Le Gambit de l'Officier
Lire le chapitre 32: The Full Pardon
La tente de l’Empereur sentait la cire et le vieux cuir. Une seule bougie éclairait la carte dépliée sur la table, mais Napoléon se tenait dans l’ombre, les mains croisées dans le dos. Moreau se tenait au garde-à-vous devant lui, la tête haute, les épaules encore raides de la nuit au tribunal.
— Sergent-Major Moreau, dit Napoléon sans se retourner. Vous avez fait ce que mes généraux auraient dû faire depuis des années. Vous avez déterré un traître avec une montre et un bout de papier.
Il pivota. Ses yeux semblaient noirs sous le bicorne.
— Et vous n’en demandez pas plus qu’une enquête.
— C’est déjà beaucoup, Votre Majesté.
Napoléon rit — un bref aboiement sans joie.
— Beaucoup. Vous avez risqué la fusillade pour cela. Trois ans de carrière, des camarades morts à Ulm, un major assassiné, et vous appelez cela *beaucoup*?
Il s’approcha de la table et posa les deux mains sur le rebord.
— Écoutez-moi, Moreau. Lefebvre est dégradé. Il sera jugé en France dès que la campagne est finie — *mais* la sentence reste secrète jusqu’à demain soir. D’ici là, ses amis croient encore qu’il commandera l’artillerie de réserve. Et vous, vous serez dans leurs rangs, un lieutenant de vingt-quatre heures sans troupes sous vos ordres.
Moreau n’avait pas prévu que l’Empereur lui dirait cela. Il avait prévu un ordre sec et une poignée de main. Berthier avait été clair : après Borodino, l’enquête. Rien de plus.
— Votre Majesté, je connais les risques.
— Les connaissez-vous ? demanda Napoléon, s’approchant encore. Ce matin, un de ces hommes — un officier que Lefebvre a fait promouvoir sur de faux rapports — croyez-vous qu’il hésitera à vous planter un couteau entre les côtes dans la mêlée ? Une baïonnette anonyme, un cheval qui tombe, un boulet. La guerre offre mille excuses.
Moreau serra la mâchoire.
— Alors je m’y prépare, Sire.
Napoléon le regarda en silence. Puis il sourit — un sourire mince et calculateur.
— C’est ce que j’aime chez vous. Vous ne reculez pas. C’est pour cela que je ne vais pas vous laisser seul avec les chacals.
Il se dirigea vers une petite table où étaient posés des papiers, en saisit un et le lui tendit.
— Lisez.
Moreau s’exécuta. C’était un décret impérial, rédigé à la hâte, avec l’écriture nerveuse de l’Empereur lui-même. Les phrases dansaient devant ses yeux, mais le sens lui frappa comme un coup de poing :
*« Par ordre de Sa Majesté l’Empereur Napoléon Ier, une amnistie générale est accordée à tous les soldats et sous-officiers injustement punis ou cassés de leur grade par suite de rapports falsifiés par le général dégradé Jean-Baptiste Lefebvre. Leurs états de service seront corrigés, leur casier effacé, et leurs honneurs rétablis. »*
— Sire… balbutia Moreau.
— Il y avait combien d’hommes comme vous ? demanda Napoléon. Combien de vies brisées par un salaud qui remplissait ses rapports avec des morts inventées ?
Moreau pensa à Hugues, le canonnier cassé pour avoir refusé un ordre que Lefebvre n’avait jamais donné. À d’autres noms entendus dans les camps — des sergents dégradés, des caporaux chassés, des soldats disparus dans des bataillons punitifs.
— Des dizaines, dit-il. Peut-être plus.
— Des dizaines. Et un mort que je peux réparer.
Napoléon tendit un second papier. Moreau le prit d’une main tremblante. Cette fois, son regard s’embua.
*« La mémoire du Lieutenant Charles Renaud, tué à Austerlitz, est réhabilitée à titre posthume. Il sera décoré de la Médaille militaire et cité à l’ordre de l’armée pour acte de bravoure. Sa famille recevra une pension. »*
— Charles, murmura Moreau.
Il n’avait pas pleuré à Ulm, ni à Austerlitz — même quand il avait ramassé le corps du lieutenant dans un coin de champ avec la cervelle qui coulait. Il avait fait son devoir. Maintenant, ses yeux piquaient.
— Il méritait cela depuis cinq ans, dit-il d’une voix rauque.
— Il le méritait. Et c’est vous qui le lui avez rendu.
Napoléon recula d’un pas et reprit son ton officiel :
— Sergent-Major Étienne Moreau, dit-il — non, nous allons faire cela correctement.
Il fit un signe à un aide qui se tenait à l’entrée. L’homme disparut et revint avec une boîte en bois, qu’il posa sur la table. Napoléon l’ouvrit.
À l’intérieur reposait une paire d’épaulettes de lieutenant — celle du second grade, avec une seule étoile de fil d’argent. Plus fines que celles d’un capitaine, mais infiniment plus précieuses que celles de sergent qu’il portait depuis trois ans.
— Genou à terre, ordonna Napoléon.
Moreau obéit. Le sol en terre battue était froid sous ses genoux. Napoléon souleva les épaulettes de lieutenant et les fixa lui-même sur les épaules du jeune homme en uniforme de sergent.
Elles ne correspondaient pas tout à fait aux sangles du vieux manteau, et Moreau se moquait de la précision. La dernière fois qu’il avait porté une épaulette, c’était celle d’adjudant-sous-officier, reçue des mains d’un colonel qui était mort un mois plus tard.
Celle-ci était différente. Celle-ci était en or tressé, avec une étoile en argent qui brillait à la lueur de la bougie.
— Relevez-vous, lieutenant Moreau, dit Napoléon.
Moreau se releva. Ses jambes le portaient à peine en tenant le sol pour se lever.
— Vous êtes affecté comme aide-de-camp au Maréchal Davout, poursuivit Napoléon. Davout a la réputation d’être le plus impitoyable des maréchaux. Il est aussi le plus honnête. Vous lui apporterez la copie du jugement de Lefebvre et le décret d’amnistie. Il sait ce qui s’est passé ce matin.
— Il sait déjà ?
— Il l’a su avant vous. Je le lui ai envoyé dès la fin du tribunal. Pourquoi croyez-vous qu’il n’est pas ici présent ?
Moreau n’y avait pas pensé. Mais oui — les maréchaux qui devaient occuper l’aile gauche, ils étaient partis chacun sur leurs positions.
— Davout, dit-il lentement. Le maréchal de fer.
— Exactement. Il ne tolère pas la corruption dans ses rangs, et il ne vous laissera pas être égorgé dans votre lit pendant la nuit. Davout a ses propres hommes pour cela.
Il s’approcha de l’épaulette de Moreau et tira doucement un fil qui dépassait.
— Rappelez-vous ceci, lieutenant. Vous avez demandé une enquête, et vous l’aurez. Mais cette amnistie — elle n’attend pas la fin de la campagne. Elle est signée, datée de ce jour. Elle vaut pour vous si un boulet vous manque, elle couvre votre nom et celui de votre mort si vous tombez à Borodino.
— Et si je survis, Sire ?
Napoléon lui sourit — un sourire du genre qu’on réserve à un cheval qui a gagné une course.
— Alors vous irez à Paris, rendre compte du jugement de Lefebvre et diriger l’enquête sur les autres. Vous serez mon œil dans les bureaux, Moreau. Mon juge.
Moreau le crut — et puis il pensa à la femme autrichienne, à la montre, au payeur mort dont l’assassin mystérieux avançait dans le brouillard de cette affaire. Il ouvrit la bouche pour en dire plus.
Napoléon leva la main.
— Posez vos questions plus tard, dans mon bureau à Paris, pas dans ma tente à deux heures de la bataille. Le médecin du maréchal Davout vous attend. Allez vous faire panser cette coupure au front.
Moreau se rendit compte qu’il saignait encore de la captivité de la veille.
— Oui, Sire. Merci, Sire.
Il salua et se retira. Mais avant qu’il sorte, la voix de Napoléon le rattrapa :
— Et Moreau ?
— Sire ?
— La Russie. Davout a besoin de gens qui regardent les cartes. Vous savez lire un rapport, n’est-ce pas ? Vous avez prouvé que vous saviez lire entre les lignes. Borodino est demain. Tenez-vous près de lui, et prenez soin de votre tête.
Un silence.
— Lefebvre est dans une tente sous bonne garde, mais à minuit, il sera transféré au quartier général arrière. Personne ne peut l’atteindre. Mais il y en a d’autres. Et ils savaient que vous aviez une montre.
Moreau se figea. Cela ne collait rien.
— Une montre, Sire ?
— La montre en argent que vous avez remise au tribunal. Lefebvre savait qu’elle existait — il croyait l’avoir détruite. Quelqu’un dans son entourage savait que vous la possédiez avant que vous entriez dans le camp. La question est… qui vous a laissée entrer avec ?
Napoléon ne lui laissa pas le temps de répondre. Il se tourna vers la carte et dit :
— Allez, Davout a besoin de vous. Borodino sera décisif.
Moreau sortit dans le froid de l’aube qui approchait, le papier de l’amnistie plié contre son cœur, les épaulettes étrangères sur ses épaules — et une pensée froide plantée dans son esprit.
Quelqu’un avait permis son infiltration. Et ce quelqu’un connaissait la montre.
La femme autrichienne — l’espionne qui lui avait ouvert la route jusqu’au tribunal — l’avait-elle laissé entrer pour être capturé ? Ou pour être libre ?
Il ne savait pas. Mais il savait qu’il la reverrait.
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