Le Gambit de l'Officier
Lire le chapitre 34: The New Commander
La pluie tombait sur la colonne en marche, fine et obstinée, transformant la poussière de la route en une boue grasse qui ralentissait l’artillerie. Étienne Moreau, à présent second lieutenant et aide-de-camp du maréchal Davout, poussa son cheval Le Noir hors du rang pour observer la procession interminable qui s’étirait vers l’est.
La Grande Armée entrait en Russie.
Derrière lui, le 3e corps d’infanterie avançait en bon ordre, mais ce n’était pas l’infanterie qui retenait son regard. Sur le flanc, un escadron de chasseurs à cheval manœuvrait avec une lenteur qui le fit grincer des dents. Officier de cavalerie avant tout, Moreau percevait dans chaque retard un désastre potentiel.
« Lieutenant Moreau ! »
La voix de Davout trancha le martèlement régulier des sabots. Le maréchal, monté sur un hongre gris aux naseaux écumants, se porta à sa hauteur. Son visage de fer, taillé dans le granite des Vosges, était creusé par la fatigue de la campagne, mais son regard demeurait d’une acuité impitoyable.
« Le maréchal a besoin de vous, dit Davout sans préambule. Nous avons perdu le contact avec la brigade de cavalerie de l’aile sud. Votre ancien régiment fait partie de son effectif. Prenez quatre hommes et ramenez-moi leur position exacte. »
Moreau inclina la tête. Son ancien régiment. Le 1er chasseurs. Celui que Lefebvre avait commandé avant sa disgrâce, avant que ses mensonges ne soient révélés lors d’une cour martiale secrète que Berthier avait qualifiée de « maudite ». Les hommes de ce régiment n’avaient pas tous été complices, mais certains avaient profité des promotions fabriquées.
« À vos ordres, mon maréchal. »
Davout le retint d’un geste. Sa voix baissa d’un ton, pourtant elle portait encore comme un coup de canon.
« Moreau. Je sais ce que ce régiment représente pour vous. Ne cherchez pas la rédemption dans cette reconnaissance. Cherchez l’information. C’est un ordre. »
Un quart d’heure plus tard, Moreau chevauchait en tête d’une petite colonne de quatre cavaliers choisis parmi les voltigeurs les plus sûrs. La pluie redoubla, transformant le paysage en un brouillard mouvant. Les canons russes tonnaient au loin, un grondement sourd qui roulait sur la steppe comme un orage qui n’en finirait pas.
Ils trouvèrent les traces des chasseurs dans un ravin boueux, puis les rejoignirent près d’un bois de bouleaux. Le colonel qui les commandait, un homme grisonnant nommé Decazes, salua Moreau avec une réserve polie. Les officiers autour de lui portaient des visages fermés. Quelques-uns des plus jeunes avaient servi sous Lefebvre. Ils savaient qui était Moreau. Ils savaient ce que son témoignage avait coûté à leur ancien commandant.
Decazes l’interrogea du regard.
« Le maréchal Davout veut votre position exacte et votre état de préparation », annonça Moreau, la voix neutre.
« Nous sommes prêts, dit Decazes. Mais nos chevaux sont épuisés. Cette pluie transforme chaque champ en bourbier. »
Moreau hocha la tête, puis il remarqua un lieutenant qui détournait le regard, la main serrée sur la garde de son sabre. Un jeune homme au visage criblé de taches de rousseur, à peine sorti de l’enfance, qui ne pouvait avoir été promu sous Lefebvre que par complaisance ou par hasard.
« Et les guides de l’artillerie ? demanda Moreau. Où sont-ils ? »
Decazes haussa un sourcil.
« Nous ne savons pas. Nous avons perdu leur trace il y a deux heures. »
C’est ainsi que la bataille commença, sans que Moreau ait eu le temps de revenir au quartier général. Les Russes surgirent de la brume du petit matin, non pas en vague précipitée, mais en colonnes lourdes, méthodiques, appuyées par des batteries placées sur les hauteurs. La canonnade s’accentua, déchirant le ciel bas.
« Formez les lignes ! » hurla Decazes.
Moreau se retrouva sans ordre précis, mais avec une conscience aiguë de son rôle. Il n’était plus aide-de-camp, il était un officier de cavalerie dans la mêlée. Il talonna Le Noir, se porta auprès du lieutenant aux taches de rousseur dont l’escadron formait l’arrière-garde.
« Vous ! Comment vous appelez-vous ? »
« Lieutenant Aubert, mon lieutenant. »
« Aubert, vous allez tenir cette crête. Si les Russes la prennent, ils enfilent toute notre ligne. Vous tiendrez, même si vous devez y laisser la moitié de vos hommes. »
Le visage juvénile d’Aubert se crispa, mais il salua.
« Je tiendrai. »
La charge vint une heure plus tard. Moreau avait rejoint un groupe de chasseurs qui se reformaient derrière une butte, et lorsqu’il vit les fantassins russes fléchir sous le feu des tirailleurs, il n’hésita pas. Il tira son sabre, le leva au-dessus de sa tête.
« Chasseurs ! Avec moi ! »
Le cheval bondit, les hommes suivirent. La ligne russe, déjà affaiblie, se brisa sous l’impact. Moreau sabra un officier qui tentait de rallier ses hommes, puis se retrouva au milieu d’un maelström de fumée et de cris. Une balle lui traversa le bras gauche, juste au-dessus du coude. La douleur fut blanche, aveuglante, et il faillit lâcher son sabre.
Il ne le lâcha pas.
Il se retourna, chercha des yeux le lieutenant Aubert. Le jeune homme était là, son cheval abattu sous lui, dégainé son sabre pour se défendre au sol contre deux cosaques. Moreau éperonna Le Noir, se jeta dans la mêlée. Son premier coup manqua le cosaque de peu, mais le second atteignit sa cible, et Aubert se releva, le visage blanc de poudre et de peur.
« Repliez-vous vers la crête », ordonna Moreau.
« Mon bras, lieutenant, vous saignez abondamment… »
« La crête, Aubert. C’est un ordre. »
Ce ne fut que dans la soirée, quand la canonnade s’apaisa enfin, que Moreau autorisa un chirurgien du régiment à lui recoudre le bras. La douleur lui tira des grimaces, mais il ne se plaignit pas. Devant lui, les feux de bivouac s’allumaient dans la nuit humide. Le champ de bataille était une boue de terre, de sang et de débris.
Davout arriva sur le terrain à la tombée de la nuit, le visage plus sombre que jamais. Il jeta un regard à Moreau, à son bras bandé, puis à Aubert qui se tenait près du feu.
« J’ai entendu parler de votre charge, dit le maréchal. Et de votre ordre que le lieutenant portait votre message à la crête quand vous auriez pu le porter vous-même. »
Moreau haussa les épaules, une grimace de douleur lui déformant le visage.
« Il fallait que la position soit tenue. »
Davout inclina la tête, puis sortit de sa sacoche un rouleau de papier timbré.
« J’aurai besoin de votre rapport sur l’action d’aujourd’hui. Les pertes, les positions, les charges. Je le veux précis, Moreau. Surtout loyal. »
Les mots frappèrent Moreau de plein fouet. Le rapport. La vérité. C’était exactement ce qu’il s’était juré de faire après l’affaire Lefebvre. Il prit le rouleau, s’inclina.
« Chaque soldat qui s’est battu aujourd’hui sera nommé. Chaque mort sera compté. Sur mon honneur, mon maréchal. »
Davout le regarda longuement, puis sa bouche de granit s’adoucit presque imperceptiblement.
« Bien. Mais avant de rédiger votre rapport, j’ai un autre ordre pour vous. La blessure vous retire de la ligne de bataille pendant deux semaines. Vous rejoindrez le quartier général de Berthier à titre de liaison, et vous remettrez ceci au maréchal. »
Il tendit à Moreau un document scellé du sceau impérial. Moreau le prit, sentit sous ses doigts la cire épaisse et les armoiries gravées.
« Le maréchal Berthier vous attend pour l’enquête approfondie que l’Empereur a autorisée. Il paraît que les morts parlent encore. »
Moreau fixa le sceau. L’enquête approfondie. L’investigation qui devait faire la lumière sur Lefebvre et son réseau. Mais le document qu’il tenait n’était pas un ordre d’enquête. C’était une lettre cachetée, personnelle, adressée de la main de Davout lui-même.
Il releva les yeux vers le maréchal, qui tournait déjà les talons.
« Dites à Berthier que la lettre que les morts attendent, celle qui identifie celui qui a écrit au maire du village d’Armand Valois, se trouve entre vos mains. »
Moreau sentit son sang se glacer malgré la chaleur des feux.
« La lettre que j’ai découverte chez la veuve ? »
Davout s’arrêta, mi-tourné, son profil durci par les braises.
« Celle-là, oui. La main qui l’a écrite n’était pas celle d’un mort, Moreau. C’était celle d’un vivant. Et ce vivant siège dans l’état-major du prince de Neuchâtel. »
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