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Le Gambit de l'Officier

Lire le chapitre 4: The Battle Forgery

La pluie glacée d’Austerlitz n’avait pas encore cessé lorsque l’ordre tomba, sec et sans appel, porté par un sous-officier d’état-major qui évita soigneusement le regard de Moreau. Le régiment devait tenir la droite, disait l’ordre. Sauf que Moreau, lui, devait tenir les bagages. Derrière une colline. Avec une demi-section de traînards et de chevaux blessés.

Il avait serré les mâchoires, salué, et s’était exécuté.

C’était là, sous un chêne dégoulinant, qu’il vit la colonne de Fouchard traverser le champ de bataille pour rejoindre le poste de commandement du colonel Lefebvre. Le scribe, courbé sur sa mule, portait sa sacoche de cuir comme on porte un enfant malade. Deux cavaliers d’escorte légère l’accompagnaient, inutiles, mais ostentatoires.

« Moreau, tu regardes la mauvaise direction », dit le caporal Vasse, un vieux grognard affecté à la garde des bagages après avoir perdu deux doigts à Elchingen. Il cracha par terre. « Les balles sont devant. C’est là qu’est ton régiment. »

Moreau ne répondit pas. Il regardait Fouchard disparaître derrière une crête rocheuse, là où Lefebvre avait installé son quartier improvisé. La pluie redoubla, et un grondement sourd parcourut la plaine : l’artillerie russe venait d’ouvrir le feu.

Une heure plus tard, le canon s’était tu. Non par victoire, mais par repli. Des estafettes passaient au galop, porteurs de nouvelles contradictoires : les hauteurs étaient prises, les hauteurs étaient perdues, le centre tenait, le centre cédait. La fumée des canons se mêlait à la pluie pour former une brume sale qui dévorait l’horizon.

« Va falloir bouger les caissons », dit Vasse, désignant les chariots de munitions. « Si les Russes percent à gauche, on est en première ligne de leurs hussards. Et j’ai pas envie de mourir pour des lettres de soldes. »

Moreau hocha la tête. C’est en comptant les caissons qu’il le vit. Une silhouette familière, qui se glissait hors de la tente de commandement de Lefebvre en regardant autour d’elle, méfiante. Fouchard. Le scribe tenait un rouleau de papier serré contre sa poitrine, comme s’il s’agissait d’or pur.

Fouchard ne remonta pas vers les lignes. Il alla plutôt vers la carriole médicale, se pencha, fit mine d’attacher une sangle, puis se releva et disparut entre les arbres.

Moreau se retourna. Les chevaux piaffaient, les canonniers s’agitaient. Personne ne regardait.

« Vasse, prends le compte. Je reviens. »

Sans attendre de réponse, il partit d’un pas vif, semblant inspecter les chariots un par un pour ne pas attirer l’attention. La tente de Lefebvre se dressait à une centaine de mètres, à l’abri d’un pli de terrain. Le colonel en sortit presque aussitôt, les épaules droites, l’air satisfait d’un homme qui avait réussi une affaire difficile.

Moreau se coula derrière un caisson renversé. Il attendit que Lefebvre ait disparu en direction du champ de bataille.

Puis il entra dans la tente.

Il ne s’attendait pas à trouver grand-chose. De la paperasse, peut-être. Une carte. Les ordres du jour. Mais ce qu’il trouva, c’était un rapport, couché sur une planche de fortune, encore humide d’encre. Il le lut une première fois, sans comprendre. Puis une seconde fois. Et une troisième fois, avec une colère qui lui serra la gorge.

C’était le rapport de la bataille du jour. Le rapport de *sa* bataille, celle de la veille, à Ulm, celle où il avait mené la charge. La date était falsifiée d’un jour, les effectifs triplés. Le rapport décrivait une force autrichienne de « vingt mille hommes, fortement retranchés », une « résistance acharnée » et une « manœuvre décisive de l’aile droite » qui avait percé les lignes ennemies et forcé la reddition du commandant adverse.

Moreau connaissait la vérité. Il y avait eu quatre mille Autrichiens. Ils n’étaient pas retranchés ; ils étaient en colonne de marche, surpris par une charge de flanc. Et l’aile droite n’avait pas percé : c’était *lui*, Étienne Moreau, qui avait mené ses cinquante cavaliers dans cette brèche-là, au centre, quand Lefebvre n’avait rien ordonné de tel.

Le rapport ne le mentionnait pas. Le rapport ne mentionnait *personne*. Pas de Moreau, pas de Renaud, pas de Vasse. Le rapport ne mentionnait qu’une chose : le colonel Lefebvre, seul, héroïque, ayant « tenu la droite avec une fermeté admirable ».

Il y avait aussi une annotation en marge, écrite d’une main autre que celle de Fouchard, plus nette, plus militaire : « Pour soutien ferme et brillante conduite, proposer pour élévation au grade de général de brigade. »

Lefebvre écrivait sa propre promotion à l’encre fraîche, sur un champ de bataille où il n’avait pas mis un pied.

Moreau entendit un pas derrière lui. Il cacha le rapport plié dans sa veste, plus par instinct que par stratégie, et se raidit. Quand il se retourna, Fouchard se tenait au seuil de la tente, une expression indéchiffrable sur son visage maigre.

« Sergeant-Major », dit Fouchard. Sa voix était calme, presque douce. « Le colonel Lefebvre m’a prié de veiller à ce que les archives restent sèches. »

« Elles sont sèches », dit Moreau. Il fit un pas vers la sortie.

« Qu’avez-vous vu ? »

« Des caissons et des mules. Rien qu’une tapisserie ne saurait améliorer. »

Fouchard ne bougea pas. Il baissa la voix. « Vous ne voulez pas savoir pourquoi on vous a mis aux bagages, Moreau ? »

« Parce que j’ai sauvé un caporal qui a cogné un fourrier. »

« Non. Parce que vous êtes dangereux. Lefebvre vous craint. Il a une théorie, vous savez. Il dit qu’un homme qui lit trop vite les cartes finit par lire trop vite les hommes. Le jour où vous verrez ce qu’il fait dans ce rapport… » Fouchard laissa la phrase en suspens. « Il vous devra une réponse. Il a horreur de devoir des réponses. »

Moreau sentit le rouleau de papier contre sa poitrine. Le pouls battait dans sa gorge.

« Et vous, Fouchard ? Vous écrivez ce qu’on vous dit d’écrire ? »

« J’écris ce qui me tient en vie », dit le scribe. « Et je vous conseille d’en faire autant. »

Il s’effaça. Moreau sortit, salua du bout du menton, et marcha vers les lignes sans se retourner.

Derrière lui, il savait que Fouchard le regardait partir.

Le soir tomba. La victoire était française, mais une victoire étrange, gagnée à l’usure, après des heures de confusion où l’on ne savait jamais où étaient les lignes. Moreau se porta volontaire pour porter le rapport de pertes du régiment au quartier général. Ce n’était pas un hasard. Il voulait passer devant la tente de l’état-major, écouter ce qui se disait, voir ce qui s’écrivait.

Il passa près de la table où Lefebvre conversait avec un aide de camp. Le colonel parlait fort, d’une voix exagérément claire, comme pour être entendu de tous.

« … et le rapport, Fouchard, remets-le moi ce soir, corrigé. Je veux qu’il soit précis. Je veux que personne ne puisse dire que nous n’étions pas là. »

Moreau ralentit, l’oreille tendue.

« Et ce sergent ? » demanda l’aide de camp. « Le nommé Moreau. Celui qui a mené la charge à Ulm. Le général veut le recommander. Le rapport de cette matinée a attiré l’attention. »

Lefebvre répondit sans hésiter, la voix coupante comme un sabre :

« Moreau est un excellent cavalier. Médiocre lecteur d’ordres. Il a failli faire échouer la manœuvre en chargeant sans l’ordre de l’état-major. Le général est patriotiquement impressionnable. Je corrigerai cela dans le rapport final. »

Et il rit. Un rire léger, facile, comme on rit devant une mauvaise anecdote de mess.

Moreau serra le rouleau de papier sous sa veste. Il se souvint alors du nom que le capitaine autrichien avait murmuré dans son délire, la nuit où Moreau l’avait capturé. *« Delacroix… Delacroix nous avait promis… »*

Il ne savait pas encore ce que cela signifiait. Mais il savait maintenant que Lefebvre mentait non seulement pour lui-même, mais pour enterrer quelque chose d’autre. Et que le rapport caché dans sa veste était peut-être la seule preuve qui restait en vie.

Il ne le détruirait pas.

Il irait voir le général en personne.