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Le Gambit de l'Officier

Lire le chapitre 5: The Medal and the Snub

La pluie d’Austerlitz s’était tue. Le soleil levant, pâle et froid, éclairait un champ de bataille où les colonnes de fumée montaient encore des villages en flammes. Étienne Moreau, debout au garde-à-vous au bord de la grande route, regardait passer les régiments victorieux. Il avait les mains sales de poudre et de terre, les épaules lourdes sous son manteau trempé. Quarante-huit heures sans sommeil, et pourtant il se tenait droit, comme un homme qui attend quelque chose.

Autour de lui, les hommes de la garde impériale défilaient avec leurs shakos neufs et leurs buffleteries immaculées. L’Empereur était passé devant eux une heure plus tôt, saluant les grenadiers qui avaient tenu le plateau de Pratzen. Moreau les avait vus de loin, ces soldats aux moustaches grises et aux cicatrices profondes. Il avait pensé, l’espace d’un instant, qu’il aurait pu être parmi eux un jour.

Le capitaine de Boisgarnier, le neveu du général Lefebvre — désormais général de brigade Lefebvre, avait-on murmuré — trottait le long de la colonne sur un cheval alezan, la poitrine barrée d’une croix toute neuve. Il saluait avec une désinvolture qui ne trompait personne. Ceux qui avaient combattu le matin même détournaient les yeux.

Moreau serra les mâchoires. Il avait dans la doublure de sa capote le brouillon de rapport falsifié, cette feuille qu’il avait dérobée dans la tente de Lefebvre avant l’aube. Il la sentait contre ses côtes, à chaque souffle, à chaque battement de cœur. Mais ce n’était pas encore le moment. Il savait qu’il lui fallait patienter, trouver la faille.

— Moreau ! aboya une voix.

Le sous-officier se retourna. Le capitaine Fouchard, toujours aussi pâle et nerveux, le rejoignait avec un pli de papier à la main.

— Le général Lefebvre vous réclame. Au quartier général, près du moulin.

Moreau prit le papier, le parcourut d’un œil rapide. Une convocation administrative, rien de plus. La routine.

— C’est pour les récompenses, chuchota Fouchard en baissant la voix. On procède aux remises aujourd’hui. On m’a dit de préparer les citations.

— Les miennes ?

Fouchard détourna les yeux.

— Venez, dit Moreau sans attendre de réponse.

Ils marchèrent côte à côte à travers le champ jonché de débris. Des canonniers démontaient leurs pièces, des soldats ramassaient des fusils et des sacs. À chaque pas, Moreau foulait des miettes d’uniforme, des morceaux de shako, des débris de ce qui avait été des hommes. L’odeur de la poudre et de la boue lui collait au palais.

Devant un moulin dont les ailes avaient été trouées par la mitraille, un groupe d’officiers sommairement habillés attendait sous un auvent de toile. Au centre, le général Lefebvre — il portait déjà les épaulettes de son nouveau grade, ornées de franges dorées qui scintillaient malgré la grisaille — trônait devant une table pliante couverte de papiers et de boîtes de cuir.

Moreau s’arrêta à trois pas et claqua les talons.

— Général. Sergeant-major Moreau, rapport.

Lefebvre leva les yeux. Un éclair passa dans son regard, vite masqué par une politesse de commande.

— Moreau. Je vous attendais. Approchez.

Le sous-officier fit deux pas. Autour de lui, les officiers d’état-major s’écartèrent légèrement, comme on s’écarte d’un homme qui risque de contredire un supérieur.

— Pour votre conduite à Ulm, dit Lefebvre avec une solennité feinte, et pour le service rendu à Austerlitz, l’Empereur vous accorde une médaille d’argent.

Il souleva un petit écrin de velours, l’ouvrit. La médaille, toute simple, luisait d’un éclat morne.

— Vous êtes un soldat courageux, Moreau. Je tiens à le dire.

Moreau regarda la médaille, puis le général. Il ne bougea pas d’un pouce.

— Général, le capitaine de Boisgarnier…

— Le capitaine de Boisgarnier est promu au 12e chasseurs, dit Lefebvre avec une douceur presque menaçante. Il a ses ordres.

— Son baptême du feu remonte à hier soir. Il tenait mon cheval.

Un silence. Les officiers d’état-major retinrent leur souffle. Lefebvre posa l’écrin sur la table.

— Vous voulez que je vous dise ce qu’on m’a rapporté, Moreau ? Que vous avez quitté votre poste de garde au bagage pour vous mêler d’un combat qui ne vous regardait pas. Que vous avez failli y laisser la vie de plusieurs de vos hommes. Que vous avez fait preuve d’indiscipline.

Moreau planta son regard dans celui du général.

— Si j’étais resté au bagage, il n’y avait plus d’infanterie à la fin du jour.

— Vous avez eu de la chance, c’est tout.

— Lieutenant Armand aurait pu vous en parler, dit Moreau d’une voix lente, en surveillant l’effet de ses mots. Il a vu la même chose, lui, à la redoute de Wischau. Mais il n’est plus là.

Lefebvre tressaillit à peine. Mais Moreau vit la main du général se crisper sur le bord de la table, et ce réflexe valait tout un discours.

— Le lieutenant Armand est mort, dit Lefebvre avec une nuance de raucité. Une affaire malheureuse. On ne répète pas les nouvelles sans faire attention.

Moreau ne répondit pas. Il tendit la main et prit l’écrin, sans incliner la tête.

— Mes respects, général.

Il fit demi-tour et s’éloigna, la médaille serrée au creux de sa paume, le cœur battant à un rythme étranger.

— Attendez, Moreau.

La voix du général l’arrêta sous la pluie fine qui recommençait. Moreau se retourna.

— Vous demandez un transfert, je crois? on m’a rapporté que vous vouliez la Garde impériale.

— C’est mon intention, oui.

— La Garde impériale, dit Lefebvre, y compris les grenadiers à cheval, exige de ses officiers et sous-officiers un sang… certain. Une extraction. Il me semble que vos ancêtres marchaient derrière la charrue.

Moreau serra les poings. Ses jointures blanchirent.

— Monge a commencé comme apprenti métallurgiste et siège maintenant au Sénat, dit-il d’une voix égale. La République a aboli les privilèges.

— La République est morte, répondit Lefebvre avec un sourire d’acier. Nous vivons sous l’Empereur. Et l’Empereur aime l’ordre. Il veut des noms, pas des bravoures de passage.

Le général fit un pas vers lui, assez près pour que ses mots n’arrivent qu’à son oreille.

— Vous êtes un excellent cavalier, Moreau. Admirable sous le feu. Mais vous ne serez jamais officier tant que je serai capable d’écrire un rapport.

Le sous-officier resta immobile. La pluie lui tambourina sur les épaules, gouttant de son shako usé.

— Vous avez pris ma citation, dit-il à voix basse.

Lefebvre hocha la tête, presque paternel.

— Il fallait bien un vainqueur à Austerlitz qui fût de bonne maison. On ne raconte que les histoires que l’on a choisies.

Et il tourna les talons, laissant Moreau seul sous l’averse, l’écrin de cuir dans une main, les doigts tremblant de rage contenue.

Moreau marcha longtemps hors du camp, jusqu’à un petit bois où des bouleaux courbaient leurs branches noires. Là, il ouvrit l’écrin, regarda la médaille. Une simple monnaie d’argent, commémorative de la victoire. Rien à voir avec la croix que portait de Boisgarnier, obtenue sans un coup de sabre donné.

Il sortit de sa doublure le rapport volé. Déplié avec précaution, le papier gardait les bords effrangés et l’encre délavée. La signature de Lefebvre, tracée d’une main assurée, en bas. Le détail des pertes ennemies, multiplié par trois. La mention de la droite tenue “par le général Lefebvre parlui-même, à la tête de ses escadrons”. Et, à la marge, dans une écriture plus fine, celle d’un autre homme, peut-être un aide de camp indiscret, une annotation presque effacée qu’il n’avait jamais lue complètement :

« faut-il y ajouter le nom de Moreau ? »

Moreau relut la ligne trois fois. Le rapport était donc encore en cours. Lefebvre n’avait pas eu le temps de la compléter. Il y avait encore quelqu’un — qui tenait le rôle de copiste, qui suggérait des corrections, qui savait tout ce qui se passait dans la tente du général ?

Adjutant Fouchard.

Le scribe aux doigts tachés d’encre, aux yeux fuyants, qui avait déjà averti Moreau du danger. Qui l’avait regardé partir avec ce rapport, comme s’il espérait qu’il l’emporte.

Moreau plia le document et le glissa contre son flanc, sous la toile de sa chemise.

Il décida alors, debout sous les bouleaux qui dégoulinaient, que le général Lafebvre ne ferait pas une seule bataille de plus sans que son mensonge l’accompagne. Il se jura de frapper au bon endroit, au bon moment, avec des preuves que personne ne pourrait égarer.

Il ne lui fallait plus qu’une faille. Et elle apparaîtrait. Elle apparaîtrait.

Il retourna au camp, le pas sûr, le visage neutre, et fit glisser la médaille dans une poche de sa veste sans la regarder.