Le Gambit de l'Officier
Lire le chapitre 6: The Vanishing Lieutenant
Le brouillard s’accrochait encore aux piquets de tente quand le caporal Lebrun vint le chercher. Moreau finissait d’astiquer son ceinturon, la tête encore pleine du rapport qu’il avait passé la nuit à étudier à la lueur d’une bougie volée. Le rapport falsifié. Le rapport qui puait la trahison de Lefebvre.
« Le capitaine Duret veut vous voir, sergent-major. C’est au sujet des effets du lieutenant Armand. »
Moreau serra la mâchoire. Armand. Encore ce nom. Ce nom que le prisonnier autrichien avait murmuré comme un aveu fiévreux, ce nom que Lefebvre avait tenté d’étouffer d’un revers de main. Un lieutenant porté disparu depuis Eylau. Le corps jamais retrouvé, la solde versée à une veuve éplorée à Paris.
Il suivit Lebrun à travers le camp qui s’éveillait. La campagne s’annonçait, on parlait de Jena, de l’aigle allant écraser la Prusse. On rangeait, on comptait, on huilait. La routine des armées, qui ne s’interrompt jamais pour les serments de vengeance d’un sergent-major.
Le capitaine Duret l’attendait sous un auvent de toile, un inventaire poussiéreux à la main. Petit homme sec et consciencieux, officier de la vieille école qui n’avait jamais fait mystère de son mépris pour les carrières bâties sur la faveur.
« Moreau. Je vous confie une corvée pénible. Nous avons enfin reçu l’ordre de purger les effets du lieutenant Armand. Cassé des cadres, disparu à Eylau, le tribunal militaire classe l’affaire. Il faut tout noter, tout étiqueter, tout emballer. Le colonel Lefebvre veut que ce soit fait avant la marche. »
Moreau entendit le sous-entendu. Le colonel voulait que ce soit fait vite. Sans témoin. Sans question.
« J’ai besoin d’un homme qui sait lire, compter et tenir sa langue. Votre nom est venu naturellement. »
La bouche de Moreau s’ouvrit avant qu’il pût songer à une ruse. « Et la garde des bagages ? Je croyais que le colonel préférait m’y voir. »
Duret sourit, un mince filet de tabac entre les dents. « Le colonel a d’autres soucis depuis Austerlitz. Et vous avez fait vos preuves avec les écritures, c’est ce qu’on dit. Prenez le fourgon de la 3e compagnie, le lieutenant avait une cantine de campagne et un coffre personnel sous scellés. Faites l’état. Je vous veux un rapport signé ce soir. »
C’était une tâche de commis. Moreau aurait dû s’en vexer, lui qui commandait une charge à Ulm, qui avait tenu la colline sous le feu, qui sentait encore l’odeur de la poudre de son dernier combat. Au lieu de cela, un frisson lui remonta la colonne. Le lieutenant Armand. Les affaires de l’homme qui avait fait face à Lefebvre avant de disparaître.
Le fourgon était adossé aux chariots de l’intendance, ses ridelles crasseuses et son plancher maculé de crottin. Moreau fit signe aux deux hommes qui l’escortaient de rester dehors et grimpa seul. Un coffre de chêne, cerclé de fer, scellé d’une cire grise à l’aigle de la République. La cantine de soldat, usée, portant encore les initiales gravées d’une main tremblante.
Il brisa le sceau. À l’intérieur : une chemise, une brosse à dents, un portrait miniature d’une femme brune, un rosaire en bois poli, et sous un faux plancher — que le poids de l’ensemble lui fit découvrir — un carnet recouvert de toile cirée noire.
Le cœur battant, Moreau s’assit sur le banc du fourgon, les jambes soudain faibles. Il ouvrit le carnet. L’écriture était serrée, nerveuse, celle d’un homme qui écrit pour survivre.
*« 4 décembre. Colberg. Nous avons perdu douze hommes dans l’embuscade. Le rapport officiel en annonce trois. Qui écrira la vérité, si nous, lieutenants, fermons les yeux ? »*
Moreau tourna les pages, le souffle court. Colberg. L’affaire de Colberg, deux ans plus tôt. Le vieux maréchal en avait parlé en passant comme d’un simple accrochage. Lefebvre y avait commandé un régiment.
*« 11 décembre. Le colonel Lefebvre m’a promis un avancement si je signe son rapport. Je lui ai répondu que je ne pouvais pas signer un mensonge qui enterrait nos morts. Il m’a regardé comme on regarde un meuble gênant. »*
Plus loin.
*« 16 décembre. Trois soldats du 2e bataillon morts de froid après la marche forcée. Il veut les porter « disparus à la suite d’un engagement ». Je lui ai dit en face : vous falsifiez les registres. Il m’a répondu que je ne savais pas ce que je disais. Que mon témoignage ne pèserait rien dans un rapport où il n’y aurait que son nom. »*
Le carnet continuait. Moreau lut vite, trop vite, ses yeux avides courant sur les lignes qui dessinaient Lefebvre en menteur méthodique. Chaque bataille remportée sur le papier sans que l’épée fût dégainée. Des morts « héroïques » qui n’avaient jamais chargé. Des désertions déguisées en bravoure.
Et puis l’entrée fatale.
*« 5 février, veille d’Eylau. J’ai écrit à l’état-major. J’ai joint les extraits de mes notes et mon témoignage. On ne peut pas laisser cet homme gagner ses étoiles sur les tombes du régiment. Si je tombe, ce carnet dira la vérité. Que Lefebvre sache que je l’ai écrit. »*
Moreau referma le carnet comme s’il était brûlant. Un vertige le saisit. Armand avait écrit. Armand avait témoigné. Et Armand était porté disparu depuis Eylau. Disparu. Disparu comme ceux qui gênent, comme les preuves qui dérangent, comme les corps dont on ne parle plus.
Il demeura un long moment immobile dans la pénombre du fourgon, la respiration courte. Puis il glissa le carnet à l’intérieur de sa veste, contre le rapport falsifié qu’il portait déjà, son témoin et sa damnation.
Il se présenta au bivouac de Renaud une heure plus tard. Le canonnier était assis sur un tonneau, rapiéçant un colback avec une maladresse touchante. En voyant le visage de Moreau, il lâcha l’aiguille.
« Qu’est-ce qui t’a mis dans cet état ? Tu as vu un fantôme ? »
Moreau s’accroupit, ouvrit le carnet à la dernière page. Il la tendit à Renaud, la main aussi calme que possible. Renaud lut, la moustache frémissante.
« Armand. Celui de Colberg ? Mais Lefebvre dit qu’il est mort en brave, sous la neige, pendant une reconnaissance. Il a même reçu une citation posthume. »
« Il a menti. Armand l’avait menacé, ce carnet en est la preuve. Et maintenant Armand est mort, Lefebvre est colonel, et le rapport qu’il a fait signer à Ulm dort dans ma veste. »
Renaud siffla doucement, promena son pouce sur le cuir du carnet. « Tu vas le porter au général, ton rapport. Mais ce carnet… tu sais que ça prouve bien plus que ta parole ? Ça prouve un système. Tout un système de faux rapports, de morts effacés, de promotions bâties sur des mensonges. »
« Il faut que je trouve une faille, dit Moreau à voix basse. Quelqu’un qui a servi avec Lefebvre à Colberg. Quelqu’un qui a vu les registres. Quelqu’un de vivant qui puisse témoigner. »
Renaud regarda au loin, vers la ligne des tentes où flottait l’étendard de la brigade. « Le sergent Valois. Ancien du régiment de Lefebvre à Colberg. Il est maintenant maréchal-ferrant au dépôt de Strasbourg, mais il est encore en vie. Je l’ai entendu raconter un soir, quand il était saoul, que le colonel ne voulait pas de lui à portée de main. « Il en sait trop sur les inventaires », disait-il. »
Moreau hocha lentement, mémorisant le nom. Valois. Strasbourg. Une piste. Une autre piste.
« Mais il faut d’abord survivre à Jena, ajouta Renaud, plus sombre. Et le général est à trois jours de marche. Tu joues gros, Moreau. »
« J’ai arrêté de jouer le jour où il a pris ma charge pour la donner à une médaille d’argent. Je compte maintenant. Et je compte juste. »
Il se leva, le carnet sous sa veste comme une troisième peau. Dehors, les clairons sonnaient le réveil. Le camp bougeait, se mobilisait, oubliait déjà les morts d’Eylau. Moreau fixa la direction où se trouvait le quartier général du général, invisible derrière les plis de brume. Une seule pensée lui tenait chaud au cœur.
La veuve d’Armand avait reçu une pension qui parlait d’un héros. Le régiment avait porté une citation qui chantait un martyre. Mais la vérité était là, noire sur papier, appuyée contre sa poitrine. Une vérité qui n’avait pas encore dit son dernier mot.