore mort.
— C'est une question de temps, mon cher. Une question de temps.
Lefebvre fit un signe. Les adjudants empoignèrent Duval et l'emmenèrent dehors, malgré ses protestations. Moreau resta seul face au général, les liens de corde toujours serrés autour de ses poignets.
— Voilà, dit Lefebvre en s'asseyant sur un banc de bois vermoulu. Nous pouvons parler librement. Vous avez volé quelque chose chez moi, durant votre petite visite à ma quartier-général. Un registre. Vous l'avez emporté à travers la France, puis jusqu'ici, dans l'espoir d'en faire une arme contre moi.
Moreau ne répondit pas.
— Ce qui est amusant, poursuivit Lefebvre en sortant un mouchoir de sa poche et en époussetant son col, c'est que vous avez couru après cette preuve avec l'énergie d'un homme qui croit tenir sa vengeance. Vous vous êtes rendu à Salamanque, n'est-ce pas ? Vous y avez rencontré le capitaine Duval, un homme d'une intelligence remarquable, à ce que l'on dit.
Il laissa le silence s'installer.
— Le problème, Moreau, c'est que cette preuve que vous cherchez si ardemment... elle est introuvable. Parce qu'elle est dans une maison de tolérance de Salamanque, rue de los Milagros, troisième étage, sous le lit de la chambre où vous avez passé la nuit, cachée dans une boîte à biscuits. Et vous n'avez pas eu le temps de la récupérer avant de prendre la fuite, poursuivi par mes hommes.
Moreau sentit son sang se glacer. Il avait laissé le registre chez la veuve Moreno, en sécurité, croyait-il. Lefebvre ne pouvait pas le savoir à moins que...
— J'ai partout des informateurs, souffla Lefebvre comme s'il lisait dans ses pensées. Même dans les bordels de Salamanque. Surtout dans les bordels, devrais-je dire. Les hommes parlent quand ils sont entre les jambes d'une femme. Ils se croient invincibles. Ils deviennent négligents.
Il se leva et fit quelques pas dans la sacristie, son ombre s'allongeant sur les dalles poussiéreuses.
— Alors voilà notre situation. Vos preuves brûleront ce soir dans la cour de l'auberge où mes hommes les ont trouvées. Vous n'avez plus rien. Vous êtes un déserteur traqué, un espion présumé, un homme sans pays et sans avenir.
Moreau chercha une riposte, un mensonge, une ruse. Rien ne vint.
— Et puisque vous semblez vous accrocher à l'idée que vous avez quelque chose sur moi, dit Lefebvre en se tournant vers la porte, laissez-moi vous montrer quelque chose qui vous fera comprendre la réalité de votre situation.
Il frappa deux fois dans ses mains. L'homme en redingote civile entra, accompagné de deux soldats portant une civière macabre.
Sur la civière reposait un corps. Un corps en uniforme de lieutenant, la poitrine lacérée d'une balle, les yeux encore ouverts sur le vide.
Moreau reconnut le visage malgré les mois écoulés depuis sa disparition.
Le lieutenant Armand. Le jeune officier qui avait découvert les rapports falsifiés et le marché noir de Lefebvre, et qui avait disparu à l'automne, sans laisser de trace. Moreau l'avait cherché. Tout le monde l'avait cherché. On parlait de désertion, d'un accident, d'une capture par les Prussiens.
— C'est lui, murmura Moreau.
— C'était lui, rectifia Lefebvre. Dans son dernier rapport, il écrivait à son père, qui siège au Sénat, une lettre exposant ce qu'il avait découvert. Une lettre qui ne partit jamais. Mes hommes l'ont interceptée et, quelques jours plus tard, le lieutenant Armand a eu un accident lors d'une patrouille de routine. Une chute de cheval, ont dit les rapports. Un coup de feu accidentel, ont ajouté les témoins.
Il s'accroupit à côté du corps, et du bout des doigts, avec une douceur presque tendre, il ferma les paupières du mort.
— Il avait votre âge, Moreau. Il avait vos illusions. Il croyait que l'honneur avait un poids réel dans cette armée. Il croyait que la vérité finirait par triompher, parce que c'est ce qu'on lui avait apprit à l'école militaire.
Il se releva et fixa Moreau droit dans les yeux.
— Vous faites la même erreur que lui. Vous croyez que vos preuves, vos découvertes, vos indignations comptent pour quelque chose. Elles ne comptent que si quelqu'un les croit. Et personne ne vous croira, Moreau. Personne. Parce que je ferai en sorte que chaque mot que vous prononcerez ressemble au délire d'un déserteur, d'un traître, d'un fou.
Lefebvre fit un pas vers la porte, puis se retourna.
— Le lieutenant Armand a passé trois jours ici, dans cette pièce, avant de mourir. Il a eu tout le temps de comprendre la futilité de ses efforts. Je vous offre la même opportunité. Réfléchissez à votre situation. Quand je reviendrai — et je reviendrai — vous me direz ce que vous savez du registre, de ce que vous en avez copié, de tous ceux qui l'ont vu. Et si vous refusez, eh bien...
Il jeta un coup d'œil au corps d'Armand.
— Vous ne manquerez pas de compagnie pour l'éternité.
La porte se referma. Le verrou claqua.
Moreau resta seul avec le mort.
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